Ex Deo – Caligvla

Oderint, dum metuant...
("qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent !")

Side-project de musiciens de Kataklysm (groupe de death de Montreal, pour ceux qui n'en auraient encore jamais entendu parler...), et plus exactement de son chanteur transalpin Maurizio Iacono (instigateur de l'entreprise, maître d'œuvre et compositeur exclusif), on se souvient qu'Ex Deo était apparu comme une bien belle surprise au sein de la sphère métal il y a 3 ans. C'est en effet en 2009 (soit un an après la formation du projet) qu'était paru le fier album Romulus... Alors que, victime comme toujours de l'invasion de « reproducteurs » en herbe autant qu'en manque d'idées (panne d' "essence" ?...), la scène commençait de plus en plus à accuser un certain déficit d'originalité et d'identité(s) affirmée(s), nos Canadiens et leur clique parvenaient à délivrer de leur côté un mélange fort réussi de death conquérant (Kataklysmique ?) et de black épique saupoudré d'une petite pointe de froideur toute 'martiale' (l'exécution toute « mécanique » de la batterie y était pour beaucoup), le tout sur fond de Rome Antique (n'est-ce pas fantastique?!...). Bref, à défaut de se révéler un chef d'œuvre (sans parler de la prod', perfectible mais tout à fait adaptée, le tout manquait encore un peu d'audace et de libertés, se reposant trop par moments sur un simple death mélodique devenu commun duquel il aurait plutôt fallu se démarquer), il s'agissait en tout cas d'une bonne bouffée d'air frais pour le genre et d'une agréable mise en bouche pour un concept qui ne demandait, on le sentait bien, qu'à se développer encore davantage.

Après deux ans de travail à l'issue de la tournée qui s'en était suivie, les Québécois nous délivrent enfin le tant attendu successeur au trône, Caligvla. On en profite d'ailleurs pour souhaiter un bon anniversaire au Romain dont il est cette fois question, ce cher Empereur qui fête ce 31 août - jour de sortie de l'album chez Napalm Records - ses ... 2000 ans, quelle santé!! Enfin il peut surtout dire merci aux Ex Deo - avec cette fois le renfort de Francesco (All Shall Perish) sur certaines parties de guitare - de lui redonner ainsi autant de vie, et voyons donc de quelle manière...
 

EX DEO promo band pic for 'Caligvla'


A bien y réfléchir, le premier Ex Deo, s'il était indéniablement empreint d'un souffle épique évocateur et inspiré, manquait encore toutefois pour bien enfoncer le clou de davantage de majesté dans ses arrangements (aussi magnifiques fussent-ils...) et d'une dimension « romaine » réellement omniprésente et exaltée tout du long  - même si ces éléments se faisaient plus convaincants et moins en retrait sur la seconde moitié de l'album - , autant de prérequis auxquels l'on était en droit de s'attendre de la part d'un tel concept.

Quid de ces paramètres-là aujourd'hui? Hé bien, le tir a été clairement rectifié et ce dès la plage d'ouverture de ce Caligvla, le bien-nommé "I, Caligvla", avec sa sonnée de trompettes caractéristique mais surtout ses percussions guerrières et ses nappes symphoniques désormais plus intenses et plus imposantes que jamais, qui nous plongent directement dans une atmosphère digne d'une BO de "Gladiator"...

La déclamation grondante de Maurizio/Caligula y fait une entrée magistrale et criante de vérité, et dès lors, chacune de ses interventions résonnera telle une détonation dans l'azur paisible de Jupiter (enfin, paisible...). Exit en effet les voix black aiguës « trollesques », trop criardes et "faméliques" (qui a dit Cradle of Filtre?!!), qui venaient régulièrement gâcher un peu le plaisir d'écoute sur Romulus. Si l'on en retrouve encore sporadiquement ici, c'est davantage en double-voix - ce qui est heureux - , hormis sur le faiblard "Once Were Romans" où elles empiètent d'ailleurs quelque peu sur l'essentiel, malgré de bien belles parties parlées... Toute la place étant désormais laissée à la voix grave et puissante de notre frontman emblématique, qui dans un autre contexte aurait été à classer entre du death plus scandé et gras que foncièrement brutal et des vociférations hardcore "light", mais qui pour le coup donne vraiment l'impression à l'auditeur d'être au milieu des ordres de commandement sur le champ de bataille ou dans la foule du peuple de Rome pendu aux lèvres de son tribun, lequel vit pour ainsi dire pleinement son rôle... Une des bonnes recettes de l'album précédent a donc été encore magnifiée aujourd'hui et constitue assurément l'une des plus grandes réussites de cet opus. D'autant que le groupe s'est également offert ici les services de Spiros "Seth" Antoniou (Septic Flesh, également responsable de cette superbe pochette), ainsi que de Stefan Fiori (Graveworm), ce afin de renforcer encore les moments « growlants » et percutants de ce Caligvla... Choix ô combien judicieux, par Mercure !
 

Maurizio EX DEO

Les arrangements symphoniques prennent comme on l'aura compris davantage d'espace ici (et du coup souvent même trop, à l'image de bien des formations qui tombent dans de la surenchère...), mais ils détonnent surtout par leur côté parfois un peu trop familier et « passe-partout » (sans les clés...) - pour ne pas dire 'bouche-trous' même : comme si l'on quittait par intermittences les terres de l'Empire (ce "Per Oculus Aquila" tout à fait convaincant sur ce point, ainsi que l'instrumental très 'Hans Zimmeresque' "Evocatio : The Temple of Castor & Pollux" en conclusion...) pour retourner dans les contrées d'un métal symphonique plus convenu, déjà connu par cœur et surtout, disons-le tout de suite, moins inspiré (écueil que n'évitait pas non plus le premier opus par moments). Alors, on ne s'attendait certes pas à des artifices faussement guerriers type « samples de l'attaque du village d'Astérix par les soldats de Petitbonum » (les quelques parties narratives et autres bruitages remplissent suffisamment leur office), mais une immersion plus profonde et davantage de véracité auraient quand même été bienvenues en lieu et place de ce simple mélange, certes des plus réussis, entre réminiscences orchestrales des récents Dimmu Borgir, des Epica ou Within Temptation un peu plus vieux voire les moments les plus atmosphériques d'un Hypocrisy jadis, qu'on aurait simplement élevés à la sauce romaine (les trompettes se révélant alors être plus un bon alibi qu'autre chose...).

Heureusement, les guitares parviennent, elles, à nous surprendre au détours de titres comme le très réussi "The Tiberius Cliff (Exile to Capri)" - comme quoi ce n'est pas fini pour tout le monde, n'en déplaise à Monsieur H.Vilard... - où elles affichent de bien belles cadences de légionnaires au combat, avec des ralentissements et accélérations "comme-en-vrai" à la bataille.
D'autant que leur production (sous la houlette du valeureux producteur et guitariste de Katakysm, J-F. Dagenais) a  été quelque peu peaufinée, ce qui n'était pas vraiment un luxe (on pourrait également parler de cette batterie un peu plus "vivante" cette fois, même si... nous y reviendrons!). Car si le côté plutôt « boueux » par endroits des rythmiques - et autres accords arpégés - prégnant sur le premier opus conférait à ce dernier un charme et une dimension atmosphérique indéniables ainsi qu'une sorte d'authenticité 'black' poussiéreuse mais sincère (par moments les escapades médiévales d'Emperor ou de Satyricon n'étaient pas très loin...), l'on apprécie en revanche cette fois la volonté affichée de pousser l'ensemble vers le haut, se faire plus ample et tranchant. Même si cela se fait parfois par le biais trop prévisible de rythmiques pseudo-martiales et plus modernes, tombant souvent bien mal à propos...

Le registre dans lequel vient taper Ex-Deo s'en voit largement affecté, majoritairement bloqué dans un mid-tempo cette fois très posé (plaqué pourrait-on dire...) et plus 'heavy' que foncièrement extrême, aux velléités indéniablement accrocheuses mais qui passe parfois à côté de son sujet en terme d'agression belliciste : l'armée Romaine au combat devait pourtant entonner des chants de victoire plutôt que des tubes pour le futur « Top-L », non ?!... (bah oui, quoi, rappelez-vous qu'ils ne savaient pas écrire "50" en ce temps-là, suivez, un peu...).
Du coup, on en vient à finalement regretter les élans 'death mélo' plus typiquement "Amon Amarthiens" du premier opus qui eux au moins ne manquaient pas de panache.

A titre d'exemple, le méga-tube en puissance "Divide Et Impera" (pourtant plus « speedé » que la moyenne!), avec en sus pour le decorum les interventions bien jolies mais quelques peu incongrues de Mariangela Demurtas (Tristania), aurait davantage eu sa place sur n'importe quelle sortie métal symphonique du moment que sur ce qui devrait s'apparenter à une monumentale fresque historico-musicale ! L'idée de base du morceau était pourtant intéressante et un vent épique aurait pu souffler sur un tel refrain, mais la sauce aurait certainement pris bien davantage si ce dernier (pompé d'ailleurs sans vergogne sur les accélérations en  cavalcades d'un "In  Her Dark Embrace" du précédent opus...) avait pour le coup été plutôt envisagé sous la forme de chœurs grandioses que comme un simple duo partagé...
Et que dire de ces "Burned to Serve As Nocturnal Light" et "Teutoburg (Ambush of Varus)" qui s'enchaînent, aux mélodies pourtant bien senties et fédératrices comme les aime mais gâchées comme bien trop souvent hélas par une section rythmique d'une pauvreté à faire peur, une batterie des plus linéaires jusqu'à l'écœurement (est-ce bien là le batteur de Kataklysm qui semble se faire impérialement ch*** derrières ses fûts??! Heureusement que des "Along the Appian Way" et surtout ce "The Tiberius Cliff" encore une fois parviennent un peu à sauver les meubles...). Espérons au moins que cet « écrémage » se révélera autrement plus convaincant dans des conditions 'live' (où le groupe excelle).

En somme, tout semble bien avoir été pensé, calculé, soupesé et trituré pour sonner plus "gros", avec pour résultat un rendu relativement impressionnant à défaut de morceaux véritablement mémorables (même les solos, s'ils sonnent plus « ronds » que la dernière fois et sont toujours de haute voltige, se révèlent désormais bien peu inspirés comme s'ils avaient écrits à la dernière minute en studio !). Alors, ce redoutable martellement ponctué d'arrangements orchestraux censées «envelopper» l'auditeur pourrait à juste titre évoquer les récents travaux de Septic Flesh... malheureusement sans cette faculté des Grecs à nous embarquer dans une autre ère (fût-elle seulement spirituelle...). Ici, la dimension délibérément "artistique" que l'Italo-Québécois a voulu donner à ce projet a fini par l'emporter sur l'inspiration vraiment féconde et imprégnée...

 

 

« J'aime le pouvoir car il donne ses chances à l'impossible »...

Ainsi s'exprimait jadis la folie des grandeurs du mégalomane Empereur Caligula... Et grands dieux, par Jupiter, c'est que nous autres auditeurs espérions également qu'allait éclater sur cet album tout le talent que l'on pensait avoir décelé il y a 3 ans sur Romulus, qu'éclatent toutes les frontières aussi ! Malheureusement, on y perçoit surtout les limites... On connaît tous la fameuse expression « se donner les moyens de ses ambitions ». Et l'on en vient à se demander aujourd'hui si les Ex Deo avaient au final réellement à cœur l'ambition qui va avec l'ensemble des moyens déployés, et plus encore (et là, c'est la mort dans l'âme que je le dis...) si cette formation n'a pas atteint le seuil de ses propres capacités.
Le "groupe" tombe en définitive dans les travers de bien d'autres de son époque, et on viendrait à réclamer que ceux-ci passent peut-être un peu moins de temps en studio, et davantage en salle de répétitions... Comprenne qui pourra!

Et pour en revenir à l'autre citation 'Caligulesque' en préambule à cette chro, disons que si nous n'en sommes pas pour l'heure à haïr les Ex Deo, ce que l'on craint aujourd'hui le plus à l'écoute de ce Caligvla en demi-teinte, c'est : à quelle sauce va-t-on encore être mangés la prochaine fois ? Et de redouter devoir passer la main face à une énième déclinaison de cet album, bien pauvre une fois que l'on aurait fini d'en gratter la couche supérieure - vous savez, celle toute ornée et brillante en surface, comme sur un bijou ancien, un coffre ou une dague antique - , là où le plus sombre Romulus avait réussi à nous charmer par son authenticité malgré tous ses petits défauts de façade.

Une entreprise à la fois surfaite et inaboutie, donc, paradoxalement, où au final on ne note une évolution positive que sur l'ampleur des orchestrations, et encore seulement en définitive sur quelques morceaux-phares qui auraient davantage fait l'affaire sur une BO de péplum moderne, le problème étant qu'il aurait fallu songer à proposer à côté un album de métal un peu plus convaincant...

En revanche, si l'on ne devait envisager cet album que comme une production d'ordre cinématographique, il conviendrait de souliger encore une fois que la performance de Maurizio Iacono mériterait clairement son Oscar pour cette incarnation saisissante du légendaire Empereur ! Rien que ça et quelques éclairs mélodiques de génie valent à ce Caligvla sa moyenne, mais pour le reste nous sommes bien obligés d'abaisser le pouce sans pour autant entièrement condamner... Alea jacta est, à présent, et nous remettons cet album face à son destin.

Tonyus "SlavoBouchus"

6/10

EX DEO Caligvla promo pic

 

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NOTE DE L'AUTEUR : 6 / 10



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