Gojira – L’enfant sauvage

Un beau bébé agité !

Beaucoup d’espoirs ont été mis sur les épaules du combo français, reconnu comme le meilleur groupe du genre dans l’hexagone par un certain James Hetfield (entre autres), salué par toutes les critiques en 2005 lors de la sortie de son cultissime From Mars to Sirius, ce succès soudain ayant propulsé Gojira vers le top de la scène mondiale. Il était donc attendu au tournant en 2008 avec son opus The Way of All Flesh. Certains ont voulu y voir une regression, d’autres une volonté de plaire au marché américain, quelqu’uns ont apprécié l’agressivité contrôlée de cet album… Selon toute évidence il était tout de même inférieur à son déjà mythique prédecesseur, peut-être trop moderne et pas suffisamment axé sur quelques mélodies/ambiances, sûrement « trop différent en restant trop similaire » (puisque souvent ces deux reproches paradoxaux ont été émis) mais avouez qu’il était compliqué de faire mieux et de combler tant d’attentes sans en décevoir certains.

Aujourd’hui le quatuor du sud ouest nous revient avec son cinquième opus, L’enfant sauvage, à paraître le 25 juin chez Roadrunner Records. Un nouveau label, une nouvelle envie, une maturité décalée pour des frères Duplantier qui n’ont déjà plus rien à prouver. Une remise à niveau d’excellence ou bien une tentative encore plus commerciale ? Qu’ils le veuillent ou non, les Gojira génèrent une nouvelle fois une pression démesurée autour de leurs fans impatients alors que l’avènement de cette galette approche.

Les choses sont d’emblées claires : point d’invité de renom sur ce présent brûlot (certains avaient reproché à Gojira le guest de Randy Blythe de Lamb of God sur The Way of All Flesh) pour un groupe qui tente au mieux de s’affranchir de ses influences. Certes la fameuse base Morbid Angel ou les plans techniques à la Meshuggah restent leurs marques de fabrique, mais bien mieux digérées et perceptiblement plus évoluées vers un style de plus en plus personnel. Le ton a été donné très vite grâce au single éponyme « L’enfant sauvage », présenté aux fans en avril et déjà depuis interprété sur scène. De quoi faire bondir de bonheur et rassurer les inconditionnels, de quoi surprendre même quelques uns d’entre eux tant la finesse technique s’y dégage comme ce fut rarement le cas jusque là. Un fait s’établit de lui-même tout au long de l’album : Gojira se perd moins à vouloir à tout prix être technique pour sonner technique, la part belle est avant tout faite aux mélodies et les ambiances sans en renier la puissance extrême et la difficulté de certains passages. Dès la piste d’ouverture, un « Explode » explosif vient nous rappeler ce qu’est le vrai Gojira, tout en rythmes syncopés portés par la voix plus rageuse que jamais d’un Joe Duplantier qui survole des riffs distordus de plaisir. Et lorsque le refrain arrive, nous sommes encore plus rassurés : l’atmosphère est pesante mais légère à la fois, de Mars à Sirius nous nous rêvons de voguer à nouveau… très loin même vers un certain tournant prog post-rock sur son final si on prête bien l’oreille. Y aurait-il ici quelques relents de Tool qui traînent par hasard ?

Gojira La Grosse Radio

Le début de cette nouvelle galette est sans conteste parfait, possédant en son sein probablement quatre des cinq meilleures chansons du CD. Outre cette introduction perspicace et son single épileptique, il renferme juste à la suite un duo ahurissant, un enchainement « The Axe »/ »Liquid Fire » des plus divins. Arrivé à cet instant, on se demande si Gojira ne s’est pas perdu sur nouvelles planètes encore plus grandes au-delà des stratosphères, comme si Mars ne leur suffisait pas… Par Jupiter, qu’est-ce donc que ces deux monstres ? L’un d’entre eux se révèle dès la première écoute, le langoureux « The Axe » bien trempé et très… axé… ambiances de 2005 justement, un « Flying Whales » ne serait pas loin niveau mélodie hypnotique et lourdeur pénétrante. Quant à « Liquid Fire », c’est tout en subtilité épique qu’il vient nous enivrer bien qu’on ne remarque pas spécialement sa grandeur de prime abord. Et pourtant, ses voix à effet quasi vocoder façon Cynic (époque Veil of Maya bien évidemment) viennent nous titiller et nous ramènent presque à ce que 2011 a fait de meilleur : le The Hunter de Mastodon. Les irréductibles apprécieront sûrement la comparaison.

A partir là, à être parti sur des bases aussi élevées, il est difficile de tenir le cap vers la perfection potentielle. L’album connait son creux en son sein mais a le mérite de rester au moins cohérent et de poursuivre sans mal le voyage sans qu’on ait l’envie de zapper. Comme si l’interlude « The Wild Healer » (qui s’inscrit parfaitement en tant qu’outro de « Liquid Fire » d’ailleurs, « Creature Lives » de Mastodon n’est pas loin là aussi pour poursuivre dans la même comparaison) annonçait un second souffle plus calme, plus classique en un sens, pour des compositions certes plutôt bonnes mais qui ne rendent pas la même émotivité. Plus dans le côté rageur, malgré ces finesses de temps en temps incorporées, l’album se metallise profondément au fur et à mesure qu’on y pénètre. Le death de Gojira s’y exprime très bien mais on peinera à y trouver quelques ressorts d’ingéniosité pure. « Planned Obscolescence » ne décolle jamais vraiment et casse un peu le rythe, à l’instar de « Mouth of Kala » qui propose une certaine souplesse musicale mais qui manque de charisme ou ce « Born in Winter » à la touche aérienne dark bien trouvée mais qui loupe le coche (elle aurait certainement mérité un développement plus grand)… alors que « The Gift of Guilt » que l’on sent plus personnelle et limite touchante (tiens mais c’est presque « Sweet Dreams » la mélodie de départ) ou « Pain Is a Master » de part son agressivité headbangante sans équivoque (qui devrait faire un malheur en live) et ses changements intéressants affirment de bonnes petites vibrations qui évitent une certaine redondance. Tant est si bien qu’en l’espace de cinq morceaux on ne sait trop sur quel pied danser et on ne garde presque qu’en mémoire l’entame fulgurante qui nous a été proposée.

Arrivés juste avant le dernier morceau, on est un poil perplexe, presque frustrés bien que globalement ravis de ce que nous avons pu découvrir. Ca joue plus que bien, c’est béton niveau son et structurellement sans faille, mais ce départ tonitruant nous ferait presque regretter la suite qui apparait sincèrement plus répététitive et qui n’évite pas quelques longueurs. Sauf que la conclusion nous replonge dans ce que Gojira fait de mieux, et même au-delà. La chute aurait pu être dure, elle se fait finalement toute en finesse pour un « The Fall » aux couleurs automnales et à l’esprit mécanique sombre, où le groupe se joue habilement de la double définition du mot en anglais (américain, puisqu’on dit plus « autumn » en anglais britannique / fin de la parenthèse professorale). Un aspect magique s’en dégage, pour une composition qui aurait facilement pu être transformée en black ambiant atmosphérique si elle était née entre d’autres mains.

Gojira – L’Enfant Sauvage (clip officiel) par Roadrunnerfrance

Tout compte fait, et c’est avant tout cela qui compte, Gojira continue de produire une musique sans concession. A la lueur de ce nouveau disque qui respire talent et maturité, on comprend mieux The Way of All Flesh, tandis que From Sirius to Mars prend une dimension encore plus grande. Car L’enfant sauvage marie parfaitement ces deux périodes, mais pas seulement : il impose plus que jamais le style Gojira, la patte d’un groupe de plus en plus reconnaissable au moindre riff mais aussi sur le son, ouvrant même une nouvelle ère vers de potentielles innovations à venir. Ce CD, bien que largement perfectible, c’est l’avenir – et le glorieux hommage au passé – d’un groupe qui est loin, très loin, d’avoir dit son dernier mot. Messieurs Duplantier (Joe et Mario), Labadie et Andreu, on vous salue bien bas et on vous donne rendez-vous sur les planches à la rentrée. Et oui, encore, car nous ne sommes pas rassasiés… en attendant l’EP Sea Shepherd tant promis, bien évidemment.

 

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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