Entretien avec Jonathan Nido, guitariste de Coilguns

Cinq ans après Commuters et plus d'une année et demie après l'enregistrement du nouvel album, les Suisses de Coilguns (ex-membres de The Ocean) sortiront leur nouvel opus intitulé Millennials sous leur propre label Hummus Records le 23 mars 2018 prochain. En effet, après plusieurs réponses négatives, le groupe décide de s’auto-produire et il aurait eu tort de s’en priver. Amateurs de musique violente, excessive et inclassable, ou tout simplement vous autres curieux, n’hésitez pas à aller jeter une oreille attentive à cet album à l’histoire peu commune. Nous avons pu discuter avec Jonathan Nido, guitariste du groupe et fondateur d’Hummus Records qui a partagé son amour de la musique et raconté l’histoire de Millennials.

Pour ce nouvel album, vous avez introduit un nouveau membre dans le groupe. Depuis quand Donatien Thiévent vous a rejoint, et comment a-t-il intégré le groupe ?

Jonathan Nido : Alors quand on a enregistré ce disque en janvier 2016, on a rajouté quelques pistes de clavier. Et puis, tu sais bien qu’on n’a pas de basse et on commençait à trouver que ça manquait à notre son. Et puis en 2016, on s’est produit au Paléo Festival qui est le plus gros Open Air de Suisse, puis un autre show à Paris et on s’est dit que c’était l’occasion d’inclure ce mec, parce qu’en l’occurrence on avait pas mal d’éléments percussifs en plus, du synthé, des backings et tout ça, donc il nous a rejoint à ce moment-là. Et maintenant, il est intégré au groupe à temps plein.

Pour l’enregistrement de Millennials vous vous êtes cloîtrés dans un chalet au fin fond de l’Allemagne, et vous avez enregistré l’album sur des bandes sans aucun traitement numérique. Pourquoi avoir choisi ce mode d’enregistrement assez extrême ?

Jonathan Nido : Déjà, comme on a tous des calendriers très chargés, et on travaille vraiment par périodes. Et là, on s’est dit : « On va prendre un mois pour faire ce nouveau disque. », ce qui ne nous était jamais arrivé, parce que d’habitude, on faisait tout en live en deux ou trois jours. Et puis, on a pris ce mois-là … et c’est simple, on est arrivé dans cette maison qui était une petite maison de vacances. On est arrivé avec tout notre studio qu'on a monté sur place, on n’avait pas écrit une note du disque non plus. Et pendant trois semaines, tout en écrivant, on a fait des essais de son, en plaçant des micros, en déplaçant des choses. Et puis, pourquoi ce choix extrême ? Eh bien, parce que Louis Jucker, notre chanteur, fait de plus en plus de production d’album, et c’est vraiment un fan de la bande, des cassettes. Et c’est aussi quelqu’un qui aime bien aller chercher l’intention et puis l’attitude plutôt qu’un son parfait. On peut voir les bandes comme une contrainte, mais nous on les voit plus comme une approche très organique du son. Quand tu fais une prise, tu ne peux pas déplacer des choses, et faire en sorte que ce soit plus joli ou pas. On a décidé de faire ça comme ça, parce que c’est Louis qui voulait enregistrer le disque et c’est comme ça qu’il voulait faire. Et au final, ça nous a bien servi parce que peu importe si t’aimes le disque ou si tu n’aimes pas le disque, si tu aimes comme il sonne ou non, et bien, il a une patte, il a un grain qui est très personnel dans tout le processus de création. Après, ce sont les goûts de chacun. Mais on ne s’est pas dit : « On va faire un disque sur bande, parce que c’est cool. » C’est vraiment parce que Louis est dans ce trip là et qu’il n’enregistre que des disques sur bandes. Il avait envie d’enregistrer le disque de Coilguns et puis voilà ! C’était vraiment hyper enrichissant et assez fort d’être les trois comme ça, cloîtrés pendant un mois dans une maison. C’était super.
 

J’avais une question par rapport au clip de la chanson ‘’Anchorite’’. On y voit une maison qui est complètement recluse, et si on traduit le titre, il signifie ‘’Anachorète’’ qui est un moine reclus. Est-ce que cela a un rapport justement avec toute cette période à laquelle vous avez enregistré l’album?

Jonathan Nido : Les titres d’albums, de chansons c’est très occulte chez nous. Il y a toujours un moyen de les expliquer, mais on n’est pas un groupe conceptuel. Volontairement, ce que Louis a dans la tête, il ne le partage pas souvent avec nous pour éviter qu’on ait un pitch formaté du genre : « Oui, on a trop pensé à ça. » Sur ‘’Anchorite’’, il y a ce côté représentatif de nous trois enfermés dans cette maison, mais le clip n’a pas été réfléchi comme ça en tant que tel. Le mec qui a fait l’artwork du disque, Noé… on lui a commandé des vidéos. Il se trouve qu’il avait une collection d’images de vieille maison en Norvège qui trainait et il s’est dit, sans penser au titre de la chanson : « Ça c’est cool ! Ça, ça fout les jetons ! » Et pour nous, c’est là que tout le processus est intéressant. C’est hyper naturel. On ne s’est pas posé de questions, mais effectivement, il y a des liens, des connexions qui se créent entre les différents trucs : la vidéo, le titre de la chanson, le processus d’enregistrement, mais c’était pas réfléchi en tant que tel. Et ça fait du sens, c’est ça qui est hyper beau ! C’est pour ça que j’aime travailler avec ces mecs ! Tout s’imbrique alors qu’en fait, d’apparence on ne fait pas grand-chose pour que ce soit le cas.

Tu as ta propre maison de disque, Hummus Records, depuis 2012. Vous vous êtes auto-produit pour cet album après avoir essuyé plusieurs refus de la part d’autres maisons de disques. Est-ce que tu penses que c’est parce que votre musique n’est pas toujours accessible.

Jonathan Nido : Evidemment, par définition, on fait du hardcore et de la noise donc ce n’est pas toujours très accessible. Après, je pense qu’il y a un truc qui revient souvent pour nous, c’est que les scènes fonctionnent beaucoup avec des codes. La scène gothique est très codée, pareil pour le black metal, le hardcore aussi. Je ne veux pas dire qu’on est original, parce que ce serait hyper prétentieux, par contre, on ne colle pas à ces codes-là. On aurait aimé signer chez Deathwish Inc, le label du chanteur de Converge. On a souvent été apparenté à cette scène là mais sans jamais y être affilié, parce qu’on ne produit pas nos disques de la même façon. On n’utilise pas les mêmes pédales de distorsion. On n’a pas le même son. Et même si on avait l’espoir de signer chez des labels comme ça, ça n’a pas été vraiment une surprise que ça n’ait pas fonctionné. Je pense qu’on ne respecte pas assez de codes. Et je ne dis pas que les groupes qui sont chez ces labels sont des plagias, mais ils respectent plus de codes. Alors, soit on est des imbéciles, soit on fait un peu ce qu’on fait et c’est reçu comme c’est reçu. Et en l’occurrence, ces mecs là n’ont pas jugé que c’était pertinent de nous mettre sur leur catalogue parce qu’ils ont une réflexion artistique qui est forte.

C’est vrai que ce que vous faites est assez inclassable. D’ailleurs, on vous avait classé dans le hardcore sur les albums à écouter et chroniquer et je me suis dis que vous n’aviez rien à faire là et qu’en y réfléchissant bien, vous ne pouviez être classé nulle part parce que vous avez une approche très personnelle de la musique, et ça dans tous vos projets. Et ce qui est plutôt marrant aussi, ce que vous travaillez ensemble sur presque tous vos autres projets. Louis a un projet solo, mais que ce soit Closet Disco Queen, Red Kunz ou Sombre Sabre, il y a toujours au moins deux membres du groupe qui font partie de ce noyau dur qu’est Louis, Luc et toi.

Jonathan Nido : Tout à fait, oui. Pour moi, c’est vraiment une des plus grosses récompenses que d’entendre des gens dire de notre musique qu’elle est inclassable. Les étiquettes on s’en fout au final, surtout dans les médias parce que ce n’est pas ce qui est important. Certaines personnes ont besoin des étiquettes, mais il y a aussi des gens comme toi qui disent que c’est inclassable. Et pour moi, ça veut dire que tu comprends un peu ce qu’on essaye de faire, tu comprends le message. On essaye juste de faire de la musique, en fait. On ne se pose pas trop de question. Et c’est vrai que moi je vois Coilguns comme un groupe de rock énervé. Il y a de la guitare, il y a de la batterie et je n’arrive pas à labéliser ce que l’on fait plus que ça. Après, les gens nous classent dans du hardcore parce que ça chie, quoi. Enfin, j’imagine.

Être inclassable, pour moi, c’est la meilleure chose qui puisse arriver à un groupe parce que ça montre bien que vous avez votre propre son, que vous faites de la musique qui sort de vos tripes et c’est le plus important, et non de ressembler à tel ou tel groupe parce que c’est vendeur.

Jonathan Nido : On pourrait croire que c’est un avantage, mais c’est aussi super compliqué. Parce que tout ce que l’on veut, on doit aller le chercher ou le créer. On a créé notre label pour sortir les disques de Coilguns parce que personne ne voulait les sortir. Mais au final, c’est assez gratifiant, même si ce n’est pas toujours évident. Puis aussi, je trouve que le concept de se faire inspirer par des artistes est bien tant que l’influence est sous-jacente. Mais faire un truc, parce que quelqu’un d’autre le fait, ce n’est pas intéressant. S’inspirer d’une attitude ou d’une scène… s’inspirer de l’énergie de la scène noise des années 90, par exemple, ça c’est un truc qui nous parle. Alors, que peut-être que dans notre musique cela ne va pas se ressentir mais dans l’attitude, et dans l’intention quand on fait des choses, c’est ça qu’on va chercher plutôt que des riffs cools de groupes. Et ça, ça peut faire pas mal la différence, je pense.

Votre musique vous aussi amené à travailler avec des gens de scènes un peu différentes aussi. Vous avez travaillé avec Pete Adams de Baroness. Et aussi avec deux membres de Red Fang : John Sherman et Aaron Beam pour votre projet Red Kunz. Comment vous êtes-vous rencontrés?

Jonathan Nido : Pendant des années, tous les trois, on a joué avec le groupe allemand de metal progressif, The Ocean. Et via ce groupe-là, on a croisé beaucoup de monde. Ce que s’est passé, c’est que beaucoup de gens auraient pensé que ce qui nous est arrivé était lié au fait que nous jouions avec The Ocean, mais ça n’a été que le moyen de rencontrer des gens. Mais on est aussi enthousiastes. Et on aime bien rencontrer des gens et pas mal de ces personnes étaient de vrais êtres humains, des gens qui étaient sensibles à ce que l’on était personnellement. Ce sont des gens avec qui on est resté en contact. Et puis, du coup ce sont des choses qui se sont faites naturellement. Par exemple, on a rencontré les gars de Baroness. On avait joué avec eux en 2012. C’était deux semaines avant qu’ils aient leur fameux accident de bus. On finit le concert, on jouait en première partie. C’était en France. Puis à la fin du concert, Pete et John viennent vers nous pour nous dire que c’était trop de la bombe et ils sont repartis avec tous les disques. On a rejoué avec eux encore une fois avec The Ocean, et en rigolant… On enregistrait un EP à ce moment-là… on a bu un ou deux verres. Pis là, on dit à Pete : « Ce serait cool que tu fasses des solos sur notre EP. » Pis lui, nous dit : « Ouais, ouais… Je connais l’affaire. On dit toujours ça quand on a bu des coups, et puis ça ne se fait jamais. » Mais nous on est le genre de mecs qui la fois d’après, quand ils sont venus jouer en Suisse, sommes venus avec un ampli, une interface audio, puis on a enregistré des riffs de guitare à la volée, comme ça, dans les bureaux du club. Et pour Red Fang, pareil. Avec The Ocean, on a amené Red Fang en Europe pour leur première tournée en 2010 ou 2011. C’était un scandale d’ailleurs ! On était payé 150 balles par date ! Et puis de nouveau, Louis et Luc se sont super bien entendu avec eux et ça a pris quatre ans. Et ensuite, ils sont devenus des géants. Et d’un coup, comme ça, ils ont pris un avion et sont venus en Suisse. On a fait ça comme si c’était des copains à la maison. On a la chance d’avoir ce rapport là avec les gens. Ce ne sont pas des rapports intéressés. Ce sont des gens qu’on a rencontré, avec qui on s’est bien entendu. Et puis, il y a eu cette envie de travailler. Ça s’est fait de nouveau tout naturellement, sans pression. Et c’est vrai qu’au final, quand je regarde en arrière je me dis : « Putain ! On a de la chance de travailler avec ces gens. » Et puis, il y a des gens qui sont hyper inspirants aussi. Donc oui… assez content de ça. Mais globalement c’est de la bonne humeur. Tu sais, nous on est un petit peu des pécores. On aime bien ça, du saucisson, quelques bières et c’est parti !

Et l’aventure The Ocean pour vous c’est vraiment totalement terminé ?

Jonathan Nido : Ben oui, et ça depuis 2013. Louis a arrêté un petit peu avant. Il a arrêté en 2011 ou 2012. On a fait encore deux après avec Luc Hess. Mais oui, c’est complètement terminé. Mais du genre complètement, complètement. Après, ce qui est marrant, c’est qu’il y a eu tellement de brassage dans ce groupe. Et il y a beaucoup de connexions qui se font entre les ex membres. Tu vois, le bassiste qui a remplacé Louis et qui a joué pendant deux ou trois ans avec The Ocean et qui a quitté le groupe maintenant, a un monté un label. Il a un super groupe de noise qui s’appelle Heads. D’ailleurs je te conseille d’aller écouter ça, c’est fantastique. Donc, oui… il a monté son label et il a sorti deux albums de Closet Disco Queen. Le guitariste qui m’a remplacé dans The Ocean et qui a aussi quitté le groupe est devenu un de mes meilleurs potes à Berlin. On parle même de monter un projet ensemble éventuellement. Ça créé pas mal d’émulation. Et puis, je suis super content de cette expérience. C’est ce qui s’est passé de plus impressionnant dans ma vie. Dans tous les groupes, il y a des gens avec qui tu n’as plus envie de travailler au bout d’un moment. Et il y avait une grosse partie d’artistique aussi. La direction dans laquelle le groupe allait n’était pas quelque chose qui nous convenait à nous.
 

Une dernière question. Si tu devais choisir un mot pour définir Coilguns, ce serait lequel et pourquoi ?

Jonathan Nido : Eh ben tu vois, celle-là je n’y étais pas préparé tu vois ! Un mot … j’ai envie de dire PASSION mais ce n’est pas exactement ça. EMOTION je pense. SACRIFICE peut-être. Oh putain ! ça en fait déjà trois !

Ils sont tous liés.

Jonathan Nido : C’est ça. Et pourquoi… parce qu’un groupe comme Coilguns c’est vraiment l’art de se tirer des balles dans le pied juste parce que. C’est vraiment tout pousser à son maximum, que ce soit le boulot que ça représente d’avoir un groupe comme ça avec l’activité qu’il a. Que ce soit de faire ce genre de musique, de la jouer en live, l’énergie et les émotions que ça fait ressortir pour écrire de la musique comme ça. Tout ça pour rien en fait. La définition de ce qu’on fait dans le monde actuel, c’est que ça ne sert à rien ce qu’on fait. C’est vraiment l’art de se mettre dans le rouge, juste parce que se mettre dans le rouge c’est être en vie, se sentir en vie, faire un truc qui n’a peut-être pas de sens mais qui fait que tu as l’impression d’être un être humain en vie.

Interview: Eloïse Morisse

 



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