Yayeth Corpse – Reign Over the Upperworld

Les pièces ‘underground’ « premier-choix » du Boucher (part II) …

On se plonge maintenant dans du bon vieux ‘death’… Attention toutefois, j’espère ici ne pas froisser les nouveaux venus – ou les amnésiques repentis – en vous rappelant que ce style n’a pas toujours été l’apanage de ‘yankees’ à gros bras et tout de shorts kakis vêtus, ou plus récemment d’instrumentistes de Conservatoire et autres progueux refoulés visant toujours plus loin dans la technique, la démonstration ou la déstructuration bassement scolaire (sans parler des gentils ‘bourrinos’ misant tout leur propos sur la rapidité des ‘blasts’ et la brutalité de l’exécution, confondant ainsi la fin et les moyens)… Non, à ses origines, le ‘death’ comme son nom l’indique était un genre bien à part et qui faisait PEUR, une forme de bestialité primaire mais sublimée qui légitimement pouvait éveiller tant la crainte chez certains qu’une sorte de fascination morbide chez d’autres, une mutation extrême du ‘thrash’ dans une vision encore davantage tournée vers l’abîme (dominée par l’occulte, le gore ou l’inhumain) et forme encore primitive de ce qui deviendrait plus tard cette fois le ‘black’ des origines (je ne parle pas là des « origines du black « , de Venom et consorts!) en poussant encore plus loin la facette ‘evil’, lorsque son grand frère commencerait à trahir ses convictions et ses instincts initiaux…

Si la France fait figure de « parent pauvre » dans bien des domaines musicaux (notamment en matière de bon ‘heavy metal’ traditionnel sans faux pas ou de ‘thrash’ appliqué et inspiré), on peut dire que notre pays ne manque pas de groupes de ‘death’… Rien d’étonnant à cela étant donné que certains de nos compatriotes ont réellement compté dans l’histoire de ce style dès ses débuts, à l’image des Loudblast, Agressor, Mutilated ou encore Mercyless et Massacra de bonne mémoire. En revanche, ce serait mentir que de ne pas reconnaître que l’ « évolution » du genre sur notre sol (mais pas seulement, soyons juste…), et l’apparition subséquente de formations -comment dire- pour le moins « coupées » de ces racines initiales, marqueraient par la suite une rupture et initieraient une progressive « dénaturation » du style, s’accouplant notamment avec des genres aussi opposés que le hardcore, le groove metal, le hip-hop, la fusion ou l’auto-proclamé neo metal

Si Loudblast est enfin récemment en partie revenu à des considérations musicales plus sombres, on peut dire que la majorité de ses disciples entretemps avaient préféré jouer la carte du « lascar aboyant », c’en était presque arrivé à celui qui « wouaisherait » le plus en exhibant biceps, tatouages et pétards (dans les deux sens de ce mot d’arguche!), à tel point que le parallèle avec le pseudo-gangsta rap (ou«rap-de-méchant-mais-commercial-quand-même-parce-qu’on-veut-nos-gonzesses-et-nos-belles-bagnoles-tout-en-restant-subversifs-jamais-consensuels-bien-entendu»!) finissait par en être troublant… et un peu gênant aussi, pour eux comme pour nous.

A côté de cela, certains combos ont su rester fidèles à l’esprit des origines, sans rester pour autant bloqués dans le son des catacombes (et jouissif!) des vieux Entombed, Death ou Obituary.
Les Lorrains de Yayeth Corpse (on pourrait également citer les Bourguignons de The Seven Gates…) font partie de ceux-ci…  Et contrairement à ce que leur patronyme pourrait laisser penser, la parenté avec les deatheux « cannibales » de Floride est finalement bien lointaine – si ce n’est le côté un peu « horrifique » et ‘cru’ (haha!) de leurs débuts : pas ici de dégoulinades de viscères, d’abondance de ‘gore‘, la place n’est pas non plus là à une musique étouffante et caverneuse dominée par les fréquences graves et des basses abyssales, ni plus récemment à une obédience over-technique et brutale. Les influences américaines du groupe seraient davantage à chercher du côté d’Immolation – pour la virulence et l’implacabilité de l’exécution ainsi que sur le plan vocal – mais surtout chez Morbid Angel – pour la lourdeur du riffing et le savoir-faire en matière de leads démoniaques, lesquelles ne se résumant pas comme trop souvent à une avalanche de notes criardes au vibrato sur-exagéré comme autant de hennissements de cheval fou…
Mais comme les Yayeth Corpse ont vu le jour en 1999, ils ont bien logiquement incorporé aussi à leur musique l’influence du black-métal épique et majestueux qui berçait leurs oreilles alors, notamment celui du Emperor d’Anthems to the Welkin at Dusk et surtout celui de Dissection (dont la première phase de la carrière venait malencontreusement de s’interrompre…), ce afin de rendre leur musique encore plus expressive et conquérante, car sa Majesté Yayeth ne saurait rester terrée dans les bas-fonds, renfrognée.
Dès lors, chacun de leurs albums (malgré leurs différences d’approche sur lesquelles nous allons revenir…) pourrait être vu comme une relecture du Somberlain qu’on aurait passé à la sauce Blessed are the Sick, pour faire simple…

 

Yayeth Corpse logo
 

Yayeth, puisqu’on en parlait… Nos Meurthois « meurtriers » ne se retrouvant dans aucun des cultes religieux existants (et refusant de tomber dans la médiocre facilité de l’occultisme de novices…) édifièrent donc de manière originale par leur musique et via son concept un temple inédit à la plus grande gloire du Monarque des Cadavres, la divinité maléfique Yayeth ainsi créée pour l’occasion. Depuis le début de l’aventure discographique du groupe (après quelques démos qui posèrent progressivement les bases, celle-ci démarrera pour de bon en 2003 avec la stabilisation du line-up et la préparation de fait du premier album…), les textes des morceaux traitent donc du déroulement de ces cérémonies imaginaires et des incantations accompagnant le culte à sa Seigneurie qui se répand un peu plus chaque fois, partant parfois dans la description de lieux où elles se tiennent, des extraits de la prophétie annonçant le règne total et prochain de la divinité jusqu’à de purs passages d’exaltation de la part de ses adeptes.

Le premier méfait produit par les gaillards eut pour nom Revere the Unholy, premier album qui parut en 2005, très proche du Morbid Angel originel et au son lourd et très cru, mais déjà très inspiré et pas dépourvu d’ailleurs de réelles bonnes surprises comme l’entraînant et épique « Malignant Symbol of Unlife », avec ses chants clairs dignes de fidèles récitant sous possession. Ce premier jet marquait les prémices de ce qu’allaient nous réserver les Lorrains par la suite et collait donc parfaitement au propos de l’album, lequel détaille la découverte du livre de la prophétie (pour une scène digne d’un Evil Dead!… Avis aux amateurs, l’histoire est développée dans les paroles mais également contée sur le site du groupe…), les premiers enseignements et les premières pratiques du culte de Yayeth et la vision de ce qui allait en advenir.

On retrouverait de plus en plus au fil des albums cette dimension épique et menaçante que je vous évoquais, illustrant bien la progression victorieuse de l’aura de la divinité dont le culte ne cesse de s’étendre. Ainsi, sur le deuxième album de 2007, le référentiel Heretical Rites, le groupe s’est réellement transcendé en l’espace de deux ans seulement : le son est plus net (bien que manquant cette fois un peu de basses…), l’exécution plus limpide et incisive encore, au service désormais d’une musique plus que jamais marquée par un black et un brutal-death des plus malsains (si le parallèle à Morbid Angel doit encore être établi, il est plus à chercher du côté de Covenant cette fois : la batterie d’Impeltor en devient tout bonnement hypnotique sur des brûlots comme le morceau-fleuve « Ceremonial of Grand Conjuration » décomposé en trois parties).
Musicalement, Yayeth Corpse y développe donc sa dimension majestueuse en exploitant des lignes épiques et accords atmosphériques aux notes égrenées à la manière du Emperor de la grande époque jusqu’à IX Equilibrium, des rythmes et passages entraînants propre aux passages guerriers d’un Enslaved (notamment sur Frost et surtout le doublé Eld/Blodhemn!) ou d’un Satyricon conquérant. Le tout est relevé par une dimension black/death mélodique propre à Dissection (ces notes longues jouées en ‘tremolo-picking‘ ne trompent pas…) et à ses disciples de toujours, les vieux Necrophobic et dans une moindre mesure Naglfar.
Cette dimension visuelle et évocatrice (le groupe n’hésitant pas par ailleurs, et ce depuis toujours, à rajouter des plages sonores type « scènes de bataille » ou « films d’horreur » – dans la grande tradition d’un ‘death’ qui hélas se perd… – au sein de ses morceaux ou même en titres isolés faisant office d’interludes…) se retrouve aussi dans la facette ‘death’ de la musique des Meurthois, qui prend une tournure plus complexe et aboutie. « Exotique » parfois aussi (une voix féminine onirique et intimidante fait son apparition sur « Cursed by the Queen of Sheba »), pour un résultat concluant les élevant rien de moins qu’au rang d’un Nile ou d’un Behemoth!

Textuellement, le propos prend aussi plus d’ampleur et de profondeur, dévoilant qui était Yayeth aux origines, ce qui l’a amené à son statut de divinité et détaillant encore davantage des cérémonies propres au Culte…
 

Yayeth Corpse - Excruciate (vocals)


Le dernier opus en date, Reign over the Upperworld, sorti fin octobre 2011, est de l’aveu-même d’un des membres du groupe (au cours d’une interview avec un de nos confrères…) « le commencement de la fin ». Le Culte de Yayeth « n’est plus souterrain mais dévoilé aux yeux de tous, ses temples sont érigés sur Terre, ses disciples parcourent le monde, son courroux sera terrible, le monde est à ses pieds ». Rien que ça…

Il semble en effet que le groupe ait cette fois décidé de simplifier un peu le propos et d’aller droit au but. Les compos sont donc plus directes, tout aussi expéditives dans l’exécution toutefois mais sans aller cette fois aussi loin que le ‘brutal-death‘ sauvage au niveau des tempos. Il convient de préciser que le groupe a subi entretemps un important changement de line-up avec le départ du guitariste Tourment mais surtout son remplacement par Torscythe, l’homme derrière le projet Frekkr (pagan/viking black metal, dans lequel il officie sous le doux nom de Loki…). L’écriture de l’album s’est donc équilibré autour du nouveau noyau de gratteux alors qu’auparavant elle était majoritairement le fait de l’autre pilier six-cordiste Darknitter… Le son de Yayeth Corpse s’en voit quelque peu changé et doit-on y voir une coïncidence s’il prend davantage une dimension ‘black‘ plus marquée encore??

Les titres ‘death’ alambiqués n’ont pas pour autant disparu (ce somptueux « A Disturbing Procession » de plus de 8 minutes, entrecoupé en son début par des sons de bataille et en son milieu par une envoûtante plage d’ambiance « rituelle ») mais voient leur place davantage réduite. S’ils donnent lieu à de magnifiques partages de solos très véloces et dans la lignée de ceux du Maître Trey Azagthoth parfois, ils s’imprègnent presque en même temps de l’atmosphère des Emperor plus vieux encore (et jusqu’à Anthems…) qu’on aurait boostés à la virulence des Dark Funeral, notamment au niveau de la densité des accords qui prennent encore plus d’espace aujourd’hui dans le son des Yayeth.

Mais le black ‘mélodique’ prend réellement toute sa place (quand bien même le chant reste dans le  ‘death’ guttural…) et la batterie calme d’autant plus le jeu par moments, sur d’admirables pièces telles « The Glorious and Resplendent Transfiguration » qui aurait presque pu figurer sur un opus de la horde de Jon Nödtveidt, tout comme cette magnifique « A Memory » dédiée à l’auteur Lovecraft dont s’inspire le texte et qui culmine sur une magnifique lead mélodique de twin guitars à filer le frisson, avant de repartir en solos effrenés… Mention honorable également dans ce registre pour la semi-instrumentale « The End of the World as we Knew it » de clôture (et sa conclusion apocalyptique en crescendo…quand ils vous le disaient, que la fin était proche!!…)
D’autres titres, moins marquants dans l’écriture mais tout aussi efficaces dans leur impact, sont immanquablement imprégnés de black, tel le « Torturer of the Tomb » qui tourne dans notre programmation, même s’il représente la facette peut-être la plus ‘facile’, convenue et pas nécessairement la plus inspirée de nos Lorrains… La lourdeur « made-in-Yayeth » se fait parfois également plus ‘doomy‘, comme sur l’intro d’un « Fields of Dominance » (la suite évoquerait plutôt dans les couplets le Marduk de l’époque du chanteur Legion, avec toujours néanmoins cette ombre de Dissection qui plane…) ou sur certains riffs de « Temple of Demise », quand les sonorités « aériennes » d’un « Bound for the Dark Crusade », elles, vont presque jusqu’à nous évoquer les vieux Windir

Toutefois, quand le groupe redevient plus foncièrement ‘death’, c’est pour retourner à ses fondamentaux du premier album et parer au plus efficace, en témoigne un « Consumed by his Devotion » ou un plus direct cette fois « Punishment for the Impure », très Morbid Angel back to roots‘ comme son nom le laissait entendre…

Le meilleur pour la fin (ou presque) ? Cette voix, ou plutôt ces voix qui accompagnent les lancinantes incantations maléfiques à l’intention de Yayeth… Si la voix ‘death’ principale d’Excruciate semble de facture assez classique pour du ‘guttural’, on sent déjà dès le début qu’elle dispose d’un timbre particulier et d’un vaste potentiel, et des écoutes répétées (notamment des 3 albums successifs…) confirment cet état de fait : l’homme peut en effet tour à tour passer du rôle d’un prédicateur type gourou de secte à celui d’un psychopathe déséquilibré (à ce propos, le groupe dans son intégralité est vraiment une entité à découvrir sur scène, où elle prend toute sa dimension…). A lui seul, le bassiste-chanteur apporte une grande partie de la ‘patte’ et de l’identité du groupe, mais ses comparses ne sont pas en reste, venant bien souvent doubler voire tripler les pistes vocales par  des cris écorchés plus aigus comme Glen Benton savait si bien le faire naguère chez Deicide

Néanmoins, restent les seules ombres au tableau auxquelles Yayeth Corpse ne nous avaient jamais habitués jusque-là : une production ‘dans le rouge‘ manquant cette fois de clarté et de «tranchant»  – où l’on ressent sans peine la chaleur « gonflée » aux amplis à lampes (à l’ancienne, quoi, par opposition aux productions trop synthétiques et comme « aseptisées » d’aujourd’hui!…) mais également hélas le souffle d’une trop forte distorsion de guitare mal dosée ou d’un trop-plein de compression qui occasionne comme des petits grésillements, « sautes » de son ou sporadiquement un rendu un peu plus « cartonneux » de la batterie (étrange pour un album masterisé au studio de Pierre-Emmanuel Pélisson, exHeavenly et aujourd’hui dans Maladaptive, même si l’enregistrement initial et le mix ont été réalisés dans un studio plus modeste le ‘Bon Home Studio‘, ceci expliquant peut-être cela…) ; également cette fois de petites approximations au niveau de l’exécution, notamment dans le placement de la batterie ou d’un coup de médiator par-ci par-là qui vient parfois « raccrocher »… On sent bien que les Meurthois ont dû sur ce coup-là faire avec des moyens limités (l’enregistrement a été bouclé en un temps record -et certainement « anxiogène »…- de 6 jours pour 12 titres – dont il est vrai disons 2 plages et demi d’interludes sonores faites «maison», ce qui n’enlève rien d’ailleurs à leur rendu impeccable…). Par rapport à la claque qu’avait constitué le Heretical Rites, le rendu général, certainement en partie responsable du fait que le style paraît aujourd’hui moins brutal, en devient plus « brouillon » par endroits…
Un autre reproche, le côté répétitif de certains schémas (les structures des compos étant d’ordinaire adaptées en répète lors de jams, les musiciens tombent peut-être d’eux-mêmes dans certains automatismes…). S’il s’agit là d’une forme de « patte » et d’une constante chez les Yayeth, notamment depuis Heretical Rites, la complexité et la richesse de ce dernier palliait largement à ce petit défaut qui devient un peu plus flagrant dans le cadre d’un disque plus foncièrement ‘simple’ tel que l’est Reign over the Upperworld.
Pourtant, la diversité est bien de mise et la qualité d’écriture sauve largement l’album, particulièrement dans sa seconde moitié plus surprenante et étoffée encore que la première, et surtout dans laquelle le son semble enfin légèrement s’améliorer (à moins que ce ne soit nos oreilles qui s’habituent!)…

En bref, si la qualité intrinsèque du songwriting et le talent immense des musiciens ne sont aujourd’hui plus à prouver, il ne tient qu’à vous, qu’à nous, d’aller soutenir en concert (et pour la bonne cause de Yayeth!…) des groupes aussi méritants issus de la bonne vieille école, afin que sa Majesté des Morts puisse bénéficier sur sa prochaine incarnation studio (et si l’on s’en tient à leur logique, peut-être l’une des dernières…) d’un triomphe sonore et écrasant à la hauteur de sa consécration!

Alors, comme ils le disent eux-mêmes : « Pray Yayeth…. Join the Cult!!!!« 
 

LeBoucherSlave

6,5/10
(NB: à titre de comparaison, les précédents Revere the Unholy et Heretical Rites mentionnés dans cette chro auraient écopé respectivement d’un 7 et d’un 8,5/10 de ma part…)

 

Servants of Yayeth logo

www.facebook.com/YayethCorpse
www.youtube.com/YayehtCorpse
http://yayethcorpse.free.fr/
  

(le site officiel n’a pas été remis à jour depuis un moment mais on y retrouve notamment l’histoire de la divinité Yayeth…)

 

NOTE DE L'AUTEUR : 7 / 10



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