Entretien avec Devin Townsend

Dans le cadre de la promotion d’Empath, son nouvel opus sorti sous son propre nom, Devin Townsend était de passage à Paris il y a quelques semaines. L’occasion pour nous d’évoquer ce nouveau chapitre de sa carrière, après celui du Devin Townsend Project, refermé il y a deux ans par un magnifique live enregistré en Bulgarie. C’est un Devin tout sourire que nous retrouvons pour cet entretien au cours duquel l’artiste canadien se dévoile un peu plus…

Nous allons bien évidemment parler d’Empath, ton nouvel album. En tant qu’artiste, penses-tu que l’empathie soit une qualité nécessaire pour créer de la musique et générer des émotions ?

Oui, c’est important. Mais il est également important d’avoir de l’empathie envers soi-même. Peut-être même plus que pour tout le reste, car tout commence par soi. Pendant un temps, j’ai eu tendance à l’oublier. Je générais trop de choses négatives envers moi-même et la suite logique dans cette démarche c’est de générer des choses négatives envers les autres. Donc je développe cela avant tout pour moi…

Dans le même ordre d’idée, on peut donc penser que tu crées avant tout pour toi-même également ?

Non, je crée également pour mes fans. Car lorsque l’on compose quelque chose, cela touche les gens, les aide dans les moments difficiles…Mais tu ne peux pas aider qui que ce soit si toi-même tu n’aimes pas ce que tu fais en tant qu’artiste. C’est une question de symbiose. Créer uniquement pour soi est une erreur.

Pour moi, Empath est encore plus diversifié que tes créations précédentes… oui c’est possible ! (il éclate de rire NDLR). Il semble que tu ne te sois fixé aucune limite. As-tu pensé que ce projet « solo » te permettrait d’explorer d’autres styles musicaux par rapport à ce que tu faisais dans le DTP ?

Oui, j’ai eu l’impression que le Devin Townsend Project était avant tout un groupe de rock. Cela comporte des limites artistiques. Et je dis cela même en ayant pris beaucoup de plaisir à travailler au sein de ce groupe. J’ai eu l’impression que je n’avais plus grand chose à dire au sein de ce projet très structuré. Bien que ce fût très difficile pour moi de mettre un terme à ce groupe, je me devais d’aller au-delà de ces limites.

Est-ce pour cela que tu prévoies notamment de faire de l’improvisation lors des concerts que tu donneras lors de la tournée Empath en novembre ?

Oui ! Il y a un point qui a fini par émerger de tout mon travail d’auto-analyse et d’auto-critique. Je me suis rendu compte que je tentais trop de contrôler mon propre travail. On ne peut pas fonctionner comme cela. Avec le DTP, il y avait beaucoup trop de backing tracks, des choeurs, des orchestres, des nappes… Et pourtant chaque soir, nous donnions le même concert. C’était un bon concert, mais rien qui ne te permette de progresser et d’apprendre car tout était trop millimétré. Le risque qu’un concert puisse tourner à désastre potentiel est étonnamment grand (rires). Car tout l’enjeu est de savoir comment tu peux réagir face à cette situation. La vie est faite de cette manière. Nous allons donc tester cette nouvelle configuration, qui replacera plus l’humain au centre du concert.

Tu mentionnais les couches et les nombreux choeurs qui ont souvent été présents sur tes albums. Empath ne déroge pas à la règle. Penses-tu que ton récent concert donné avec un orchestre au sein du théâtre romain de Plovdiv a pu t’influencer de quelque manière que ce soit ?

J’ai toujours aimé cela, cette puissance orchestrale, et ce depuis que je suis enfant. Ce n’est pas nouveau, c’est juste que cet album m’a donné l’opportunité de le faire à nouveau. Mais je pense surtout que ce qui caractérise ce nouvel opus, c’est que lorsque je me suis attelé à la composition, je me suis dit : « N’écris pas en pensant au live, écris ce que tu veux, même si ce n’est pas fait pour être joué en concert« . En réalité, lorsque nous jouerons ces chansons, il y a donc des chances pour qu’elles ne sonnent pas comme sur l’enregistrement studio.

Du coup, si beaucoup de choses sont improvisées et si tu lâches du lest sur les concerts, je suppose qu’il n’y aura pas de show orchestral de prévu ?

Oh si, il y en aura ! Mais peut-être pas dans un premier temps, c’est sûr…

Avec des improvisations ?

Je ne sais pas. J’y ai songé dernièrement, et je pense que dans un premier temps il faut voir ce que les choses donnent dans le cadre de concerts acoustiques. J’ai envie de montrer que cette musique peut exister sans rien autour pour l’habiller. Juste avec une guitare acoustique, les choses restent comme elles sont et comme elles ont été écrites. Et par la suite, je pourrai construire peu à peu quelque chose à partir de cela, en rajoutant un claviériste, un guitariste, un batteur, deux choristes et un percussionniste, comme une nouvelle version de la musique. Je pense qu’en 2020, je serai en mesure de faire évoluer les choses et de jouer Empath avec un orchestre et trois batteurs…

Comme King Crimson !

Oui ! Et le travail pour y arriver est long mais vaut le coup. Tu sais, hier il y avait le Superbowl et même si je suis canadien, j’aime regarder cet événement car il y a beaucoup de lumières, d’explosions, c’est un vrai show. Mais dans un gros show comme cela, on oublie qu’il y a un public. Et je pense que ces derniers temps, le public me manquait dans mes concerts. J’espère que dans mes prochains show, le public appréciera la scénographie.

Tu seras d’ailleurs en concert acoustique durant le mois de mars (interview réalisée en février NDLR). Penses-tu jouer des titres écrits en acoustique comme ceux qui figurent sur Ki ou Ghost ou bien comptes-tu adapter des morceaux plus complexes comme ceux de Deconstruction ?

Oui, bien sûr que nous adapterons des titres écrits en électrique ! Le travail de réarrangement ne sera pas trop complexe car les choses seront justement improvisées. Les concerts acoustiques pourront me permettre également de jouer du Strapping Young Lad ! Ce sera la même chose lorsque je jouerai avec un groupe lors de la prochaine tournée. Il suffira que je dise aux musiciens, « Tenez, voilà une liste de trente chansons. Nous ne les jouerons pas de cette façon, la structure des morceaux ne sera pas forcément respectée« . Pour « Kingdom » par exemple, tant que je chante la ligne de chant correctement, les parties de batterie pourront être différentes, tout comme la guitare ou le clavier. Peu importe. J’aime cette idée car c’est ce que tu attends d’un concert. Si tu veux entendre l’album, il y a la version studio.

Tu cherches donc à retrouver l’essence du prog à travers un concert…

Oui, j’espère vraiment parvenir à cela. C’est la dernière étape.

Avec Empath, le line-up évolue à chaque titre avec parfois plusieurs batteurs au sein du même morceau (il rit). Comment as-tu choisi chacun des contributeurs ?

(Il réfléchit). Cela a évidemment commencé par la musicalité. Je voulais bien entendu travailler avec des musiciens qui avaient un très gros niveau musical et ils sont nombreux. Seulement, il n’y en a pas beaucoup qui sont à la fois très bons et avec qui tu te vois passer tout ton temps sans avoir envie de partir en courant ! (rires)

Donc l’aspect humain et l’amitié restent tout de même au centre de tout ? (il acquiesce NDLR) C’est donc pour cela que tu as également fait appel à des gens que tu connais très bien comme Anneke Van Giersbergen ou Steve Vai ?

Oui. Mais je souhaitais également que les gens venus m’épauler sur cet album finissent par devenir des amis. Nous étions suffisamment proches pour que je les laisse venir chez moi, qu’ils m’aident à surmonter cette peur de réaliser cet album de cette manière. Tu sais, l’amitié, c’est un terme qui sonne un peu plus « romantique » que ce qu’il est en réalité. C’est le temps qui fait toute la distinction entre l’amitié sincère et le reste. Tu peux être dans la même pièce que des gens sans forcément être amis, et dans certains cas, les choses sont simples et se passent bien. Mais tu peux être dans la même pièce avec d’autres et parfois il plane une sensation étrange, un mélange de colère, de gravité, de gêne… Je ne veux absolument pas de cela ! Je veux juste pouvoir passer du temps avec des gens sans me poser de question, sans savoir si nous sommes amis ou autre. Tant que les choses se passent bien, c’est cool.

D’après toi, qu’est-ce que ces musiciens ont pu apporter à ta musique, à ton son ?

Ils m’ont apporté de la gentillesse, car ils m’ont avant tout soutenu et aidé à aller au bout de ce processus de composition. Je pense que cela a dû être un peu frustrant pour eux car j’avais vraiment besoin de faire ce travail d’introspection, d’aller au plus profond de moi-même avec leur aide. En même temps, c’est le plus beau cadeau qu’ils pouvaient me faire.

« Singularity » est la plus longue pièce de l’album. Elle m’évoque ce que tu as réalisé avec « The Mighty Masturbator » sur Deconstruction. Comment appréhendes-tu l’écriture de ces longs titres progressifs ?

Je prépare différentes sections. « Singularity » a été écrite en six parties. Par la suite, je m’intéresse aux interrelations entre ces parties et notamment les transitions. Si les transitions sont trop abruptes, cela ne me convient pas. Pour que les six parties fonctionnent ensemble, tu dois te concentrer sur leur début et leur fin. Par exemple, la fin de « Singularity » est très différente de la transition entre la partie 2 et la partie 3, où les choeurs apportent beaucoup. Une fois que tout devient clair, je peux enfin assembler tous les passages.

L’an passé tu as sorti le CD/DVD du concert donné en Bulgarie avec un orchestre dans l’ancien théâtre roman de Plovdiv. Considères-tu ce moment comme le sommet de ta carrière ?

L’un d’entre eux. Je commence à avoir plusieurs moments que je peux considérer comme tels. Je pense au concert du Royal Albert Hall, celui du Roundhouse, quelques festivals…

A chaque fois, il s’agit donc d’un enregistrement live ?

Oui.

Ou peut-être que tu choisis un concert qui te marque pour l’enregistrer ?

Oui, mais en quelque sorte c’est également une nécessité. A chaque fois que nous avons tourné en tant que groupe, cela coutait très cher. Donc c’était un peu un passage obligé que d’immortaliser cela sur un disque, comme pour donner un salaire aux musiciens qui m’accompagnaient. C’est d’ailleurs pour cela que j’apprécie le fait de ne pas avoir un groupe avec moi désormais. Car je ne me sens plus obligé de faire cela, de devoir considérer quelqu’un comme l’un de mes employés. Mais je crois que je ne visualise pas non plus ma carrière comme une succession de temps forts. Honnêtement, j’aime ce que je fais mais une fois que les choses sont révolues, je n’y repense pas nécessairement avec nostalgie. Même Empath est terminé dans ma tête et je passe à autre chose.

Tu es donc toujours en mouvement ?

Oui, mais c’est dans mon ADN. A un certain moment de ma vie, j’étais une sorte de « workaholic » (terme de psychanalyse que l’on pourrait traduire par « bourreau de travail » NDLR). Et mon entourage en a beaucoup souffert. Mais je ne suis plus comme cela désormais. Je prends du temps pour moi-même, pour ma famille, pour des vacances, et même pour manger. Je ne travaille plus après cinq heure. Je n’expédie plus mon petit-déj pour aller bosser. Je pense qu’à plusieurs occasions, je n’étais pas loin du burn-out. Mais la musique n’est importante pour moi au point de me tuer à la tache.

Il y a quelques années, tu as participé à l’album d’Ayreon The Human Equation. Te verrais-tu participer à nouveau à ce genre d’expérience ?

Non. Arjen est particulièrement talentueux. Je l’ai rencontré une fois il me semble. Mais il m’avait demandé pendant longtemps de chanter sur son album. Or, je n’aime pas du tout chanter sur la musique d’autres personnes. J’ai fini par céder. Mais je n’ai jamais écouté l’ensemble de l’album, les autres titres, je ne me suis pas intéressé au concept. C’est pour cela que je ne me vois pas recommencer ce genre d’expérience. Et ce n’est surtout pas parce que je pense qu’il n’est pas bon ou talentueux. Il l’est indéniablement ! Mais je ne suis pas fait pour ce genre de rôle. C’est pour cela que si quelqu’un ne souhaite pas intervenir sur mes albums, je le comprends tout à fait.

Mais pour l’instant personne n’a dit non ? Anneke n’a pas dit non par exemple…

Oui, mais nous sommes amis depuis très longtemps désormais, cela aide. Mais oui, en ce qui me concerne, je déteste vraiment chanter sur d’autres compositions que les miennes.

As-tu des nouvelles de notre ami commun Ziltoid ? A-t-il enfin trouvé la tasse de café ultime ?

Il aime le thé désormais… Mais il continue à boire du café chaque nuit…(rires). Je travaille sur un projet de jeu vidéo inspiré de Ziltoid à l’heure actuelle. Mais je suis déjà à la bourre sur mon planning. Je suis censé avoir terminé plusieurs pistes depuis deux mois. Mais comme j’ai pris la décision de ne plus travailler autant qu’avant, maintenant cela me prend beaucoup plus de temps pour faire les choses (rires). J’ai déjà sept chansons d’écrites. Normalement je devrais être dans la phase de pré-production, mais rien n’est lancé encore ! (rires).

Ce sera le prochain chapitre de Ziltoid ?

En quelque sorte oui. Mais j’ai juste besoin de retrouver l’inspiration pour poursuivre. C’est tout de même un projet musical, mais au lieu d’un album, ça sera un jeu vidéo. Comme je viens de terminer Empath, il est difficile pour moi de me sentir inspiré. Je dois surmonter cela ! (rires).

Malgré ta longue carrière, est-ce que tu es encore stressé avant de monter sur scène ? Et pour toi qu’est-ce qui fait la différence entre un bon concert et un mauvais ?

Oui, je me sens toujours un peu stressé, mais pas systématiquement. Parfois je n’angoisse pas du tout, d’autres fois je suis très tendu. Le plus dur pour moi c’est que parfois je ne sais pas du tout ce qui est à l’origine de ce stress. Par exemple, j’ai joué dans des festivals devant des milliers de gens sans ressentir la moindre pression. Et c’étaient d’excellents concerts. D’autres fois, je suis monté sur scène devant vingt personnes et j’étais terrifié. Donc c’est frustrant car mon cerveau fait n’importe quoi et j’ai l’impression que mes doigts jouent de façon aléatoire ! (rires).

Interview réalisée à Paris le 4 février 2019
Merci à Valérie d’Inside Out grâce à qui cet entretien a été possible
Photographies : DR Inside Out



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