Ihsahn – Eremita

L'empereur ermite couronné !

L'homme marche seul, dans l'obscurité, sur des chemins tortueux, mais illuminé par une certaine quête : celle de la grandeur, de la perfection tant recherchée mais impossible à atteindre, telle une chimère évanescente. Cet homme, un norvégien du nom de Vegard Sverre Tveitan et âgé de 36 ans, est un habitué de ces terrains sinueux. Il commence à les connaître et les maîtrise plutôt bien. Dans un passé encore plus ou moins récent, il les parcourait avec ses compagnons d'Emperor, touchant plus d'une fois d'une doigt cette idée de consécration ultime. Désormais isolé, le dénommé (et renommé) Ihsahn revient sur ses terres, pour se voir couronner seul d'une classe inégalable.

Tel semble être le but ultime de ce Eremita, paru le 18 juin dernier chez Candlelight Records, quatrième méfait en solitaire de ce grand génie du black metal, si différent des autres, au-delà de tout cliché ou redondance rudimentaire. Seul ? Pas tant que cela, Ihsahn s'entourant de quelques guests et musiciens de choix pour mettre en branle une ode à la musique complexe et sombre. Un black metal à la fois avant-gardiste, bercé de free jazz, d'atmosphère finelemnt travaillées, dans la droite lignée des After ou AngL l'ayant précédés me diriez-vous ? Mais plus encore, plus loin, plus haut, plus fort.

Ce disque se présente comme une sorte d'aboutissement intégral, comme si Ihsahn jettait là ces dernières forces de compositeur-chanteur-guitariste, son inspiration dénuée de retenue, sans frilosité aucune avec un rendu final qui frôle aussi paradoxalement que cela puisse paraitre l'épique et le grandiloquent. Nous sommes loin de tout calcul commercial, de toute simplicité basique qui fera taper du pied ou hocher de la tête sans réfléchir, nous sommes bel et bien en présence d'une oeuvre syncopée qui appelle au questionnement et qui renvoie plus d'une fois les considérations extérieures aux oubliettes.

Une arrivée... un départ... L'album se construit autour d'un point départ et d'un final précis, presque banal en somme, mais le chemin parcouru en déstabilisera plus d'un. Sur cette fameuse ouverture presque accrocheuse sobrement intitulée "Arrival", l'empereur est accompagné de son jeune prince, adoubé depuis avec le groupe Leprous, le fameux Einar Solberg et ses tresses épileptiques qui viennent apporter une douceur vocale improbablement suave à un morceau pour le moins exceptionnel. Plus loin, c'est le roi Devin Townsend qui vient rendre l'appareil à son ami monarque, lui qui était apparu sur le morceau "Juular" du déjanté canadien. Ce dernier applique ici toute sa recette personnelle sur un "Introspection" comme fait pour lui, s'appropriant presque un instant une mélodie très Townsendienne avant de rendre les clefs au maître pour un véritable titre chef d'oeuvre. Magique diriez-vous ? Ce n'est pas sans compter sur le final, "Departure" donc, où l'on retrouve l'impératrice Ihriel, épouse d'Ihsahn que nous avions déjà pu entendre avec son mari sur le sous-estimé Hardingrock, et qui se pare d'ailes angéliques pour survoler une chanson purement exceptionnelle aux allures de black atmo sur son introduction (les fans de Summoning apprécieront le clin d'oeil) et aux changements de rythmes incessants.

Ihsahn 2012

Parler de cet album en détail reviendrait à entreprendre l'écriture d'un roman purement introspectif, mais ce n'est pas que le lecteur voudrait. A vrai dire, celui-ci ne devrait en aucun cas attendre la fin même de ces lignes et ainsi se précipiter chez son disquaire le plus proche pour ce procurer ce bijou quasi parfait qui devrait être mis à l'honneur parmi les meilleurs albums de l'année dans le genre, aux côtés des Hail Spirit Noir ou autres A Forest of Stars. Presque parfait ? Car la perfection n'est pas de ce monde, mais Ihsahn est-il seulement un simple être humain ? La question mérite d'être posée, d'autant plus qu'il ose pousser la plaisanterie maléfique jusqu'à appeler à ses côtés le fameux saxophoniste déluré Jørgen Munkeby, grand manitou du Shining... norvégien (à ne pas confondre avec le Shining suédois du taré Niklas Kvaforth). Un instrument à vent incontrôlable qui vient se nicher sur les titres "The Eagle and the Snake" (à la touche old school Emperoresque presque touchante mais au rythme saccadé bien moderne) où Jeff Loomis (ex-Nevermore, Sanctuary) vient aussi apporter sa contribution, l'inquiétante mais poétique "Catharsis" et surtout "The Grave", morceau que nous avions découvert les yeux écarquillés en live au Hellfest, qui nous explose en pleine face le long de ses huit minutes parfaitement implacables où Tobias Ørnes Andersen (Leprous) fait des merveilles très doom progressives derrière les fûts (avec notamment un passage tout juste surréaliste sur le break central). Des frissons d'horreur que nous acceptons avec joie viennent pénétrer notre âme. Une horreur musicale et sensorielle, à l'image de l'interlude "Grief" particulièrement cryptique rappelant presque un funeral à la Shape of Despair. Ah... presque parfait disais-je ?

Presque... Disons que quelques légères longueurs peuvent se faire ressentir sur certains morceaux, très légères attention (car prises à part ces pistes décapsuleront vos esprits les plus tourmentés), ainsi les pistes "Catharsis" ou "Something Out There" (peut-être au final trop "directes", disons pour résumer trop "soft" pour l'une malgré un hypnotisme prenant et trop "extrême" pour l'autre malgré une touche Emperor qui nous plonge avec plaisir dans les "racines du talent", par rapport aux autres et donc... déstabilisantes malgré elles) seront plus facilement mises de côté au coeur d'un album qui s'écoute d'une traite non sans mal mais avec un véritable plaisir malsain. 52 minutes de musique à vous faire tomber dans la paranoïa la plus ultime tant les sentiments s'y entremêlent sans répit, en ce sens le morceau "The Paranoid" résumera bien les choses et se dégustera parfaitement en toute violence - y compris à part, en réécoute singulière, même si chaque ligne de cet album a du mal à ne pas co-exister en harmonie.

Ihsahn frappe un très grand coup derrière la nuque de ses fans et les atomise avec ce qui est probablement son meilleur brûlot depuis le split d'Emperor. Et ils en redemenderont, encore et encore, à n'en pas douter, tellement l'impression laissée ici sera impérissable et durable. Un grand merci à ce grand monsieur de la musique underground, et on ne peut que s'impatienter en ce qui concerne la suite ou les prochains shows qu'il viendra nous proposer.

PS : A noter le bonus "Recollection" dans la version spéciale, lui aussi pas piqué des hânnetons et qui aurait eu largement le droit de prendre part à la fête.

 

NOTE DE L'AUTEUR : 9 / 10



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