Johannes Persson de Cult of Luna

« Cult of Luna, ce n’est pas ce que je dois faire, mais c’est ce que je veux faire.« 

 

 

Quelques heures avant le concert parisien de Cult of Luna, nous avons rencontré Johannes Persson, compositeur principal du groupe, chanteur et guitariste, pour un moment d’échange en toute simplicité. La mystérieuse formation suédoise vient de sortir son huitième opus, l’excellent A Dawn To Fear, et se produit ce soir dans un Trianon à guichet fermé après trois ans d’absence dans l’Hexagone. Rencontre avec un artiste talentueux, à la vision créatrice, faisant pourtant preuve d’une humilité désarmante.

La Grosse Radio : Bonjour Johannes, merci de nous accorder cette entrevue. Vous êtes en tournée en ce moment pour présenter votre nouvel album, A Dawn to Fear, littéralement « Une aube qu’il faut craindre », alors que faut-il craindre exactement ? De quelle peur parles-tu ?

Johannes Persson : Oh, il y énormément de choses que l’on peut craindre ou redouter ! Mais, en fait, j’ai écrit cet album d’une façon particulière, très spontanée. J’ai écrit ce qui me passait par la tête, au moment de l’écriture. Assis devant une page blanche ou un ordinateur, j’ai écrit ce qui me venait, phrase après phrase, et ce n’est qu’après coup que j’ai pris du recul pour réfléchir au sens de tout ce que j’avais composé. Cette aube qu’il faut craindre, c’est quelque chose de très personnel. Beaucoup de gens peuvent l’interpréter comme si c’était quelque chose de plus grand, de plus universel : on peut dire que la « menace » en question vient de problèmes politiques, ou du changement climatique. C’est une façon raisonnable de voir les choses. Mais, pour moi, le sens de cette menace c’est davantage sur la vie, les choses qui sont vouées à arriver dans l’existence, que cela nous plaise ou non. Par exemple, si tu as une vie qu’on peut qualifier de normale, alors tu vas grandir, vieillir, et à un moment tu vas voir mourir tes parents. Enterrer ses parents, ce n’est pas quelque chose que l’on veut faire, ce sera probablement l’une des pires expériences de nos vies, mais c’est inévitable. Une existence normale, un quotidien, c’est aussi avancer vers des choses tragiques qui vont finir par arriver, c’est comme ça. On va finir par connaître la maladie, la perte de membres de la famille ou d’amis proches. Ces choses-là sont loin d’être plaisantes, mais elles sont inévitables. C’est très déprimant de penser à tout ça, mais pour moi, c’est une façon de réaliser la valeur de la vie ordinaire, de cette vie normale que je mène. Je ne dirais pas que c’est une vie heureuse, ni malheureuse, disons juste que c’est la vie. Savoir que les choses vont inévitablement s’empirer, ça peut aider à apprécier davantage ce que l’on a. Voilà d’où vient le titre de l’album. Mais je n’ai aucun problème avec les interprétations différentes que l’on peut faire de ce titre ou des paroles des chansons…

Tout le monde peut se sentir proche de cette réflexion. C’est le moment de la prise de conscience de ce côté inévitable des malheurs que l’on peut rencontrer…

Oui, voilà, c’est probablement la prise de conscience qui est au cœur de cela. 
 

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Les illustrations sur la pochette et le livret de l’album A Dawn to Fear sont très sombres et énigmatiques. Peux-tu nous en dire plus sur leur sens, et sur l’artiste qui les a créées ?

C’est Erik Olofsson qui s’occupe de tous nos artworks depuis l’album Salvation [2004, ndlr]. Il a même fait partie du groupe à une époque [à la guitare, ndlr], et même s’il n’y est plus, nous sommes restés très bons amis. Pour l’artwork de cet album, le processus de création a été assez inhabituel. Pour les albums précédents, on avait toujours des thèmes, des grandes idées, comme une ligne directrice depuis le début de l’étape de composition. Pour ce nouveau disque, on a longuement discuté pour savoir comment interpréter, comment comprendre les morceaux. Cela nous a vraiment pris du temps. Plusieurs illustrations nous ont été proposées, mais on avait le sentiment que ça ne représentait pas au mieux l’esprit de l’album. Et puis, Erik nous a montré cette espèce de cercle abstrait, qui ressemble à … tu connais le test de Rorschach ?

Le test avec les taches d’encre ?

Exactement. C’est un peu la même chose avec cette illustration. Ce que chacun y voit est très révélateur. Moi, j’y ai vu la tranche d’un tronc d’arbre, comme une empreinte végétale. On peut aussi y voir une aube, un lever de soleil, donc je l’ai trouvée vraiment parfaite.  Et puis, les paroles portent sur le fait de trouver son chez soi, le fait de se sentir à la maison, dans tous les sens du terme, donc le reste des ilustrations qui sont dans le livret sont inspirées par cette notion de là où ont se sent chez soi : à la fois sur le plan géographique, mais aussi l’endroit où l’on se sent en sécurité. Chez nous, là d’où l’on vient, il y a beaucoup de forêts, donc, oui, bien sûr, on s’en est inspirés. 
 

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L’ambiance générale de l’album est très lourde et assez sombre, avec des morceaux très longs. C’était quelque chose de voulu, ce format d’album avec 1h20 de musique ?

Non, ce n’était pas du tout prévu. On a tout simplement écrit les chansons, sans réfléchir à leur durée. Les titres ont été créés comme cela. Quand est venu le moment de choisir quelles chansons allaient être sur l’album, on s’est rendu compte qu’on avait quatr-vingt minutes de musique, et on a discuté en se disant que ça faisait peut-être un peu long. On a essayé de couper des morceaux, d’en retirer, d’en inverser, mais rien n’a fonctionné. Donc, voilà l’album ! Ça ne pouvait que rester comme ça, et donc nous avons un album d’1h20. En fait, pour nous, ce n’est pas un sujet important. On a compris très tôt que ce n’était pas possible de faire autrement.

Une des particularités de A Dawn to Fear, c’est l’utilisation d’instruments comme l’orgue sur certains titres (« Lights of the Hills », …) et un son assez différent. Avez-vous eu des influences en particulier pour arriver à ce son particulier, assez organique, comme un retour aux fondamentaux ?

Oui, enfin la seule chose que nous avons décidé, c’est effectivement d’aller vers un côté plus organique, avec davantage d’instruments acoustiques, moins de synthé, plus d’orgue, etc. En fait, il n’y a rien de particulier qui nous a inspirés, c’est juste une décision que nous avons prise avec les membres du groupe. Et puis, pour ce qui est du son de l’album… à vrai dire, je ne sais pas trop. La semaine dernière, je traînais avec James Kent de Perturbator. Je lui ai joué des vieilles chansons traditionnelles suédoises que mon père me jouait quand j’étais petit. Et il m’a dit : « Tu sais, cette musique, je l’entends beaucoup dans le son de ton dernier album ». J’ai réfléchi, et je me suis dit que finalement il n’avait pas tort.

Tu as été influencé par ça de façon inconsciente, alors.

Oui, totalement. C’est un truc inconscient qui s’est fait là. Mais par contre, je ne peux pas te donner des groupes ou autres qui nous auraient influencés pour le son de l’album.

Je vais être curieuse, peux-tu m’en dire plus sur cette conversation avec James de Perturbator ? Est-ce que vous étiez en train de parler de votre future collaboration prévue pour le Roadburn Festival en avril 2020 ?  

Tout à fait, on travaille là-dessus…

Ce set promet d’être très intéressant, avec vos deux styles.

Oui, ça va l’être ! Mais à vrai dire, je suis autant curieux et intéressé que toi de savoir ce que ça va donner. Pour l’instant, je n’en ai vraiment aucune idée. On a un set avec trois morceaux déjà choisis, donc j’en sais déjà pas mal, bien sûr ! Ça va être un mélange équilibré entre sa musique et la mienne.
 

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Parlons du chant sur le nouvel album. Y a-t-il une direction particulière que tu voulais donner à la ligne vocale du disque ? Ton chant guttural est particulièrement profond, et il y a aussi des passages très mélancoliques.

Pour le chant, je dirais que nous faisons ce que nous savons faire. C’est comme ça qu’on fait les choses, avec Fredrik Kihlberg, qui fait aussi de la guitare, au chant clair, et moi aux screams, et voilà, c’est tout ce qu’il y a à dire ! Ni lui ni moi ne cherchons à imiter l’autre. Chacun a sa voix, son outil de travail, et nous faisons avec ce que l’on a. Tous les deux, nous assurons les parties vocales de Cult of Luna sur chaque album depuis Somewhere Along the Highway [2006]. 

Vous avez enregistré aux studios Ocean Sounds Recordings, situé sur la côte nord de la Norvège. Dis-en nous plus sur ce choix d’un lieu isolé, loin des grandes villes, pour enregistrer l’album.

La première raison, la voilà : depuis que j’ai quitté Umeå [ville du nord de la Suède dont sont originaires certains membres de Cult of Luna, ndlr], chaque enregistrement d’album s’est fait de façon assez décousue. On faisait la base ensemble, puis chacun, séparément, enregistrait une partie de son côté, dans des studios différents. Cette fois-ci, on a voulu vraiment faire une sorte d’effort collectif, d’où le choix du lieu. On avait plusieurs possibilités pour des studios, mais Magnus [Lindberg, batteur et ingé son du groupe] connaissait Ocean Sound Recordings. Il y avait déjà travaillé, il avait trouvé que c’était un endroit exceptionnel. En fait, ce n’est pas près de la côte … c’est littéralement au bord de l’eau ! Si tu continues tout droit, c’est le Groenland ! [Rires] C’est vraiment superbe. L’idée c’était d’y aller en tant que groupe, un vrai collectif, et y rester, y vivre, passer du temps ensemble, et enregistrer ensemble. Si quelqu’un avait une idée, une suggestion, ou une question, pas la peine de s’échanger des mails ou de se téléphoner, on pouvait voir ça tout de suite. On a vraiment beaucoup parlé ensemble, et, effectivement, je pense que ça a été un vrai atout pour l’album. Plein d’idées sont surgies, on essayait plein de trucs, on en discutait, … Et puis c’est vraiment très beau là-bas. [Il commence à rire] Notre manager, qui est français, n’avait jamais vu d’aurore boréale. On en a vu plein, et il était complètement ébahi. Alors que pour moi, qui ai grandi dans le nord de la Suède, c’est assez banal d’en voir ! Mais oui, c’est un endroit superbe, sur une petit île en face de Älesund [au nord-est de la Norvège ndlr] et on adorerait y retourner.
 

Tu as aussi réalisé un film, un court métrage de 18 minutes intitulé ‘A Dawn To Fear‘, qui sert de clip video pour les deux morceaux “Lay Your Head To Rest” et “The Silent Man”, les singles du nouvel album. Ta vision de la création a toujours lié le visuel au côté narratif et à la composition musicale. Quel regard portes-tu sur cette expérience en tant que réalisateur ?

C’était quelque chose de complètement différent, et aussi de très difficile. Quand je compose de la musique, par exemple, je m’asseois et je n’ai qu’à écrire les lignes de guitare ou la musique que j’entends dans ma tête, si tu vois ce que je veux dire. Pour faire un film, tu dois prendre tellement de choses en compte… tu écris une histoire, certes, mais après il y a des restricitions pour tout, pour le budget, le matériel… Cela m’a pris un temps fou d’écrire ce film. Et puis, ce n’est vraiment pas facile d’écrire un film de 18 minutes sans aucun dialogue ! L’écriture a vraiment pris du temps. Mais le tournage, lui, a vraiment été rapide, puisque tout a été tourné en quatre jours seulement. On avait vraiment une super équipe, c’était vraiment formidable de travailler avec eux. L’acteur principal, Jimmy Lindström, est vraiment excellent. On n’aurait pas pu faire ce film sans lui. Par exemple, il est resté pendant trois ou quatre heures immergé dans un bassin, et tout cela pour une séquence de quarante secondes dans le film ! [Rires] C’est l’un des meilleurs acteurs que je connaisse.

Ce film est vraiment réussi, avec une ambiance qui colle parfaitement à la musique ! Mais le court métrage est sorti en deux parties, avec les deux morceaux distincts.

Oui, c’est vrai. Moi, je voulais qu’il sorte en entier, en une seule fois. Mais le label et le management ont préféré sortir les deux titres séparément.

Votre son en live est souvent proche de la perfection. À La Grosse Radio, on vous a déjà entendu à plusieurs concerts, en festival ou en salle, et à chaque fois le rendu était exceptionnel. Êtes-vous particulièrement exigeants là-dessus ?

Oh non, non ! Moi, je me plante tous les soirs. Chaque soir je fais des boulettes… [Rire gêné] Je ne sais vraiment pas quoi dire. Je n’ai rien d’un grand guitariste. La seule chose que je peux te dire c’est que je travaille avec des gens formidables, et si nos concerts semblent parfaits, je peux t’assurer que ce n’est pas grâce à moi ! Vous nous avez vus où ?

Arnaud, notre photographe, vous a vus au Roadburn Festival, et aussi en 2017 à Jarny en France. C’était superbe, à chaque fois.

Oh merci, mais là, vous me mettez la pression pour ce soir ! [Rires] 

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Ce n’est certainement pas notre but ! En ce moment, la tournée européenne affiche complet su de nombreuses dates, et vous avez joué dans des festivals l’été dernier comme au Hellfest par exemple, cependant Cult of Luna n’a jamais fait de tournée fleuve, vous cultivez plutôt le secret et la discrétion en vous faisant assez rares sur scène. Est-ce que ce choix de tourner à un rythme modéré est le secret de la longévité du groupe, et est-ce que ça t’aide, toi, à mieux créer ? 

C’est exactement cela. Dans le groupe, nous sommes tous bons amis. On s’entend tous très bien. Bien sûr, il peut y avoir des désaccords, mais il n’y a aucune grosse tension, aucun conflit entre nous. Et ce que l’on fait, je pense que je ne serais pas capable de faire ça avec la même passion, tous les soirs pendant des semaines et des semaines. Je l’ai déjà fait, auparavant. Et je suis très heureux que l’on arrive à faire de la musique, mais selon nos propres conditions. Bien sûr, des tournées limitées à deux semaines en Europe par exemple, ça veut dire peu de gens qui vont venir nous voir. Mais je ne veux pas que tout cela devienne mon métier, ma profession, ou mon gagne-pain. Cult of Luna, ce n’est pas ce que je dois faire, mais c’est ce que je veux faire. Je ne pourrais pas faire ce groupe comme un métier à temps plein. Dépendre financièrement de la musique et de la création, revenir dans une ville tous les neuf mois pour une nouvelle tournée, très peu pour moi. Le temps passe tellement vite ! Hier, on jouait à Londres. En discutant on s’est demandé depuis combien de temps on n’avait pas joué là-bas. Eh bien ça faisait quatre ans ! Ici, à Paris, ça fait un moment qu’on n’est pas venus, je crois…

Oui, ça fait trois ans, vous êtes passés à Paris en 2016 à la Gaîté Lyrique.

Et oui, ça fait un moment ! [Rires]

Merci Johannes pour cet entretien, et bon concert ce soir !

Merci à vous. 
 

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Entretien réalisé au Trianon le 30 novembre 2019, préparé par JulieL et Ananta.
Photographies ©Arnaud Dionisio. Toute reproduction interdite sans l’autorisation du photographe. 



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