Entretien avec Fernando Ribeiro de Moonspell

« Je ne suis pas de ces musiciens qui voient le monde s’effondrer devant eux et qui écrivent des chansons sur les vikings »
 


Fernando Ribeiro, vocaliste et parolier de Moonspell, nous parle à sa façon des trente ans d’existence du groupe, du treizième opus, et des chemins qu’il a fallu emprunter, bon gré mal gré, pour se réinventer pendant cette pandémie. Entretien sans concession avec un artiste aussi direct que clairvoyant, livrant ses réflexions sur le monde et la musique avec maturité et philosophie.  

Le nouvel album de Moonspell s’intitule Hermitage, et la première observation que l’on peut faire, c’est que tu prononces le titre de l’album à la française et non pas à l’anglaise. Peux-tu nous expliquer pourquoi ? Que représente la langue française pour toi ?

Fernando Ribeiro : Je pense que le titre de l’album, Hermitage, vient avant tout du français, et ne fonctionne pas avec la prononciation en anglais.Il sonne bien mieux en français, plus sexy si je puis dire, et cela prend un sens plus profond. J’ai appris le français à l’école, comme beaucoup de gens de ma génération. Je suis né dans les années 70, et à l’époque la culture française était assez importante ici au Portugal, l’enseignement du français était très répandu dans les écoles. Je lis le français, je peux l’écrire un peu. Je lis en français les œuvres de certains de mes auteurs préférés comme Michel Houellebecq, Baudelaire, ou Verlaine. Le problème, c’est que je ne pratique pas assez, alors je ne serais pas capable de me débrouiller en français pour cette interview, par exemple ! Ce qui est dommage, c’est  qu’aujourd’hui, les jeunes au Portugal se détournent du français pour apprendre l’anglais, ce qui est évidemment très important, mais aussi des langues comme le chinois, le japonais, l’espagnol ou l’allemand. C’est très rare aujourd’hui de trouver des jeunes Portugais qui maîtrisent le français, ou qui lisent des auteurs français. C’est d’autant plus dommage que la France est le premier pays à avoir accueilli les émigrés qui ont quitté le Portugal à l’époque de la dictature, dans des conditions difficiles, alors il y a une importante communauté portugaise en France, et la culture portugaise est très présente chez vous également. Nous sommes nombreux à avoir de la famille en France, d’ailleurs.

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Hermitage a été écrit avant le début de l’épidémie de coronavirus, mais traite de thématiques comme l’isolement, la solitude face à un monde en proie à la destruction. Qu’en penses-tu, maintenant que l’humanité entière se retrouve confinée dans la lutte contre cette pandémie ?

Honnêtement, je me sens mal. Évidemment, ce n’est que de la fiction, une sorte de concept, mais c’est très étrange de voir que les circonstances sont venues valider, en quelque sorte, ce que j’avais écrit. Sans parler du risque sanitaire, qui est bien présent, nous entrons dans la phase la plus compliquée du covid-19 : la phase politique. Les dirigeants doivent décider de ce qui est le mieux pour la population de leur pays, et même si l’on réussit à venir à bout du virus en lui-même, il y aura des effets à très long terme sur nos vies.

La plus grande partie des paroles, de la musique, et du concept d’Hermitage, avait déjà été écrite avant la pandémie, effectivement. Mais d’avoir été privés de concerts en 2020 nous a permis de nous mettre au travail ensemble, d’abord à distance, puis en studio dès que nous avons pu nous retrouver, en mai ou juin au moment où les restrictions ont été un peu levées ; c’est là que l’album a vraiment pris forme. En fait, je pense qu’avant cette pandémie, le monde allait déjà assez mal. L’épidémie de covid-19 n’a fait que lever le voile sur ce qui nous arrive en tant que communauté d’êtres humains. Nous avons l’impression de vivre en communauté, mais ce n’est qu’une illusion. Les gens sont avant tout centrés sur eux-mêmes. Je ne vise personne en disant ça, bien sûr. Je suis un père de famille, je sais l’importance du partage, de l’altruisme. Dans ce nouvel album, Hermitage, j’ai écrit sur l’isolement personnel, ce confinement que l’on s’impose à nous-mêmes quand on n’a pas la capacité de communiquer.

C’est très paradoxal, car nous n’avons jamais eu autant de moyens de communication, mais en même temps nous n’avons jamais été autant éloignés les uns des autres. Internet, la grande invention du siècle dernier, était censé nous rassembler, mais d’après moi, ça a été un échec total. Que ce soit sur nos vies quotidiennes, en politique, ou encore dans le monde de la musique, des murs se sont construits partout. Nous avons creusé des fossés entre nous et les autres.

L’ermitage dont il est question avec cet album, c’est l’idée de partir, de s’éloigner de la ville, et aussi le besoin de faire une pause. Je nous vois, nous êtres humains, comme un train lancé à pleine vitesse, et cette idée de faire une pause, c’est aussi pour se sortir de cette menace de la collision, de cette atmosphère où tout est menaçant et sombre. Dans ma vie personnelle, c’est sûrement dans les années 1990 que j’ai pu goûter aux derniers moments de liberté, avant que nous soyons réduits en esclavage par le matérialisme. Ce qui compte dans nos vies modernes, ce n’est plus d’avoir du plaisir, mais de montrer ce plaisir, et aussi se faire la guerre les uns les autres en permanence. 

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Finalement, le concept de l’album, présenté comme une sorte de dystopie post-apocalyptique, se retrouve complètement dans la description que tu fais du monde moderne. Tout cela est devenu une réalité, alors ?

Il suffit de regarder dehors, dans son quartier, dans sa ville : cela va faire un an que tout le monde porte des masques. Il y a quelques temps, j’ai participé à une émission télé, sur le plateau tout le monde était masqué, il y avait des acteurs connus, et finalement tout le monde se ressemblait. Les masques sont nécessaires pour prévenir le risque sanitaire, bien évidemment, mais c’est vraiment dur de ne pas se dire qu’on vit dans un monde très étrange, digne d’un roman de fiction post-apocalyptique… à la différence qu’on ne voit pas l’apocalypse à proprement parler. C’est vraiment très bizarre.

Parle-nous de la pochette de l’album qui reprend cette thématique moderne, sur la destruction du monde. On y voit cet ermite quitter la ville, justement …

Arthur Berzinsh, l’excellent artiste derrière cet artwork, vient de Latvia en Lettonie. Il a travaillé avec beaucoup de groupes, notamment pour Cradle of Filth. Je ne voulais pas d’une approche trop metal pour cette pochette, j’imaginais plutôt du chiaroscuro [le clair-obscur, technique picturale associée à la Renaissance NDLR], dans l’esprit des peintures du Caravage, que j’aime beaucoup, très symboliques, et je lui ai donc parlé de cela, du concept de l’album. Il a tout de suite proposé sa vision, son propre concept, qui est vraiment incroyable. Il s’agit d’un ermite, ou d’un pèlerin, en train de s’éloigner d’une ville en train de couler, image de notre civilisation moderne. Un autre symbole important, c’est qu’il marche sur l’eau, ce qui évoque la fin de la croyance, et surtout l’espoir de trouver une issue. C’est un peu cette idée du « c’est maintenant ou jamais », que l’on retrouve dans les paroles de « All or Nothing ».

En tant que père de famille, c’est comme cela que je vis au quotidien. J’essaie de garder espoir. Je ne dirais pas vraiment que je suis optimiste, car pour moi, l’optimisme cela veut dire qu’on en arrive à des conclusions trop hâtives. Il n’y a  aucune raison d’être optimiste, de nos jours. Ce dont nous avons besoin, c’est une véritable révolution dans notre façon d’être. Dans l’album, les paroles évoquent beaucoup cette idée, nous sommes confrontés à des problèmes que nous n’avons pas vraiment cherché à résoudre. Certains y voient une critique politique, mais ce n’est pas un album politique. Au contraire, c’est un album qui se veut apolitique, qui ne cherche pas à revendiquer des choses, ni à nous monter les uns contre les autres. Nous sommes tous dans le même bateau, en plein naufrage, et Hermitage traite plutôt de l’unité.

Certains pourraient croire à première vue que le message de l’album, c’est que nous voulons nous détourner du monde, de la ville, mais en fait ce n’est pas du tout le cas. Dans l’histoire, les ermites ne sont pas partis dans le désert pour y mourir. Ils y sont allés pour faire cette pause, cet ermitage, sorte d’isolement spirituel, et en sont revenus avec des leçons, des enseignements pour aider à guérir l’humanité. 

Pour l’isolement, en ces temps de limitation drastique des interactions, nous subissons des choses très difficiles. Par exemple, au Portugal, nous n’avons même pas le droit de rendre visite à notre famille. Le plus dur, c’est qu’on ne peut pas savoir si se plier à de telles mesures va vraiment avoir un effet positif. C’est encore une situation vraiment étrange. Et si l’on se place du point de vue de la musique, je comprends que les fans soient à la recherche de divertissement, mais je pense également que notre travail en tant qu’artiste, c’est d’aider les gens à réfléchir sur le monde qui les entoure, de créer une étincelle pour cette réflexion. Bien sûr, je pourrais sortir un lapin d’un chapeau haut-de-forme, ou revêtir un costume de vampire ou de loup-garou, écrire des paroles sur ces monstres et le folklore, ce qui me plairait d’ailleurs. Mais il ne faut surtout pas oublier que tout ce folklore, ces représentations de la mort et de l’au-delà, les croyances religieuses, le christianisme, Dieu, le diable, ou même le capitalisme, tous ces concepts ont été créés et façonnés par l’homme. Par conséquent, écrire sur un politicien corrompu ou sur un vampire assoiffé de sang, pour moi cela revient au même. Tout dépend de ce qui m’affecte. Je ne suis pas de ces musiciens qui voient le monde s’effondrer devant eux et qui écrivent des chansons sur les vikings. Je respecte ceux qui font ça, mais moi, je considère qu’aujourd’hui ce n’est pas le moment d’écrire sur les vikings, mais plutôt de faire réfléchir les gens sur des sujets importants, sur ce qui se passe autour d’eux. 

Hermitage en lui-même se présente comme un concept-album, une sorte de voyage – ou d’ermitage – avec un cheminement que l’on suit de titre en titre, à travers des univers assez différents. Que peux-tu nous dire sur cette idée, cette métaphore, et ces ermites évoqués par l’album ?

Je dirais que tous nos albums sont conceptuels, en quelque sorte, c’est comme ça qu’on écrit de la musique. Nous ne voulons pas sembler arrogants, à dire qu’on ne fait que des concept-albums, mais Ricardo (Amorim), Pedro (Paixão) et moi avons vraiment besoin de trouver du sens, d’avoir un thème à explorer pour pouvoir composer et écrire de la musique ou des paroles. C’est moi qui leur ai parlé de ce thème de l’isolement et des ermites, que ce soit des ermites chrétiens orthodoxes, mais aussi des ermites russes, japonais, et tout de suite ils ont saisi l’atmosphère qui allait régner sur l’album et ont pu composer des choses qui collaient à cet univers. Nous avons eu de grandes discussions ensemble, sur la musique, mais aussi sur Moonspell et sur notre avenir, notamment après le départ de Mike [Gaspar, le batteur historique, remplacé en 2020 par Hugo Ribeiro NDLR], et j’ai compris que ce message, d’amener notre public à réfléchir sur le monde, c’était quelque chose d’indissociable de notre musique. Faire réfléchir, mais aussi faire ressentir des choses, c’est le plus important sur Hermitage. Comme je suis le parolier du groupe, je suis souvent plus au courant des détails du concept, mais sur cet album, le concept est davantage musical. Construire un album, c’est un peu comme du cinéma, et les paroles s’apparentent au scénario, et il faut ensuite faire la bande-son. Parfois, une fois les premiers arrangements faits, une atmosphère surgit, et je ressens des lettres, des mots, et des paroles.

De nos jours, ce n’est pas toujours facile d’amener les gens à réfléchir par eux-mêmes. Beaucoup ont baissé les bras, c’est pourquoi beaucoup tirent des conclusions hâtives, sans chercher à réfléchir par eux-mêmes. Parfois, sur n’importe quel sujet, les gens posent des tas de questions. Et quand on leur demande s’ils ont lu l’information en entier, s’ils ont fait leurs recherches, 99 % te répondent non. Je ne cherche à incriminer personne, je constate juste qu’il est très rare de nos jours que les gens aient la curiosité de s’informer et de nourrir leur réflexion. L’album Hermitage n’est pas du divertissement. Les morceaux peuvent être divertissants, et Moonspell est un groupe de divertissement, mais il y a autre chose. Nous avons toujours aimé susciter une réflexion, faire ressentir des choses à notre public, mais les solliciter également. Cela fait partie de qui nous sommes, et on ne peut pas y échapper, même si cela ne plaît pas. C’est pourquoi, pour répondre à ta question, nous ne pouvons faire que du conceptuel, pour faire penser et ressentir. Cette expérience mêlant émotion et réflexion, c’est ce qui fait de nous des êtres humains, et ce qui nous distingue des bêtes … même si les animaux sont capables de ressentir et de penser, parfois bien mieux que nous ! Ce qui fait de nous des humains, c’est justement ce que beaucoup d’entre nous abandonnent de nos jours, pour se tourner vers des choses futiles qui ne devraient pas avoir autant d’importance, comme la technologie, l’argent, le statut social, l’influence, etc. Tout cela rend nos esprits malades, à mon avis.  

Justement, ces changements s’accélèrent, alors qu’il y a vingt ou trente ans on n’aurait jamais pu imaginer une telle situation.

Oui, nous vivons dans le futur ! [Rires] C’était impossible d’imaginer cela, mais nous y sommes. À nous de faire en sorte de continuer de vivre, et il appartient à chacun aujourd’hui de faire de son mieux, de jouer son rôle pour confectionner la grande tapisserie du monde. Je ne crois pas que si les individus changent, le monde peut changer, non.  Prenons l’exemple de l’album dans son intégralité, ou même le clip de « The Greater Good », qui est une vidéo-choc. Beaucoup de gens ont compris ce clip, même s’il leur a fallu un peu de déduction philosophique. Mais beaucoup d’autres vont le prendre de façon bien trop littérale. Pour moi, le propos de cette chanson s’apparente un peu à « Imagine » de John Lennon : c’est une chanson plutôt pacifiste, une invitation à la pensée et au lâcher-prise, et non pas une volonté de ma part de protester contre quoique ce soit. Malheureusement, pas mal de gens ne sont pas prêts à comprendre ça. Peut-être qu’il leur faudra quelques années. Tout ce qui se passe en ce moment, même la pandémie d’ailleurs, c’est de notre fait, de notre faute. Devant une destruction, quelle qu’elle soit, il suffit de remonter la chaîne, et on trouve à chaque fois la main de l’homme, j’en suis convaincu.

Hermitage propose des compositions très variées, progressives même, parfois en contraste avec la noirceur des paroles. Comment avez-vous travaillé pour que cette alchimie opère, et quelles sont les influences qui ont guidé la composition de l’album, si différent du précédent, 1755 ? 

Honnêtement, Ricardo et Pedro ont carte blanche. Ils composent les albums de Moonspell depuis toujours, à l’exception, peut-être, de l’album Wolfheart (1995), car Ricardo n’était pas encore dans le groupe, et Pedro venait juste d’arriver. Mais à partir de Irreligious (1996), tous les deux se sont toujours partagé la tâche de composer notre musique. Ce sont à la fois mes deux très bons amis, et aussi mes complices pour Moonspell. Ce qui est vraiment cool avec eux, c’est qu’ils sont purs. Ce sont d’excellents musiciens, ils écoutent beaucoup de musique, de plein de genres différents, et ils ne sont pas beaucoup sur les réseaux sociaux. Quand on parle ensemble, je leur raconte les retours qu’il y a eu sur telle ou telle chose, comme je suis un peu plus en contact avec le monde ordinaire, si je puis dire, et ils trouvent ça génial, et veulent écouter les fans. Je leur dis que bien sûr, notre public est important, car si nous existons en tant que groupe, c’est uniquement grâce à lui. Mais je pense aussi qu’il faut respecter nos fans en évitant de leur servir de la bouillie à la petite cuiller, si tu vois ce que je veux dire. Ça doit rester une relation sans contrepartie.

Pedro et Ricardo écoutent pas mal de metal, mais aussi des groupes des années 70, comme les Doors, Pink Floyd, qui d’ailleurs a beaucoup influencé cet album – tout comme Bathory, qu’on retrouve sur des titres comme « Hermitage » ou « The Hermits Saint ». C’est ce qui fait la particularité de Moonspell, notre trajet n’a jamais été linéaire, notre son a toujours été sinueux. Je pense que nous avons un style à nous, après tant d’albums ; les gens peuvent entendre un morceau et reconnaître que c’est du Moonspell, mais s’il y a bien une chose que nous redoutons, c’est de nous répéter. D’après moi, la particularité de notre musique repose vraiment sur la réaction du public lorsqu’il écoute notre musique. Tout le monde peut voir cela, il suffit de prendre le temps de le voir. 1755 était un opus très metal, avec  du chant saturé, les paroles en portugais, et je le vois comme un album brillant qu’on a vraiment adoré faire, mais pour ce nouveau disque cela ne nous intéressait pas du tout de répéter l’expérience, de reprendre les mêmes codes. Nous avons voulu donner à Hermitage une teinte atmosphérique, et ce qu’on pourrait appeler une touche moderne. Pas vraiment un son moderne, mais plutôt un reflet de ce que nous considérons comme l’évolution de Moonspell

Vous avez toujours eu cette démarche particulière de ne pas délivrer des albums « attendus » ou rassurants pour les fans, sans jamais leur faciliter l’écoute. Dans quelle mesure la réception de l’album par le public est quelque chose d’important pour toi ? 

Faire cet album a été une sorte d’exercice insouciant de liberté musicale, sans norme ou règle à respecter. Aucune obligation de faire quelque chose de heavy ni de léger, il peut y avoir du prog, du jazz, du metal, … cet album n’est pas super rapide, mais plutôt sinueux. Comme dirait notre producteur, dans le metal en ce moment on utilise beaucoup le qualificatif « solide », mais Hermitage, lui, est plutôt « fluide ».  C’est un album qui prend du temps pour être découvert, qui n’a rien d’immédiat, mais probablement l’un de ceux qui vont durer dans le temps. Nous avons été honnêtes et sincères en le faisant. Maintenant, nous sommes curieux de savoir comment le public va réagir, mais nous sommes convaincus que c’est un bon album. Bien sûr, nous n’avons aucun contrôle sur ce que les gens vont en penser. Certains vont applaudir, d’autres vont critiquer, certains vont crier au génie, d’autres dire que Moonspell est mort. Dans le passé, on nous a déjà dit absolument tout ce qui peut être dit sur un groupe, mais tu vois, nous approchons de nos trente ans d’existence, alors on peut dire que les critiques vraiment négatives ne nous touchent pas forcément ! Cela ne veut pas dire non plus qu’on s’est reposé sur nos lauriers en recevant des compliments.


Nous sommes seulement des musiciens, nous aimons créer. Créer, ça ne veut pas dire cocher tous les items de la checklist établie par les fans, en disant : « Des parties rapides, c’est fait ; des screams : c’est fait, etc ». Pour Hermitage, nous avons suivi notre intuition, sans aucune checklist, et ça se ressent vraiment. Que les gens aiment ou pas, nous nous sommes adonnés à un exercice en toute liberté sans forcément prendre en considération la façon dont cet album allait être reçu. Bien sûr, cela nous importe davantage maintenant, mais comme je le dis souvent, mon travail est terminé une fois la porte du studio fermée. Ce qui se passe après tient plus du hasard, de la chance, des circonstances. Il y a des matins où tu te lèves avec une envie d’écouter Moonspell, et d’autres matins où tu es dans le mood pour écouter du jazz, ou du heavy metal, ou du power metal à la Blind Guardian, ou encore du Darkthrone, tu vois. [Rires] Tout cela est tellement imprévisible ! Et parfois, je me dis que les musiciens sont conscients de ça et que ça ne peut que créer des états dépressifs. Je suis juste heureux qu’on ait pu faire cet album, surtout en 2020. Nous avons pu voyager pour nous rendre au studio, en Angleterre [Hermitage a été enregistré et mixé aux Studios Orgone, dans la campagne au nord de Londres, par Jaime Gomez Arellano, qui a déjà travaillé avec Paradise Lost, Ghost ou Sólstafir]. Voilà, j’espère le meilleur bien évidemment, mais je ne crains pas le pire.  

Il y a effectivement ces influences à la Pink Floyd, ce son évoquant les années 70, et vous sortez même une version cassette de l’album. Tu as d’ailleurs déclaré que cet album était un retour à cette forme de proximité qui existait avant, « à l’époque où la musique était ce qui importait le plus ». Est-ce que cela est dû à une forme de nostalgie ?

Je pense, oui. J’ai 46 ans, et je suis un nostalgique complet ! Bien sûr, j’apprécie des groupes récents, j’apprécie de vivre au jour le jour. Je lis des livres, mais j’ai aussi un iPhone ! Ce n’est pas comme si je reniais tout ce qui est moderne, loin de là, mais je ne fais pas tourner toute ma vie autour de ça. Les technologies ne sont clairement pas ma priorité, disons que c’est un mal nécessaire. Je pense qu’aujourd’hui, c’en est fini de ce qu’on a vécu dans les années 90, des groupes de chez Century Media comme Moonspell, Samael ou Tiamat, mais il y a un nouveau courant de groupes qui font des choses plus expérimentales, comme Leprous ou Zeal and Ardor, ou des groupes plus anciens qui ont fait évoluer leur son et trouvé un second souffle, comme Katatonia ou Opeth. Je ne pense pas que la musique soit en danger de nos jours, c’est évident, mais il y a bien sûr une part importante de nostalgie. Pour ce qui est de ma situation, le temps s’écoule pour moi, mon bateau est en train de couler, et donc c’est naturel de me tourner vers ce que je possède de plus précieux, c’est-à-dire de la musique qui n’est pas en format numérique. Voilà pourquoi nous sortons des albums en vinyle ou même cassette. 

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Je n’ai pas peur de dire qu’avant, la musique tenait une place dans nos vies qu’elle n’a plus maintenant. La musique, c’était la pièce maîtresse dans la vie de beaucoup de gens. Maintenant, elle se retrouve un peu dans le rôle d’esclave. Par exemple, certains vont avoir l’idée d’écouter le nouveau Moonspell pendant leur jogging. Ça n’est pas un problème, mais combien vont réellement se poser et prendre le temps d’écouter attentivement l’album en entier ? En tout cas, je suis assez vieux pour dire que je suis quelqu’un de nostalgique. Il y a quelques années, j’essayais un peu plus de me tourner vers le futur, mais ces questionnements sur l’avenir, ce n’est pas trop pour moi, c’est plutôt pour la génération de mes enfants. Nous verrons bien ce qui va se passer, si l’industrie de la musique va survivre à terme, si de nouveaux groupes vont percer et connaître un grand succès, etc. Cette année passée a démontré à quel point nos modes de vies sont fragiles. Quand on pense à ces images très fortes de foules immenses célébrant le metal au Hellfest ou au Wacken, et que l’on se rend compte que rien de tout cela n’a pu être possible en 2020 pour des raisons sanitaires, c’est vraiment invraisemblable. Par conséquent, je m’accroche à ce qui est important pour moi, et je n’ai pas honte du tout de cette nostalgie !

Est-ce que, pour Hermitage, votre façon de travailler ou le rythme d’enregistrement de l’album ont été perturbés par la crise sanitaire ?

Au Portugal, tu sais, nous vivons au jour le jour par rapport à tout ça. Je suppose qu’en France, c’est la même chose. Un jour, tu peux aller travailler et faire tes courses, et le lendemain, ce n’est plus possible. On espérait vraiment que les choses allaient se passer le mieux possible, et on a eu beaucoup de chance, le timing pour l’album a été parfait, sans que l’on ait à se presser. Nous avons été super contents de nous revoir et de travailler ensemble. On a ressenti ça comme un vrai privilège, d’autant plus qu’on sortait de quelques années de grosses tournées de concerts, donc on avait un peu de trésorerie pour nous aider à traverser 2020 assez sereinement, en tout cas plus sereinement que certains autres groupes qui se sont retrouvés dans des situations bien pires. C’est vraiment dommage car beaucoup de groupes ont sorti d’excellents albums cette année [en 2020] comme Katatonia ou Paradise Lost, sans avoir pu partir en tournée pour les défendre sur scène.  Pour moi, d’un point de vue professionnel, le véritable temps fort de 2020 a été de pouvoir partir en Angleterre pour enregistrer l’album. Ça a été l’occasion de profiter du calme, car le studio est à la campagne, et aussi de faire une sorte de pause du covid. Bien sûr, pendant le confinement, on était au calme, mais ça a été un isolement forcé, or j’aime avoir pu avoir ce choix de me mettre volontairement au vert, de profiter d’un moment paisible qui ne dépendait pas de directives ou de restrictions officielles. Pour moi, ça a été un véritable moment d’émotion, hors du temps, d’enregistrer l’album dans ce lieu isolé de la campagne anglaise, comme une sorte d’ermitage. Nous avons été incroyablement chanceux d’avoir pu faire Hermitage en prenant tout notre temps, et pour être honnête, cette expérience restera le meilleur souvenir d’enregistrement d’album de toute ma carrière. C’était tellement spécial, déjà de pouvoir voyager… ça a été mon seul voyage de 2020, alors qu’habituellement je peux voyager jusqu’à deux cents fois en une année ! Et pour Moonspell, ça a vraiment été incroyable d’avoir pu enregistrer cet album en étant là-bas, tous ensemble, pendant cette année si particulière. 

Les morceaux que vous avez choisi de présenter en single sont vraiment très différents les uns des autres, si l’on pense par exemple au très surprenant et bluesy « All or Nothing », ou à l’entraînant « Common Prayers ». Envisagez-vous déjà la reprise des concerts, et avez-vous anticipé quels morceaux pourraient bien fonctionner en live ?

Je dois avouer qu’on est vraiment nuls pour le choix des singles ! On veut avant tout que les gens écoutent l’album, dans sa variété. Il y a quand même des choses que l’on peut prévoir ; je sais, par exemple, que « The Greater Good » va bien fonctionner. Ça a été le premier extrait qu’on a présenté, et l’accueil est toujours bon pour le premier single. Même si je m’étais contenté de roter dans le micro, ça aurait plu je crois [Rires]. On n’a pas de plan marketing ou quoique ce soit. Ce que je peux dire, c’est qu’on vient de faire quelques concerts ici au Portugal [en novembre et décembre 2020, à Beja et à Porto, deux concerts ont été organisés, avec le public masqué et assis]. À Porto la semaine dernière, nous avons joué « The Greater Good », et ça a été vraiment super, ça a été un moment très fort, plein d’émotion, et le public, même assis, était vraiment enthousiaste. Cette chanson, c’est comme un coup de poing dans le ventre. On a aussi joué « Common Prayers », un morceau plus chaleureux et entraînant. Mais, en fait, j’ai vraiment envie de jouer tout l’album. J’espère qu’on aura l’occasion de jouer Hermitage en entier sur une scène, que ce soit face à un public ou même en streaming. À Halloween, nous avons fait un show en live stream, et ça a vraiment bien marché, d’ailleurs. En définitive, j’aimerais bien jouer tout l’album, mais j’attends surtout de jouer « The Greater Good » et « Without Rule », l’avant-dernier morceau d‘Hermitage. Pour moi, ces deux chansons définissent vraiment l’album tout entier, et je les affectionne particulièrement.  

Entretien réalisé par Skype le 22 décembre 2020 

Crédits photo : Rui Vasco

 



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