Ministry – Amerikkkant


Un malheur parfois peut amener un bonheur : ainsi l’arrivée à la présidence des Etats-Unis de Donald Trump en 2016 a donné envie à Al Jourgensen de reformer Ministry. Amerikkkant est-il à la hauteur de ce que l’on attendait ? Oui, mais à condition d’accepter un groupe plus subtil dans sa façon d’exprimer son hostilité envers le climat politique actuel.

Les musiciens, et les artistes en général, ont besoin souvent de muses pour créer, ces médiatrices placées entre le dieu et le poète ou tout créateur intellectuel qui sont sources d’inspiration. Certains sont obsédés par le sexe, ou l’amour. D’autres aiment évoquer les substances plus ou moins légales tandis qu’une catégorie se rattache à un univers baigné d’héroic fantasy ou chante les louanges de la mort, voire du Grand Cornu. Il y a aussi ceux qui ont besoin de sentir que notre monde courre un certain danger pour brandir leur guitare telle une arme pour « tuer les fascistes » (pour citer le célèbre chanteur folk contestataire Woody Guthrie). C’est le cas d’Allen Jourgensen.

Jourgensen a longtemps eu deux obsessions : les narcotiques et la politique de son pays. Il semble avoir délaissé la première (du moins pour ce qui concerne les drogues dures). En revanche la seconde lui a donné de nouveau le prétexte de relancer son Ministère qui est devenu bien amer depuis ce jour de novembre 2016 où un certain Donald est parvenu à la tête de la première puissance mondiale.

Après le metal industriel bourrin, et pas toujours inspiré, de Relapse, après les larmes versées à la mort de son pote Mike Scaccia en exhumant des archives sur From Beer to Eternity et l’agréable récréation enfumée du projet Surgical Meth Machine, voici donc une nouvelle incarnation du géant Ministry. Réveille-toi Papy Al (bientôt 60 printemps au compteur), c’est arrivé : un crétin encore plus dangereux que les deux Bush réunis est à la Maison Blanche.

Motivé le sieur Jourgensen a réuni de nouveau ses troupes et engagé de nouveaux mercenaires : le violoniste Lord Of Cello ainsi que Dj Swamp (qui a joué avec Beck) et Arabian Prince (qui s’occupe aussi parfois du chant et a été membre de NWA) pour tenir les platines. On l’attendait cet Amerikkkant, la Sainte Parole engagée et enragée du messie du metal industriel, sa bile noire déversée contre les chemises brunes du monde entier. Peut-être trop.

Car, sans être mauvais, ce quatorzième album de Ministry n’est pas la déflagration sonore que l’on espérait. La colère cette fois-ci se montre plus contrôlée. Pas de brulots vraiment dignes de « N.W.O » donc pour ouvrir Amerikkkant. Non, tout débute par un crescendo amorcé par l’intro « I Know Words », un instrumental aux ambiances crépusculaires comprenant des scratchs de discours samplés de Trump et un violon… tzigane. Un titre proche des délires un peu free jazz que l’on pouvait retrouver sur Dark Side of the Spoon qui sous ses airs menaçants débouche sur « Twilight Zone ».

Une explosion d’ultraviolence ? Non, un titre mid tempo rampant où l’on entend encore du violon, des samples et même un harmonica bluesy (qui ramène au « Scarecrow » de Psalm 69) lors du refrain. Les guitares sont présentes mais mixées en dessous du reste. De quoi décevoir les metalheads qui aiment avant tout le Ministry rentre-dedans. Pourtant, ce morceau, bien qu’il traine un peu en longueur, est loin d’être mauvais, on y retrouve même avec plaisir la rage de Jourgensen dans son chant si caractéristique ainsi que son légendaire cynisme présent dans les paroles.

Pour l’agressivité il faut plutôt attendre la cinquième piste « We’re Tired of It », morceau écrit et chanté par Burton C. Bell, un brulot explosif de metal industriel aux samples de tueurs. Le genre de titre que Fear Factory n’arrive plus vraiment à écrire serions-nous tentés de dire méchamment…

Dans ce même registre il y a aussi le single « Antifa », l’hymne antifasciste de Ministry, leur « Nazi Punks Fuck Off », un morceau pas forcément original, à la construction classique, mais cependant efficace et qui devrait faire son effet sur scène. Le même avis est à donner concernant « Wargasm » malgré ses faux airs du « Wardance » de Killing Joke comme aiment le dénoncer les haters.

Finalement, ce qui reste le plus agréable sur ce nouvel opus de Ministry, pour ceux qui ont aimé les expérimentations présentes sur From Beer to Eternity ou l’album de Surgical Meth Machine, ce sont les quelques innovations que l’on y trouve. Notamment ce côté hip hop « old school » représenté par la présence assez importante accordée aux scracths, en cela « Victims of a Clown » avec son intro de fête foraine sinistre que l’on dirait sortie d’un film de Rob Zombie, ses samples de discours déformés par les effets et surtout ses platines tournantes nous donne l’impression d’écouter un bon vieux Public Enemy. Il y a cependant sur ce morceau une rage metal représentée par le chant colérique de Al Jourgensen et cette irrésistible accélération thrash à la fin. Peut-être le meilleur titre à retenir d’Amerikkkant.

Pour le reste, l’interlude « TV5/4Chan » est dans la suite des précédents « TV », mêlant coups de feu et extraits de médias dans un but semblant voulant dénoncer les récentes dérives relatives à la loi sur l’armement et la puissance de la NRA. « Game Over » quant à lui est un mid tempo electro metal, renvoyant à l’époque The Land of Rape and Honey, aux ambiances apocalyptiques, efficace mais peut-être un peu long, avant que n’arrive le grand final, « AmeriKKKa ». Cette dernière piste, encore en tempo médium, ramène au cultissime Psalm 69. Jourgensen y jette un constat désabusé sur son pays et le reste du monde, cernés par les dérives fascistes.

Une petite surprise est à relever sur ce morceau par la présence de cuivres (samplés ?) qui lui donne un léger côté rythm and blues assez inattendu. Il est à noter aussi le solo de guitare réussi de Sin Quirin sur ce titre.

Quoi attendre donc de Ministry en 2018 ? Un nouveau Psalm 69 ou un album moyen comme l’était Relapse ? Al Jourgensen, inspiré une fois de plus par la situation géopolitique du monde actuel, aurait pu succomber à la facilité de livrer un disque de metal indus laissant le pied au plancher en délaissant toute surprise. Ce n’est pas le cas et même s’il n’est pas non plus le chef-d’œuvre espéré, Amerikkkant est un disque qui tient tout à fait la route. KKKant à savoir s’il va plaire à tout le monde, c’est une autre histoire.

Liste des titres :
1.  « I Know Words »
2.  « Twilight Zone »
3.  « Victims of a Clown »
4.  « TV5/4Chan »
5.  « We’re Tired of It »
6.  « Wargasm »
7.  « Antifa »
8.  « Game Over »
9.  « AmeriKKKa »


Disponible depuis le 9 mars 2018 sur Nuclear Blast

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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