Klone – The Dreamer’s Hideaway


Dream Team…

Qu’on se le dise, les Klone ne sont pas là pour amuser la galerie!

Le groupe poitevin continue sa mue, entamée avec All Seeing Eye en 2008 (qui, judicieusement, commençait déjà à se détacher du trifouillage ‘groove metal’ moderne et assimilés que l’on commençait à entendre un peu partout par chez nous), et de façon plus poussée encore sur un Black Days (2010) qui avait désorienté un peu plus encore les fans de la première heure, mais enchanté des milliers d’autres tant il persistait et signait brillamment, parachevant ainsi la déclaration d’indépendance. Aujourd’hui, The Dreamer’s Hideaway, leur quatrième LP studio, arrive à point nommé après un EP comme à l’accoutumée très entreprenant sorti l’année passée – le plus recueilli The Eye of Needle – qui n’avait alors pas fait l’unanimité (le format proposé y étant certainement pour quelque chose – 2 longs titres et un troisième plus « rageux » -, les divers observateurs ayant toutefois salué unanimement l’approche toujours plus aventureuse du groupe).

Pour les nouveaux venus à la musique que nous propose Klone, nous dirions que cette formation en perpétuelle évolution mériterait aujourd’hui tout autant l’étiquette de « progressif » – pour sa volonté de triturer les structures et atteindre des dimensions évocatrices et visuelles insoupçonnées – que celle d' »expérimental » – pour cette faculté qui est la leur d’enrober le tout dans des plans et sonorités assez inédits (des instruments aussi peu conventionnels que la harpe ou le saxophone font leur apparition, tout comme les effets synthétiques et dissonances quasi-Crimsoniennes période ‘Red » !…), ainsi que de superposer les couches sonores comme autant de «strates» … Le tout avec quand même un certain ‘jeunisme’ dans l’approche du jeu et du chant métal quand il l’est (guitares sous-accordées, relents d’agressivité et alternances chant clair/vocaux rageurs mais modulés sont toujours au programme…), afin de ne pas perdre non plus trop de monde chemin faisant !

Inévitablement, une telle versatilité débouche sur des titres incroyablement denses, et l’on ne cesse de faire le grand écart, nous auditeurs – nos oreilles et nos ressentis – , entre la rugosité d’une coloration ‘stoner rock‘ par moments – voire « grunge » (cf quand le chant se fait râpeux et désabusé, les guitares arpégées plus grassouillettes, la batterie plus directe et appuyée) – et la fraîcheur juvénile, plus avenante et décontractée d’un Fair to Midland (mention honorable à la vélocité d’un jeu de basse ronronnant ou rond seulement, mais toujours des plus contagieux!), qu’on aurait toutes deux relevées occasionnellement à la sauce « industrielle » (on notera l’utilisation fréquente d’effets ou d’une légère distorsion sur la voix, comme peut le faire un Killing Joke ou un Maynard James Keenan par exemple), puis laissé reposer à la froideur lourde et détachée d’un The Ocean ou d’un Tool époque Lateralus (puisqu’on en parlait…) – mais dans un croisement à priori contre-nature avec la mélancolie poignante et plus intime d’un Katat-Opeth… – avant de jeter le tout en pâture dans la gueule rigide d’un Kolosse/molosse Meshugghien !! Ouch… 

 

Klone band pic

Un tel hybride aux attributs ainsi définis pourrait donner envie de fuir même aux plus téméraires d’entre nous, mais que nenni : rien de monstrueux et d’effrayant là-dessous, bien au contraire ! Si ce n’est peut-être le travail qu’a dû susciter le peaufinage d’une telle œuvre, et le temps qu’il faudra à l’auditeur persévérant pour bien l’apprivoiser, en dépit de sonorités tout de même plus calibrées et séduisantes que par le passé. Inutile en tout cas d’essayer d’enchaîner tous les titres en une seule première écoute, qui se révèlerait alors bien indigeste. La notion d’album qui se construit en tant qu’entité à part entière est toutefois prégnante, tant aucun morceau ne ressort vraiment plus qu’un autre, passé le premier titre (ce « Rocket Smoke » à l’efficacité soigneusement calculée), garantissant en cela une bien belle homogénéité d’ensemble.

Les tempos sont donc de manière générale lents et pesants (dans la lignée du précédent EP en à peine plus enlevé tout de même…), ce qui n’empêche pas le batteur Florent Marcadet de faire preuve de beaucoup de sensibilité et de relief dans son jeu. Le ton du disque, lui, est posé, aérien, opaque, et les guitares de ce fait reléguées un peu plus en arrière que d’ordinaire. Mais globalement, le point fort de ce disque est donc sa faculté de nous transporter au croisement de différents univers… On pense au prog’ éthéré d’un Opeth pre-Heritage ou d’un Porcupine Tree à mi-carrière (partant parfois dans le même type d’expérimentations « psyché » d’ailleurs, pensez à The Sky Moves Sideways…), sur les couplets et ponts de « The Dreamer’s Hideaway » et ceux de « Walking on Cloud ». La lassitude morne d’un Katatonia pointe même le bout de son ‘spleen’ sur un autre des ponts du morceau-titre, sous la forme plus épurée d’un rock dark et mélancolique cette fois. Ce sont d’ailleurs ce sur ce type de morceaux-là que les arrangements de Matthieu Metzger (élément-charnière de cette « patte » Klone si singulière) prennent le plus de libertés : le saxophone vient y souligner tour à tour la chaleur du réconfort, la confusion de l’esprit et la nostalgie des sens. Les claviers s’y font enveloppants et hypnotiques, comme empreints d’une sérénité toute céleste…
Mais on retrouve également ces derniers sur des morceaux piochant cette fois des élements dans de la musique plus foncièrement électronique, que ce soit sous la forme de synthétiseurs et autres effets synthétiques que n’auraient pas renié un Depeche Mode ou The Gathering (« Into the Void », « Rocket Smoke »,…), ou que ce soit plus franchement encore du bruitage/bidouillage expérimental et en discordance digne d’un groupe de noise ou d’un disque de musique contemporaine (vers la fin de « Rising », notamment) !

Seuls le « groove metal » pur et les affinités métal US ‘moderne’ ont finalement tendance à s’effacer de plus en plus, même si on en trouve encore quelques traces, notamment les moments les plus énervés d’un « Rising », le riff d’ouverture costaud du titre éponyme encore une fois (qui fleure bon le Mastodon(te)… ^^), d’autres passages pris ça et là qui pourraient évoquer Disturbed et consorts, et surtout en règle générale dans les interventions plus ‘braillardes’ du chanteur, devenues aujourd’hui plus ponctuelles et jamais «bourrines», toujours très nuancées…

En effet, si chaque musicien tire son épingle du jeu (sans en faire non plus des caisses, aucune démonstration de virtuosité stérile et malvenue ici…), comment ne pas saluer particulièrement la performance de Yann Ligner, chanteur multicartes à la voix ‘rock’ et rauque, parvenant à délivrer une palette d’émotions très étendue : aux confins parfois d’un Lane Stayley d’Alice in Chains, d’un Chris Cornell de Soundgarden (remember l’album Badmotorfinger?!…), voire d’un Kurt Cobain (si, si!), il nous laisse entendre dans les moments éraillés encore plus en force un poil de ce qu’aurait pu peut-être atteindre un certain Shawter  ,   si Dagoba avait poussé davantage la démarche vocale plus mélodique d’un Face the Colossus mal compris et trop vite enterré…
Mais l’homme ne sombre jamais dans un mimétisme vocal strict des groupes auxquels il emprunte des idées (les esprits grincheux diront : « Sauf pour Tool…»), et y fait souffler au contraire un vent frais de fronde et de détresse digne donc de la scène de Seattle au temps des 90’s. Un mélange détonnant avec les autres composantes de la musique des Klone, qui fait que dans ce  contexte tout à fait inédit personne ne viendra jamais crier au plagiat… Pari réussi donc, et qui n’était pourtant pas gagné d’avance sur le papier!

En termes d’enregistrement et de prod’, une fois encore c’est le sans-faute : si, fidèle à ses racines, le groupe a fait les choses à Poitiers, il ne les a par contre pas faites à moitié ! (clap-clap…) Et c’est ainsi que l’on retrouve derrière les manettes le sorcier du son Franck Hueso (qui opérait déjà sur Black Days), ce dernier nous livrant ici un travail léché et sans failles (comme, en grand Midas du métal sophistiqué, il l’avait déjà fait plus tôt dans l’année pour le projet Melted Space et le dernier EP de Deathspell Omega…), réussissant à insuffler en permanence une dimension organique et vivante à une musique puisant pourtant fréquemment dans des sonorités synthétiques et dans des arrangements et traitements en studio.

 

Le seul ‘hic’ au milieu de ce disque on ne peut plus abouti et inattaquable sur le fond se ferait  ressentir – ça ne s’invente pas – à partir justement de son milieu, au niveau de l’écriture, de la forme et de la tournure des morceaux sur la deuxième moitié de l’album…

Des longueurs et schémas répétitifs pourront ainsi se faire ressentir, en témoigne cet interminable « Corridors » qui n’atteint pourtant même pas les 5 minutes, et qui au niveau de sa cadence fait un peu redite du précédent morceau, « Siren’s Song », auquel il succède presque sans enchaînement, comme si l’on avait affaire à une ‘part II’, malgré toutefois un traitement un poil différent dû à une petite pointe de Devin Townsend dense et aérien qui parvient à faire prendre un peu de hauteur au refrain. Le « Rising » qui suit n’est en revanche guère plus excitant – en dépit des quelques réveils de frénésie que nous avions souligné – et s’achève d’ailleurs bien abruptement (faute d’inspiration?!). Plus loin, un « The Worst is Over » semble un peu plus pauvre en idées, qu’il ne semble en outre pas exploiter jusqu’au bout. Passons sur ce « Stratum » entièrement instrumental et tout en sonorités synthétiques, heureusement très court, qui a juste le mérite de faire souffler un peu l’auditeur mais qui aurait certainement fait une meilleure intro ou conclusion qu’une piste ainsi insérée en interlude à mi-parcours. Attardons-nous en revanche sur ce « A Finger Snaps », un des morceaux les plus ‘directs’ et « catchy » de l’album avec « Rocket Smoke », mais qui aurait gagné à être un peu plus ‘groovy‘ pour le coup ! (surtout avec ici le renfort vocal de Doug Pinnick de King’s X – rien de moins – on était en droit de s’attendre à un peu plus de chaleur, même si les mélodies restent hautement addictives…)

Il est donc dommage d’avoir ce petit « passage à vide » à mi-chemin, avec une certaine « lourdeur » cette fois dans le mauvais sens du terme, qui confinerait même à du mauvais ‘doom’ tant le propos s’apesantit parfois inutilement et les idées tournent un peu en rond. Un coup de ciseaux aurait donc pu être salutaire sur de tels morceaux… Mais au vu de leurs « voisins de disque », et surtout de la grande harmonie de l’ensemble malgré tout, il ne s’agit pas là d’un « défaut » complètement rédhibitoire (le niveau restant quand même sacrément élevé!). Il suffira peut-être juste pour certains de segmenter l’écoute en deux parties, pour ne pas en gâcher le plaisir. 

En bref, un groupe qui aujourd’hui plus que jamais continue à porter bien mal son nom, et ce pour notre plus grand plaisir et pour la bonne santé de la scène française ! Si l’on continuera à préférer le côté plus foncièrement « intouchable » et compact de Black Days, on sera quand même heureux de voir les Klone développer leur univers et se faire de plus en plus ‘atmosphérique‘ et intimiste au lieu de «dupliquer» une formule qui aurait facilement pu les propulser sur le devant d’une scène  inadaptée pour eux (car trop réductrice), autant que les compromettre et les interrompre dans une quête musicale qui n’est pas prêt de prendre fin… Et paradoxalement, le groupe se paye finalement le luxe de sonner aujourd’hui plus « abordable » en dépit de ses apparences d’hermétisme, ce qui devrait leur ouvrir encore les portes d’une audience élargie, pour peu que celle-ci lui donne sa chance et suffisamment de temps. Malgré une micro-poignée de morceaux plus dispensables, il s’agit donc encore d’un bon disque à mettre au compte de la Klonosphere, label français qui sera bientôt appelé à être aussi renommé et reconnu gage de qualité que le ‘Label Rouge‘, et dont nous  avons ici l’un des chefs de file les plus emblématiques.

LeBoucherSlave
 

8/10

Klone promo band pic
 

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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