Kiberspassk – See Bear

La folk indus, vous connaissez ? Il y a fort à parier que non, puisque la rédaction est à peu près certaine que le genre n’existe pas officiellement. Les Russes de Kiberspassk ont pourtant réussi à marier des univers a priori incompatibles pour un rendu frappant et absolument unique.

Si vous parvenez à imaginer une copulation entre Nine Inch Nails, Wardruna, Arkona et Prodigy (au sens figuré, bande de pervers), vous n’êtes pas très loin de ce que propose Kiberspassk. Le combo russe sort son premier album, See Bear, et pour un premier effort, c’est une déflagration.

Ici pas d’instruments classiques du metal, ce sont les claviers et les machines qui prédominent, mais ils apportent un son lourd, grave, avec des percussions parfois martiales à la Rammstein et des sons électroniques joués si bas qu’ils évoquent la basse ou le son caractéristique du drone.

Ces ambiances électro lourdes, sombres, recourent aux scratchs comme aux sons purement industriels, sirènes, sonorités plus cristallines ou au contraire très métalliques, bourdon, impression qu’on tape contre une grande variété de matériaux de construction… Tout cela maintient l’album dans un équilibre constant entre un metal indus martelant, voire malmenant, l’esprit et les tympans des auditeurs et une electro expérimentale. Et le chant, souvent très transformé électroniquement, subit lui aussi des effets métalliques ou robotiques, pour mieux harmoniser l’ensemble.

Cela plairait déjà aux fans d’indus adeptes d’un peu d’expérimentation, mais pour les Slaves, cela aurait encore semblé trop classique. Originaires de Sibérie, leur région natale est en effet au cœur de leur travail, puisqu’ils mêlent à cette musique industrielle tout une partie traditionnelle, tant dans la musique que dans les textes. L’introduction parlait de folk indus, le groupe affiche le terme de « folktronics » sur son compte instagram. Coté thématique, la chanteuse, qui a pris le pseudo de Baba Yaga, probablement la sorcière la plus connue de Russie, explique s’inspirer des personnages traditionnels russes (Baba Yaga donc, mais aussi Liho, Domovoy, Kikimora) et du côté obscur de la mythologie slave et des contes russes.

Mais c’est bien dans la musique que ce mélange est le plus impressionnant, puisque les chants traditionnels infusent tout l’album. Des mélodies slaves se retrouvent tout au long de l’album, et surtout, le chant adopte des techniques traditionnelles.

Le pari est osé mais casse-gueule, le résultat est renversant. Les Russes ont une capacité impressionnante à créer des ambiances lourdes qui unissent avec aisance indus et folk, respectant l’authenticité de chaque style tout en créant un son inimitable. Cela tient aussi, pour beaucoup, à la chanteuse Baba Yaga. Elle possède une palette très étendue, passe au sein d’un morceau du chant de gorge mongol à une voix claire et grave d’où sourd la mélancolie slave, offre parfois des envolées plus cristallines, des passages scandés ou presque punk, des cris perçants… Les effets nombreux sur la voix se fondent avec ces différentes techniques de chant, donnant par exemple une sonorité métallique au chant mongol sur « Babai ».

Alors certes, on peut noter çà et là quelques passages plus dispensables ou un sentiment de redondance dans la seconde moitié de l’album. Mais ce sont là des défauts mineurs pour un premier album et surtout pour une proposition artistique si innovante et radicale. Les genres fusionnent pour créer une troisième voie hybride. C’est particulièrement saisissant sur « Derevna », avec son début a capella slave traditionnel et sa fin où voix et machines s’affrontent dans un maelstrom. Ça l’est aussi sur « Domovoy », morceau qui change complètement de courses en plein milieu tout en gardant la même mélodie, où le chant grave et profond est progressivement transformé par les machines puis laisse la place à un chant de gorge mongol très métallique, entrecoupé de cris perturbants.

La modernité et la tradition se mélangent comme rarement ici, pour créer un son futuriste mais profondément ancré dans ses racines. Peu de groupes inventent autant en toute une carrière. Kiberspassk vient peut-être de créer un genre dès son premier album.

Tracklist
1. Opening Theme
2. Kikimora 04:59
3. Bury me
4. See Bear
5. Derevna
6. Liho
7. Babai
8. 50
9. Domovoy
10. Grai
11. Feet
12. EBN

Sortie le 9 avril chez Out Of Line

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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