Pi Stoffers, guitariste de Lord of the Lost


Lord of the Lost a vu les choses en grand pour son septième opus studio. Sur ce double album de vingt-quatre titres, l’inclassable formation allemande poursuit sa création d’un univers unique, aussi théâtral que mélodique. La Grosse Radio a pu s’entretenir avec le guitariste Pi Stoffers pour aborder la création et le concept de ce nouvel album, Judas, et mieux comprendre cette atmosphère et cet état d’esprit qui font la singularité du groupe. 

Bonjour Pi, et merci de nous accorder cette interview. Vous aimez décrire Lord of the Lost comme étant “genrefluid” (c’est-à-dire dont le style musical oscille et se dérobe à tout classement). Pourquoi laisser ouvertes les interprétations sur votre style musical, et est-ce que cela a à voir avec le fait que l’on a pu dans le passé vous catégoriser dans des genres ou styles qui ne correspondaient pas à votre propre vision ?

Pi Stofflers : C’est un peu tout cela à la fois, tu as raison. Certaines personnes disent que nous sommes un groupe gothique, d’autre un groupe industriel, d’autres encore un groupe de metal. Ces gens-là n’ont pas tort, mais cela finit par nous réduire à des cases qui, au final, risquent de créer de la déception dès que l’on va sortir un morceau un peu différent. Si tu t’attends à entendre un groupe décrit comme gothique et que tu écoutes un morceau qui n’a rien de gothique, je peux comprendre ce sentiment de déception. Cela dit, nous faisons de la musique gothique. Nous faisons aussi du metal. On s’inspire également du style industriel, et nous aimons beaucoup la musique pop, l’électro, les sons des années 80… en définitive, tout tourne autour de l’idée que notre musique est heavy, c’est l’essentiel. Maintenant, nombreux sont ceux qui veulent absolument des catégories, des genres, mais nous n’y tenons pas plus que ça. Je pense que ça nous limiterait un peu sur le plan de la créativité. Nous ne voulons pas nous brider sur ce point, et c’est pourquoi nous tenons vraiment à cette cette possibilité de nous décrire nous-mêmes comme “genrefluid”.

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Cela dépasse probablement les limites de la musique, en introduisant l’idée d’une certaine tolérance et ouverture d’esprit qui semble vous caractériser, si l’on en juge les messages inclusifs dans vos clips par exemple. 

Exactement. Si je peux me permettre de rebondir là-dessus, nous nous considérons vraiment comme très ouverts d’esprit, non seulement avec notre musique bien sûr, mais également avec nos modes de vie. Il n’y a qu’à voir nos vidéos, ou les différentes mises en scènes sur nos photos par exemple : notre image est à mille lieux de celle d’un groupe de metalleux virils et barbus ! Bon, ok, notre batteur a une barbe [rires], mais voilà, nous avons toujours voulu nous montrer tels que nous étions, nous nous amusons à nous grimer et à jouer des rôles très variés, et nous voulons vraiment encourager les gens qui nous écoutent à rester vraiment qui ils sont au fond d’eux.

Récemment, on a fait un shooting photo pour un magazine allemand, Sonic Seducer. Le décor est  tacheté de peinture aux couleurs de l’arc-en-ciel, et personnellement je porte des bas résille et des talons hauts, une robe-tshirt et un collier ras-de-cou sur lequel est inscrit Judas, le titre de notre nouvel album. Gared, notre claviériste, porte une veste à paillettes dorées, Chris [chanteur, guitariste, violoncelliste, compositeur et producteur, ndlr] un corset, Claas, le bassiste, est à moitié nu, et Nik, le batteur, a aussi une tenue et une coiffure originales… [Rires] Certaines personnes peuvent avoir du mal à comprendre ce qui se passe en voyant cela, et ne saisiront pas pourquoi un groupe de metal fait ce genre de photos. Mais nous, notre première réaction est de dire : Pourquoi pas ? Après tout, si ça nous plaît, c’est l’essentiel.

On imagine que la séance photo a été assez amusante !

Oui, vraiment. Le photographe qui faisait le shooting a l’habitude de travailler avec nous, et il avait une petite idée de ce qu’on avait l’intention de faire ce jour-là, mais il ne s’attendait pas à un tel résultat. Il a passé la journée à éclater de rire en nous voyant habillés et maquillés comme ça. On a tous bien ri. 

Vous sortez donc votre septième réalisation studio, Judas, qui se trouve être un double-album de plus d’une heure quarante, avec vingt-quatre titres et un concept narratif fort, celui du point de vue du personnage biblique de Judas, figure plus complexe que l’on ne croit. Pourquoi ce choix plutôt sophistiqué et très ambitieux ?

C’est vrai, c’est vraiment très ambitieux, et la production est vraiment à la hauteur de nos ambitions pour ce disque. Pour ce qui est de l’idée d’origine, du point de départ, je pense que tout vient du fait que Chris Harms [ leader et membre fondateur du groupe, ndlr ] est très fan de Lady Gaga [Rires]. Elle a écrit une chanson qui s’appelait « Judas ». Attention, ce n’est pas cette chanson, très bonne par ailleurs, qui nous a servi d’inspiration, sinon le son de notre album aurait été bien différent ! Mais c’est plutôt sur le nom de Judas, et sur ce personnage décrit dans la Bible, qu’on a voulu se concentrer. La seule version qui est largement connue, l’histoire communément acceptée, c’est celle de Judas décrit comme le traître à l’origine de la mort de Jésus. Et pourtant, notre album Judas n’est pas un album religieux. Ce n’est pas non plus un album anti-religieux, d’ailleurs. Ce disque est le fruit de nos recherches sur d’autres représentations de la figure de Judas que celle du traître telle qu’elle est présentée dans la majorité des textes. Lors de nos recherches, nous avons découvert qu’il y avait d’autres textes, dans lesquels il est décrit comme le vrai sauveur plutôt qu’un traître. Après tout, sans la trahison de Judas, Jésus n’aurait pas été crucifié. Sans cela, pas de salut pour l’humanité, pas de croix comme symbole de l’Église, pas de Christianisme même. Que l’on soit croyant ou pas, il est difficile d’imaginer un monde sans Christianisme. Donc, voilà la premier degré de lecture de ce nouvel album : une réflexion sur ce personnage entre anti-héros originel et sauveur, et sur toutes les zones d’ombre entre ces deux extrêmes.

Nous avons essayé d’explorer ces zones d’ombres, et en essayant d’y voir plus clair et de nous faire notre propre opinion, de nouvelles interrogations ont surgi, des hypothèses. Et si les choses s’étaient passées différemment ?  Et s’il y avait eu une sorte de relation entre Jésus et Judas ? Il y aurait très bien pu y avoir un lien d’amitié entre eux, ou même une relation amoureuse. Et c’est justement là ou ça devient intéressant, car tout le monde peut s’identifier à cela. Chacun d’entre nous a vécu des relations complexes avec quelqu’un, chacun sait ce que c’est que de trahir ou d’avoir été victime d’une trahison. C’est ce que nous avons voulu explorer en faisant cet album : notre réaction à la trahison, mais aussi ce que l’on peut ressentir lorsque quelque chose survient dans la relation que l’on a avec quelqu’un. Si ton ami te demandait de le trahir pour qu’il puisse mourir et ainsi sauver l’humanité, comment te sentirais-tu ? Ce doit être un sentiment vraiment étrange. Et la trahison peut également être quelque chose de personnel, d’intérieur. On peut parfois se sentir trahi par soi-même, par ses propres actions, quand par exemple on a suivi son cœur au lieu d’écouter sa raison, ou l’inverse. Notre album ne fait pas qu’apporter un nouvel éclairage au personnage de Judas, grâce à tout ce qu’on a pu découvrir en faisant des recherches, mais c’est surtout notre propre questionnement sur notre représentation du bien et du mal, et sur nos relations complexes avec nous-mêmes et avec les autres.

Ce sont des thématiques très universelles, finalement, qui touchent plus l’humain que les textes sacrés.

Oui, complètement. Et d’ailleurs, on a essayé de créer un double niveau de lecture sur toutes les chansons de l’album, c’est-à-dire que bien sûr elles illustrent le concept, mais peuvent aussi être écoutées de façon plus superficielle et hors contexte. Bien évidemment, nous trouvons le concept intéressant, mais on ne voulait pas faire un album uniquement pour les personnes fascinées par Judas. On cherchait quelque chose auquel tout auditeur pourrait s’identifier. À mon avis, on a pas mal réussi à faire en sorte que chaque morceau soit compréhensible, et ce même en-dehors du fil directeur de l’album. Je te donne un exemple, il y a un morceau qui s’appelle « Just a Kiss Away ».  Évidemment, le lien avec l’histoire de Judas est très clair. Mais si tu retires tous ces éléments de contexte, tu te rends compte que ce n’est qu’une chanson d’amour assez triste, et tout le monde peut se retrouver dans ce récit. « My Consolation » est aussi une chanson d’amour. Il y a des morceaux sur la vengeance, d’autres avec un message positif d’encouragement, des morceaux plus militants. Pour nous, toutes les chansons peuvent avoir un sens sans le concept. Mais ça, après tout, ce n’est que notre ressenti. Nous verrons bien les réactions du public une fois que l’album sera sorti ! 

Comme tu viens de le dire, les morceaux sont très variés au niveau des thématiques, mais il le sont aussi sur le plan musical. Il y a des refrains efficaces, des chœurs d’église, de l’orgue, des morceaux solennels, d’autres assez rythmés, et aussi des parties de guitares très intéressantes, avec des solos rappelant les années 80-90. Ça a dû être amusant et excitant de créer un telle diversité d’atmosphères. 

Tu es la première personne à avoir remarqué ces influences des années 80-90 notamment sur les solos, or c’est exactement ce qu’on a cherché à faire. On a essayé de faire sonner les solos un peu comme les groupes de metal indus des années 90, avec en tête des groupes comme Orgy par exemple. Et pour le côté fun de la création, disons que ça a commencé dans nos têtes bien avant la phase de composition de l’album. Au moment de composer, nous n’avons fait qu’utiliser toutes les idées qui nous sont venues quand on a imaginé ces morceaux. On savait déjà très clairement ce qu’on ne voulait pas faire avec ce disque, et ça a été l’occasion de discuter ce qu’il serait possible de faire, et finalement pas mal de choses ont été possibles. On a expérimenté pas mal de choses, par exemple, pour la première fois, nous avons travaillé avec un chœur tout entier, et ça a été l’occasion de confier à cette chorale de vraies paroles à chanter, au lieu de se contenter de quelques « aah » et « ooh ». Ça va complètement dans le sens du concept, et en plus ça a énormément enrichi le travail vocal sur l’album, en lui donnant beaucoup plus d’ampleur.  Pour moi, cette forte présence du chœur différencie vraiment ce disque des précédents.

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Vous avez composé Judas en vous réunissant pour un atelier intensif d’une semaine en juin 2020. Quel rythme et quelle efficacité, si vous avez vraiment composé entièrement les vingt-quatre titres en sept jours !

[Rires] C’est vrai qu’on a trouvé une façon de travailler ensemble qui est plutôt efficace, que ce soit pour la composition ou pour autre chose. En fait, à la fin de cette semaine d’atelier, on avait les démos non pas des vingt-quatre, mais tout de même de dix-neuf ou vingt morceaux. Comme je te l’ai déjà dit, on avait été très clairs en amont, entre nous et avec les gens qui participent à l’écriture, sur ce qu’on ne voulait pas, ce qui a facilité le travail de tout le monde puisque l’atmosphère était déjà posée avant même que l’on se réunisse. On s’est retrouvés ensemble, les cinq membres du groupe, avec quelques membres de notre équipe et deux ou trois amis musiciens avec qui on souhaitait travailler, et pendant une semaine, tous les jours, on a bossé par petits groupes de deux ou trois, un peu comme à l’école. À la fin de chaque journée d’écriture, on présentait le résultat au reste du groupe, tout le monde pouvait réagir et discuter, dire si les morceaux sonnaient comme du Lord of the Lost ou non. Voilà comment les choses se sont passées, et pourquoi autant de compositions ont été effectuées en si peu de temps, finalement, comparé au temps qu’il a fallu pour que l’album prenne vie.

Comment s’est passé l’enregistrement de l’album, notamment avec le chœur et les différents invités internationaux, compte-tenu du contexte sanitaire et de la pandémie qui a bouleversé tellement de choses dans le monde ?

Pour l’enregistrement des parties instrumentales, cela a pu se faire de façon assez classique, puisqu’il n’y a pas beaucoup de monde en même temps dans le studio. Ne sont présents que l’ingé-son, les deux producteurs, Chris (Harms) et Bengt (Jaeschke), et le musicien, donc ça n’a pas été un problème. C’est pareil pour le chœur, nous n’avons pas réuni la chorale entière, les choristes sont venus séparément enregistrer différentes voix.  Ça nous a pris un peu plus de temps, c’est évident, mais nous avions ce temps. Comme tu l’as dit, le monde a été bouleversé, plein de choses ont été annulées. Sur ce plan, on peut dire que ça a été vraiment bien finalement d’avoir eu tout ce temps à notre disposition pour travailler sur un projet aussi important, enregistrer les choeurs mais aussi un orgue d’église, et aller en avion en Roumanie pour y enregistrer les cordes. Tout ça nous a pris du temps.

Là où la situation avec la pandémie a vraiment rendu les choses difficiles, c’est sur le tournage des clips vidéos. Le réalisateur avec qui nous aimons travailler est suisse, et il n’a pas eu l’autorisation de voyager pour venir en Allemagne pour les tournages de nos deux derniers clips, « For They Know Not What They Do » et « The Gospel of Judas ». Nous avons donc eu l’honneur d’inaugurer quelque chose d’inédit : la réalisation de clip via Zoom ! [Rires] Matteo Vdiva, le réalisateur, était dans son bureau en Suisse, et donnait des indications à Jan, notre cadreur sur place. Le signal vidéo était transmis par HDMI, et l’enregistrement de l’écran était envoyé à Matteo, pendant qu’il regardait sur Zoom l’installation des caméras filmées par iPad. Tous les deux communiquaient via un casque Bluetooth. Finalement, le tournage n’a pas été particulièrement compliqué ou différent pour nous, les membres du groupe, mais pour eux ça a été vraiment éprouvant, et je tiens à leur tirer mon chapeau car ils ont vraiment fait un super travail. 

Le contexte de la pandémie a finalement amené tellement de choses à évoluer.

Oui, sur le plan du travail de réalisation et de tournage de clips, ça a permis de montrer qu’on pouvait y arriver. Mais il y a tellement de choses qui se sont banalisées, comme ces réunions en visio et ces échanges à distance… Et même si pour des interviews ou des relations professionnelles, c’est devenu une habitude de fonctionner via des outils comme Zoom, moi, personnellement, j’ai eu beaucoup de mal avec des visios proposés par des amis. Quand on m’invitait à des apéros Zoom, ça m’agaçait et je déclinais, parce que ça me renvoyait encore plus au contexte, à l’isolement, comme un rappel que le monde n’était pas normal. Trinquer avec ma webcam, ce n’est pas pour moi ! 

Vous avez dans le passé sorti de nombreux albums live, presque autant que des albums studio d’ailleurs. Certains de ces concerts ont été captés dans des circonstances particulières, avec des orchestres à cordes, certains même dans des églises. Est-ce que vous avez déjà envisagé, dans le futur, d’interpréter Judas, en entier, dans une église, avec l’orgue et le chœur ?

Je me souviens de l’album live enregistré dans une église [ Confession Live in Christuskirche, sorti en 2018, ndlr ], et c’est vrai que je n’avais jamais rien entendu d’aussi fort dans une église que le chant du public ce soir-là. C’était vraiment un moment exceptionnel.

Ce que tu décris là, le fait de jouer Judas dans son intégralité, avec les chœurs et l’ensemble des instruments réunis dans la même salle, ce serait vraiment le rêve ultime. Ce n’est pas quelque chose qu’on envisage, pas encore, parce qu’à mon avis, en tant que groupe on n’est pas encore arrivés à ce niveau, et ce serait complètement démesuré, surtout au niveau financier [rires]. Cependant, si on fait abstraction de toutes ces dettes, je peux très clairement imaginer ce genre de concert, car de toute évidence le disque s’y prête vraiment. Par le passé, on a déjà fait les albums Swan Songs qu’on a joués en live [Swan Songs est une trilogie d’albums sortie entre 2015 et 2020 sur laquelle Lord of the Lost est accompagné de musiciens classiques, ndlr ] Et puis l’an dernier, on était censés jouer au festival Gothic Meets Klassik avec un orchestre complet et un chœur, et ce projet n’a pas été abandonné, juste été reporté. Et même si on n’y joue pas l’album Judas en entier, en tout cas certaines choses se profilent et se préparent. Il n’y a plus qu’à trouver comment intégrer un orgue d’église là-dedans, et le tour sera joué ! 

Propos recueillis via Zoom le 25 juin 2021.

Judas, nouvel album de Lord of the Lost, sort le 2 juillet 2021 via Napalm Records



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