Balik ne se tait pas – Entretien avec le chanteur de Danakil

Profitant de leur passage à La Vapeur de Dijon le 11 novembre dernier (le gros report ici), c’est tout naturellement que nous sommes allés à la rencontre des Danakil peu de temps avant leur concert. En effet, Balik, le chanteur du groupe, nous a accordé quelques minutes afin de parler du nouvel album Rien Ne Se Tait (la grosse chronique ici) sorti à la rentrée, mais plus encore.

 

 

Bonjour Balik, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. C’est la tournée des 20 ans du groupe, comment vous sentez-vous malgré tous ces changements de dates ?

Très bien. C’est vrai qu’à la base, on devait faire le concert anniversaire des 20 ans à l’Olympia en mars, mais ça a été reporté en septembre. On est décalé, mais pas trop, donc on est bien.

Ce soir, vous vous produisez également en compagnie de Cheeko & Volodia et de Brahim, d’autres artistes de votre label Baco Records. Est-ce une formule que vous allez adopter tout au long de la tournée ?

En effet, Cheeko & Volodia viennent de sortir un projet, ils seront donc présents sur beaucoup de dates de la tournée pour présenter leur album en première partie de nos concerts. Quant à Brahim, il est avec nous pour la semaine, sachant qu’on a toujours pris cette habitude d’inviter des potes à nos concerts afin d’apporter une couleur en plus à notre show. Et c’est toujours un plaisir de se voir de temps en temps, humainement parlant.

« Au No Logo, on se retrouve toujours avec plein de potes, on partage beaucoup, il y a une vraie connexion entre tous les artistes« 

 

Toujours à propos de la tournée, vous avez joué cet été au No Logo à Fraisans (le gros report ici). Qu’avez-vous ressenti de vous produire sur une grosse scène après de longs mois d’absence ? D’ailleurs, tu es monté sur scène pour le concert de Manudigital…

C’était vraiment cool ! On aime beaucoup ce festival, c’est un événement chez nous, dans notre paysage, ça nous fait du bien et il y a toujours une belle programmation. On se retrouve toujours avec plein de potes, on partage beaucoup, il y a une vraie connexion entre tous les artistes. Justement, on parlait de la scène reggae du moment dans le tour bus hier, il n’y en a pas un avec qui on ne s’entend pas. Le No Logo est vraiment génial de ce point de vue-là, car il permet de réunir beaucoup de monde. On a d’ailleurs eu la chance de pouvoir faire les deux le même week-end, le No Logo Fraisans et le No Logo BZH, c’était vraiment super ! Et effectivement, c’était les premières grandes jauges, et même si elles étaient réduites, 7 ou 8000 personnes, c’était vraiment cool.

Concernant Manudigital, j’étais en train de profiter de son show derrière le rideau et il m’a fait un clin d’œil pour venir le rejoindre, c’était assez surprenant. Mais de toute façon, on connaît Manudigital depuis avant même la création de Danakil. Son frère, Pokito, était l’ingé son des premières années du groupe et on habite quasiment au même endroit.

Tu as également fait une vidéo avec lui ainsi que Dub FX. Qui a contacté les autres pour ce freestyle ? Et Dub FX est-il artiste que vous suivez avec Danakil ?

Oui, je connaissais son travail, j’ai suivi ses vidéos. C’est un peu le globe-trotter de la musique, avec une vibe electro, une vibe reggae, etc… En fait, c’est lui qui m’a contacté, en me disant « je suis en France, j’apprécie votre univers et vu que je fais des featurings avec des personnes aux quatre coins du monde, ça te dit de venir faire quelque chose avec moi ? » J’ai répondu avec plaisir, on s’est donné rendez-vous et le même jour il a linké Manudigital pour qu’on fasse une session complète vers Montmartre.

« A chaque album, on gagne en expérience et en maturité« 

 

Parlons maintenant de l’album. Le processus de création a-t-il été différent eu égard à la crise sanitaire ou avez-vous travaillé de la même manière que d’habitude ?

On a eu beaucoup plus de temps, et cela avant même les histoires de covid, car on était déjà dans une pause, sachant qu’on avait bien suriné avant. Et l’arrêt forcé est pratiquement venu au moment où on allait sortir l’album, on a donc eu un an de plus pour pouvoir travailler dessus, rajouter des morceaux ou revoir des arrangements. Il faut dire aussi que c’était la première fois qu’on travaillait avec notre outil de production, à savoir notre studio ; c’est comme si on jouait chez nous, à domicile avec des contraintes de temps et de délais beaucoup moins importants. On a donc eu une grande liberté de travail, de la composition au mix. En terme de production, on a donc beaucoup progressé grâce à cela.

Et forcément, à chaque album, on gagne en expérience et en maturité, et donc chaque album doit être meilleur que le précédent. Si on ne le ressent pas comme cela, c’est que quelque chose a foiré. Et d’ailleurs, les retours du public vont dans ce sens-là. Nous ne sommes pas des vendeurs de millions d’albums, mais on suit nos chiffres et nos statistiques et on s’aperçoit qu’on n’a jamais fait une sortie aussi chouette.

On s’inquiétait également à propos des salles et des concerts vu toutes les contraintes, le pass sanitaire, etc… Mais on se rend compte le public est au rendez-vous. Les festivals cet été étaient pleins, de même que les deux Olympia en septembre, et ce soir aussi ça va être complet. Les gens reviennent et ça nous rassure ! On n’est pas encore reparti comme avant, il y a encore des choses qui nous dérangent et qui nous gênent et dont on veut se débarrasser, comme le pass sanitaire ou les jauges à 75%. Après, dans une salle de 1600 personnes, quand tu es 1300, ça ne gâche pas la fête non plus.

Le titre de l’album est encore une référence au bruit, comme La Rue Raisonne, à la différence près qu’il n’y a pas de jeu de mots ici. Rien Ne Se Tait, donc tout se sait. Est-ce vrai dans tous les domaines ?

Quand on regarde ce qu’il s’est passé tout récemment dans l’Eglise, on voit qu’un secret, une omerta qui a régné sur des générations, a subitement été découvert. Aujourd’hui, ça explose. Autrement, dans la politique, beaucoup de choses sont étalées au grand jour, et cela va dans le sens de la moralisation de la vie politique ; ce qu’il s’est passé avec Fillon ou Sarkozy avec ses histoires de campagne, au bout d’un moment ça finit par sortir, même s’il y a un sentiment d’impunité quand tu es au pouvoir.

C’est pareil en ce qui concerne les violences policières. Même si c’est difficile de faire entendre sa cause et d’aller jusqu’au bout, aujourd’hui tout est filmé et des enquêtes sont menées. L’affaire George Floyd a eu un buzz énorme à l’international et cela permet, petit à petit, de faire avancer les choses.
Ainsi, tout finit par se savoir. Même quand un homme trompe sa femme ou inversement, à la fin ça se saura, donc cela ne sert à rien de vivre dans le mensonge. C’est aussi une manière pour nous de préparer l’avenir et les futures générations à vivre dans un esprit de sincérité, c’est cela le message. Les lobbies qui essayent de faire croire qu’il n’y a pas de problèmes climatiques, là aussi, tout le monde se rend compte qu’ils mentent.

« Je ne suis pas anti-keufs, une société sans police n’est pas possible, mais une société qui ne fait pas confiance à sa police est malade d’avance »

 

Justement, en parlant de George Floyd, est-ce que les mouvements sociaux de ces dernières années, Black Lives Matter ou les Gilets jaunes, ont pu nourrir l’écriture de l’album ?

« Rendez-Nous La Justice » est effectivement un morceau que j’ai écrit au moment où on parlait beaucoup des violences policières liées à l’affaire George Floyd, puisque ça a largement dépassé ce cas précis. Tous les pays ont en effet ressorti leurs affaires à eux en mettant sur la table les dossiers qui étaient là depuis de nombreuses années sans être réglés. C’est vrai que c’est insupportable de voir que des vidéos qui filment des violences policières disparaissent le soir même. Ce sont d’autant plus des cas avérés où il ne s’agit pas de légitime défense.

Je ne suis pas anti-keufs, une société sans police n’est pas possible, mais une société qui ne fait pas confiance à sa police est malade d’avance. Et actuellement, il y a beaucoup de gens qui ne peuvent absolument pas faire confiance à la police, c’est donc un problème qu’il faut régler. Cela ne sert à rien de juger, mais je pense que c’est la formation des policiers qu’il faudrait revoir. Pourquoi certains policiers sont dans cet état d’esprit avant d’aller travailler ? Comment on les forme ? Qu’est-ce qu’on leur apprend ? Comment on les recrute ? D’où ils viennent ? On a donc l’impression, à tort ou à raison, que ces policiers auteurs de violences étaient des victimes à l’école, des derniers de la classe, qui n’avaient rien d’autre à faire et qui se vengent dans la rue.

Pour revenir à George Floyd, en effet, je m’en suis inspiré pour « Rendez-Nous La Justice ». De toute façon, l’actualité est souvent la base sur laquelle on se repose pour réagir et écrire des chansons, mais pas uniquement. Il y a également des chansons plus personnelles, familiales, on peut parler d’amour et d’autres choses, mais l’actualité reste quand même la colonne vertébrale.

Le thème de l’exil, de la prise de recul, etc, est également très présent dans l’album ; on pense à « Terrasse Thérapie », « Oublions »…

Oui en effet. Ce sont d’ailleurs les premiers morceaux que l’on a faits pour l’album. « Oublions » est une sorte de méditation, une façon de dire que dans nos petites querelles du quotidien, il y en a pas mal que l’on pourrait pardonner. On peut comprendre de rester fâchés sur des trucs fondamentaux, mais il y a quand même beaucoup de choses qui ruinent les rapports entre les gens, alors que c’est complètement futile.
Pour « Terrasse Thérapie », c’est lié à ma deuxième installation à Dakar. Il y a cette petite terrasse qui justement offrait une vue sur deux univers très différents…

…Comme sur l’aéroport ?

Oui, il y a eu un changement d’aéroport, donc on retrouve ces vieilles pistes d’atterrissage avec une vieille tour de contrôle. Je suis resté deux ans à Dakar initialement et entretemps ce paysage a énormément changé, car à Dakar l’urbanisme ça bouge très vite. Et justement, les terrains des pistes d’atterrissage ont été revendus et dessus ça a construit n’importe comment, c’est l’un des grands sujets de débat à Dakar la façon dont tout cela est fait. Cette chanson reflète donc un état d’âme à un moment donné, lors de mon installation là-bas, dans un autre pays en Afrique après quelques années où j’étais parti.
Pour revenir sur la notion d’exil, je pense que c’est un thème qui traverse la carrière du groupe ; il y a eu « Mon Ile », « Champs de Roses ».

Vous le jouez d’ailleurs « Mon Ile » lors du medley…

Oui, tout à fait. Ça nous donne l’occasion de rejouer les vieux morceaux, et même si ce n’est pas en entier, c’est bien aussi en format court.

« On ne se rend pas forcément compte, mais il y a des gens qui viennent depuis tellement d’années à nos concerts ! »

 

Vous dressez une sorte de bilan du groupe après 20 ans de carrière via des titres comme « La Famille » ou « Ensemble » ?

Disons que 20 ans c’est un chiffre rond, c’est donc l’occasion d’en parler et de faire un petit événement autour. On a fait écrire le livre Ensemble par quelqu’un qu’on connaît bien et avec qui on a fait beaucoup d’entretiens et d’interviews, histoire de donner un petit aperçu de la vie plus intime du groupe.

On ne se rend pas forcément compte, mais il y a des gens qui viennent depuis tellement d’années à nos concerts ! Hier, je faisais une photo avec toute une famille, la fille, la mère et la grand-mère, c’était extra ! Pareil pour un jeune qui me demande un autographe et qui me dit : « Franchement, je pourrais t’appeler Papa, car depuis que je parle, je t’écoute ! » Du coup, je regarde ma petite barbe blanche et je me dis le temps passe (rires). C’est donc pour tous ces gens-là qu’on a voulu retracer toutes ces images et ces 20 ans de carrière, pour tous ceux qui sont proches du groupe et qui voulaient en savoir un peu plus.

On remarque beaucoup d’influences de l’Afrique, musicalement parlant, afrobeat sur « WTTJ » ou mandingues sur « Rien Ne Se Tait ». Est-ce dû à Manjul ?

On est allé à la rencontre de Manjul en 2010, sachant que l’on souhaitait apporter cette vibe africaine dans notre musique. On l’a fait sur Echos Du Temps et également un peu sur La Rue Raisonne. Et là c’est vrai que c’est une habitude que l’on a prise, on aime bien rajouter cette touche, donc a refait cela avec Manjul au Mali ; il y a du balafon ou de la flûte peule, par exemple.

Mais ce n’est pas plus marqué qu’avant ?

Peut-être, je ne sais pas. Mais en tout état de cause, sur « WTTJ », il n’y a pas d’instruments africains, c’est nous qui nous jouons et c’est juste une vibe dans la pulse. Après je n’ai pas l’impression que ce soit plus présent qu’avant, à part oui, effectivement, sur « Rien Ne Se Tait ». Mais c’est vrai que ce sont des instruments qui racontent à eux seuls des histoires, c’est génial le volume que cela donne et j’adore ça. Je ne me vois pas arrêter de travailler avec ces instruments-là.

« Ils [ODG] ont vraiment fait du très bon taf, ça va être la cerise sur le gâteau. Ce sont des faces B dub, mais c’est plus un nouvel album »

 

En revanche, les instrus digitales sont moins présentes que sur La Rue Raisonne, notamment « Mediatox ». Vous vous êtes apaisés avec cet album ?

Alors « Mediatox », on le jouait à l’époque en live, c’était cool, mais on ne s’est pas tant retrouvés que cela. J’aimais bien le morceau, mais il n’a jamais été mon préféré. Et puis il faut dire qu’il existe aussi les versions bis, puisqu’OnDubGround avait remixé La Rue Raisonne et on va refaire pareil avec cet album-là.

Egalement avec OnDubGround ?

Exactement ! Les remixes sont en cours et c’est incroyable le nombre d’artistes qui sont sur le projet. Ils ont vraiment fait du très bon taf, ça va être la cerise sur le gâteau. Ce sont des faces B dub, mais c’est plus un nouvel album.

C’était déjà le cas pour le premier ?

Oui, ce sera dans le même esprit, mais encore plus beau ! J’adore ce truc, il me tarde d’entendre le produit fini et de le faire écouter !

« Akhenaton un mec super cool, on ne peut que bien s’entendre avec lui »

 

Pourquoi avoir invité Akhenaton et qu’a t-il apporté à votre album ?

En fait, c’est comme un dossier qui traîne sur la table depuis 10 ans. On s’est rencontré une première fois à Dour en 2009, on avait déjà évoqué ça, mais on n’avait pas pu, ça avait failli, mais on n’avait pas fait, etc… Et finalement, je l’ai recroisé via mon projet solo en festival. On a discuté en backstage, c’est un mec super cool, on ne peut que bien s’entendre avec lui. Du coup, on a reparlé d’un éventuel featuring qui a donc fini par se faire. On s’est envoyé des morceaux et c’est lui qui a choisi cette instru roots. C’est un gros kiffeur de reggae comme chacun sait et il avait des prods beaucoup plus agressives à sa disposition, comme celle de « WTTJ », mais il est parti là-dessus. Il chante un peu et je trouve cela très intéressant car on n’entend jamais AKH dans ce registre-là. On a de très bons retours, lui aussi d’après ce qu’il m’a écrit. On aimerait bien pouvoir le défendre ensemble sur scène, on espère que ça pourra se faire un jour.

Et Balik bientôt sur un album d’IAM ?

Ah bah après ça, j’arrête ! (rires)

Mais tu étais sur l’album d’un autre pionnier, à savoir Nuttea…

Tout à fait. C’est un pur artiste de la génération d’avant nous qui nous a bien donné des ailes, avec Raggasonic, entre autres. Ça nous a fait écouter du reggae francophone pour la première fois et montrer que ça pouvait exister. J’étais vraiment content de pouvoir bosser avec Nuttea. Je ne le vois pas souvent, mais je le salue.

Autre personnage emblématique du reggae français qui t’a beaucoup influencé, Brahim. Tu ne reprends pas son timbre sur « Terrasse Thérapie » ?

C’est fort possible, mais ce n’est pas fait exprès. Tout le monde se nourrit de tout un tas de choses, mes influences sont multiples et dedans il y a Brahim que j’aime beaucoup. Donc peut-être qu’à un moment donné, mon subconscient tend à vouloir se rapprocher de sa voix. Tant mieux, je le prends comme un compliment !

As-tu quelque chose à rajouter que l’on n’aurait pas abordé ?

Nan pas vraiment, si ce n’est qu’on est au début de la tournée. C’était la première date hier, on était à Lyon, aujourd’hui on est à Dijon et demain on sera à Bruxelles. Ce petit rythme-là nous manquait et c’est cool de pouvoir le retrouver. Je suis très content du set, on l’a bien dans les pattes, ça fait quinze fois qu’on la joue. On est lancé et on donne donc rendez-vous à tout le monde !

Un dernier mot pour La Grosse Radio ?

Gros big up La Grosse Radio, anytime ! Ça fait longtemps ! Vous êtes toujours les bienvenus ! Merci à tous et on se retrouve très vite !



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