Lors du festival No Logo BZH 2026, La Grosse Radio Reggae a retrouvé Big Red pour évoquer son album Blood & Victory, sorti depuis notre précédent entretien. L’artiste revient sur ces deux dernières années, marquées par de nombreuses dates et une activité scénique toujours aussi intense. Entre liberté, diversité musicale et passion intacte, Big Red se confie également sur son parcours et son rapport au public. Il nous dévoile enfin la suite de son aventure musicale, entre collaborations, nouveaux EP et la préparation d’un album annoncé pour le printemps 2027.

Lauraggaroots : La dernière fois que l'on s'est croisé, c'était ici même au No Logo BZH en 2024. À l'époque, tu nous parlais de Blood and Victory un album encore en préparation. Maintenant, qu'il est sorti et qu'il a vécu, quel regard portes-tu sur ce projet et sur les deux dernières années écoulées ?
Big Red : Ça donne vite envie d'en faire un autre et d'oublier celui-là. Sinon on a tourné dessus à balle, c'est vraiment cool ! On a dû faire cent cinquante dates déjà avec Irie Ites, ça bosse vraiment dur. On fait cinquante, soixante dates par an. Après, on fait de tout, du rade, de la guinguette à mille personnes. Hier, j'étais dans une fête de village vers Saint-Brieuc, il y avait trois mille personnes. On fait tout du festival aussi, il faut que les conditions soient bonnes, mais on joue pas mal partout.
Entre fin de cycle et nouveau départ
Là, j'ai envie de faire autre chose, on arrive à terme. Je pense que je vais faire un autre album pour le printemps, on va dire. L'ancien album, il est cool, on le fait en dj set et on a aussi une version live mix. Il y a Babs à la basse et Manu aux machines. Il joue que des pistes et nous quand on dub, tous les tracks à la fin. On joue le track et après on les dub donc les gens, il faut qu'ils comprennent.
Ne jamais être là où on l’attend
Lauraggaroots : Est-ce que le public a reçu l'album comme tu l'espérais ?
Big Red : Ouais, tu sais bien, ce n'est pas un contrat de boite qu'on a. J'ai sorti ça sur Evidence Music un label suisse. C'est une grosse plateforme, ça m'a fait un peu de com dans ce milieu-là. Après moi, c'est un peu de ma faute parce que je vais toujours à gauche à droite, ce qui fait que j'en perds et que je récupère des gens, donc ils ne savent pas comment danser. Déjà que ma gueule, ils n'y arrivent pas et en plus, c'est dur. Je n'aime pas être là où on m'attend. Donc ce n'est pas simple.
Le live avant le streaming
Quand c'est un public dub, ça glisse, la semaine dernière, on a joué dans l'Est au Nomade Reggae Festival avec que des sounds, c'était vraiment bad ! Jouer du dub sur un plateau de concert, ce n'est pas pareil, les gens, ils restent et ils attendent un truc. Alors ça ne m'empêche pas de duber non plus. Après, ils finissent par comprendre. Ce soir, c'est Dub Arena, ça devrait être cool, on est raccord avec tout. On a reçu un bon accueil, ça a bien streamé, mais bon maintenant le stream, on s'en bat les couilles ! C'est vraiment avec le live que je gagne ma vie !
Le morceau qui parle directement
Lauraggaroots : S'il ne fallait retenir qu'un seul morceau de l'album, lequel choisirais-tu et pourquoi ?
Big Red : Je crois que je prendrais "Babylon", parce que franchement le texte, j'ai parlé d'une façon très spontanée dedans. Du coup, j'aime bien le rendu. C'est comme si je te parlais à toi. Je parlais à un faf en fait. J'aime bien, c'est le plus rentre-dedans du truc. Après, il y a à boire et à manger dans l'album, il y a quand même deux-trois tunes qui sont pas mal, je trouve. C'est une bonne moyenne pour un petit album vite fait.
Lauraggaroots : Tu considères que c'est un petit album ?
Big Red : Ouais, parce qu'on l'a fait en deux semaines, c'est rapide. Tu en as ici qui vont jouer, ils vont mettre un an pour faire l'album avec untel dans un studio quali, etc. Moi, je suis content, je l'assume, mais c'est vrai que c'est un album qu'on a fait rapidos. Aujourd'hui les albums, je ne conçois pas de les faire autrement que rapides. Histoire d'être le plus spontané possible, de ne pas réfléchir au truc, mais de le faire. Les gens consomment à balles, je ne suis pas trop rentré dans le jeu, mais bon quand même faut suivre un peu.
La vision de Big Red
Lauraggaroots : Si tu pouvais enlever une idée reçue que les gens ont sur Big Red, ce serait laquelle ?
Big Red : Non, j'assume tout, tout ce que les gens pensent, c'est ma faute et en même temps, je m'en tape. Maintenant, j'ai 54 ans, si je voulais rentrer dans une case, je l'aurais fait depuis longtemps. Je ne me serais pas rasé les dreads, je suis anticonformiste un peu. On me considère comme un skinhead moderne. Je fais ce que j'aime, c'est tout, mais ce que j'aime, ça reste autour de la même culture, jungle, ragga, dubstep, c'est du dub New UK Garage, roots, c'est la même culture et je m'y retrouve.
"Je me définirai comme tout et rien"
Après, moi je suis Capricorne ascendant Capricorne. Je suis métissé, c'est compliqué. Pendant longtemps, je me suis pris pour un renoi alors qu'en fait je ne suis pas plus noir que blanc. Une fois que j'ai stabilisé ça, ce statut-là. Ça m'a permis de m'ouvrir sur tout ce que j'aime. Je suis tout et rien, ça me permet de faire pas mal de trucs librement. Et je me définirai comme tout et rien.
"Je les ai tous vus arriver et faire leur cinéma"
Lauraggaroots : Est-ce qu'il y a une conviction que tu avais à vingt ans et qui a complètement changé aujourd'hui ?
Big Red : Quand j'avais vingt ans, j'étais bête et méchant, je faisais cavaler les gens, laisse tomber. J'étais l'enfer, je rendais fous les gens. C'est pour ça que je n'ai pas beaucoup d'amis musicalement, sinon je me suis assagi. En même temps, ça m'a permis d'épurer dans le monde musical. Par exemple, je n'ai pas de famille musicale en France, parce que je les ai tous vus arriver et faire leur cinéma. Ils le savent et quand je suis là, ils ne sont pas bien, ils ne sont pas à l'aise, mais ça me fait plaisir.
Quarante ans dans la musique, toujours sans concession
Ça va faire 40 ans l'année prochaine que je chante, il y en a plein qui font du cinéma, tu vois. Ils jouent des rôles, il y a beaucoup de parvenus. Quand tu n'as pas le même chemin que moi, ben ça passe pas et ils le savent. Il y a beaucoup de faux. On est envahi, c'est la force du nombre, c'est dur de se maintenir. Je devrais être bien avec mon statut, à l'aise. Parce que ça fait longtemps que je suis dedans, en fait non, ça devient de plus en plus dur. Mais sinon je regrette ce que j'ai fait un peu avant, j'étais un peu méchant, mais en gros tout le monde l'a mérité.
L'humain derrière l'artiste
Lauraggaroots : Que ressens-tu lorsque tu entends le public chanter tes paroles avec toi ? Est-ce un sentiment auquel on s'habitue ? Est-ce toujours aussi fort ?
Big Red : Non, on ne peut pas s'habituer à ça, ça me dépasse. Toi, tu joues un track, par exemple moi, je dois donner le meilleur de moi-même à l'enregistrement, mais la personne qui va donner vie au track, ce n'est pas moi. Ce sont les gens qui vont saigner un track et vivre plein de choses dessus. Quand ils vont réécouter le track vingt, trente ans plus tard. Ça va leur rappeler des atmosphères, des odeurs, des vibes. Ce sont ces personnes-là qui donnent vie au track et ça me dépasse. Il y en a, il pleure, d'autres me disent ces paroles m'ont fait rappeler ceux-ci, ceux-là. Moi, j'y ai mis tout mon cœur quand j'ai enregistré, mais ce sont ces gens-là qui ont traduit une parole, un mot, une phrase, une mélodie, d'une façon qui fait que ça a fait vivre le track.
"Ça me fera toujours une tarte"
Moi, je suis là, je prends des tartes. Hier, j'ai pris une grosse tarte, les gens étaient vénères. Je disais merci, merci, mais tu ne sais plus quoi faire. Tu es comme un con, ça gueule dans tous les sens. C'est à vivre, bien sûr, c'est enrichissant et gratifiant. Après, quand tu rentres, il te faut toujours deux-trois jours pour redescendre. Ça me dépasse et ça me fera toujours une tarte, mais c'est gratifiant à balle. Je pense à la reconnaissance, ça ne remplit pas le frigo, mais le cœur, lui, il déborde !
"J’arrive comme si c’était la première fois"
Lauraggaroots : Les concerts réservent souvent leur lot de surprises. Quelle est la plus belle anecdote que tu aies vécue sur scène et à l'inverse, le moment le plus compliqué ou le plus marquant ?
Big Red : Je suis relou avec ça, je n'en ai pas. Moi, avant tout, j'aime ce que je fais. Ce n'est pas comme si c'était le premier, mais presque. En fait, je ne sais pas où j'ai joué la semaine dernière, je zappe. Je donne tout, le meilleur de moi-même. Les gens, ils viennent me voir et je leur donne 1 minute 30 de moi. Bon, pas plus, après ça gonfle. On sait quand le mec, il radote, il postillonne. Je joue et je kiffe avec eux. Je fusionne, en essayant de faire en sorte qu'on fusionne tous ensemble à la même échelle, et ensuite je pars. Et en partant, je zappe. Je ramène un truc, mais je ne saurais pas le définir. Ce n'est pas un souvenir précis. Je ramène plus une vibe, une force, ce qui fait que quand j'arrive, c'est un peu comme si c'était la première fois.
"Je ne veux pas être blasé"
Je veux garder cette effervescence, c'est un peu comme Noël, je suis un passionné. Comme un gars passionné par les 4 L, dès qu'il en voit une, il est en transe. Ben moi, c'est pareil ! Je vois un mic, l'occasion d'exprimer mon art et c'est un peu Noël tous les jours. Je donne, kiffe et je passe vite à autre chose pour arriver de façon spontanée sur un autre spot. Pour ne pas être blasé, et ça marche ! Après, quand j'arrive dans un plan galère, ben, je ne me vexe pas. Il faut le prendre comme un challenge et j’essaie de faire bien avec la merde qu'il y a et ça marche. On a assez de recul pour s'adapter et donner le meilleur malgré tout. Ça, je kiffe mine de rien, mais je préfère les bonnes conditions bien sûr !
Redemption, l’album du changement
Lauraggaroots : Est-ce qu'il y a un album qui te représente bien plus que les autres ?
Big Red : Dans la diversité, Redemption parce que juste avant, je m'étais raser les dreads pour la mort de mon père en 1998. Ça a été un peu un switch, je me suis dit tiens, j'ai envie de faire du ragga sur du funk. J'ai fait exactement ce que je voulais et puis c'était une autre époque. Ils nous ont lâché un million et demi de francs. J'ai emmené mes gars en Jamaïque, à Londres, Los Angeles. C'était un bon délire, mais j'ai galéré pour rembourser. J'ai dû mettre quinze piges.
"Plus je vieillis, plus la musique me transperce"
Lauraggaroots: Après toutes ces années dans la musique, qu'est-ce qui te touche encore autant qu'à tes débuts ?
Big Red : La musique ! Je peux chialer sur un track n'importe lequel, ça me transperce. Et encore plus je vieillis, plus ça me transperce. Une mélodie, tout ce qui est vrai musicalement, ça me traverse. Par contre, je décèle vraiment tout ce qui est fake. Je crame direct, donc c'est un peu chiant ça aussi. J'aime beaucoup de choses, mais pas tout et d'une certaine façon. Il faut vraiment que ça sonne juste, que ce soit raccord, avec la personne, sa façon de vivre. Normalement tout ça, tu le ressens dans sa façon de jouer, de chanter, et ça justement, je le ressens direct.
Des petits EP avant le prochain album
Lauraggaroots : On a vu sortir récemment "Real One" en collaboration avec Djam Nil. Comment est née l'idée de ce titre ?
Big Red : Djam, c'est un gars avec qui on faisait de la jungle en 1993/1994. Il est dans la Jungle Pussy à Paris. On a fait un milliard de soirées sur Paris et partout ailleurs. Puis on s'est retrouvés, il fait de bonnes prod ! On va faire un petit EP ensemble en mode ragga jungle, mais un peu old school.
Lauraggaroots : Entre ces différentes sorties, on a le sentiment que tu es dans une période très créative. Est-ce qu'un nouveau projet est en préparation ?
Big Red : Je vais faire un petit EP jungle avec Djam sûrement. Je vais faire pas mal de petits EP, j'en prépare un avec Grems, un rappeur artiste aussi. Il peint, il fait des choses de ouf. Je vais faire des petits EP par-ci par-là. Pour l'album, ce sera pour le printemps en 2027. Je vais faire encore un peu de dub, mais différent et mieux construit. Un peu plus peaufiné avec un peu plus de cohérence. Pour l'instant, c'est ce que j'ai en tête. Je vais bosser avec Irie Ites à balle et Babs qui est avec nous, il fait du dub aussi. Après, je prendrai quelques feats comme j'ai fait pour l'autre, des potes qui font du dub. Pour l'instant, je n'ai pas plus de précision là-dessus.
Le mot de la fin
Lauraggaroots : Quel message aimerais-tu adresser à nos lecteurs ?
Big Red : D'approfondir la culture musicale. Chacun la sienne, sa façon de l'envisager ! C'est beau d'approfondir parce qu'il y a des artistes de ouf. Il y a des styles qui ont évolué. J'écoute un mec qui s'appelle N8NoFace. C'est un Grec, mais un mec de Los Angeles, c'est un pote à moi. Il fait du new wave, punk, électro rock en fait. Un peu triste, mais je kiffe. Il y a plein d'artistes qui déchirent dans plein de styles pour peu que tu aies suffisamment de sensibilité pour être touché. Je connais plein de gens qui sont un peu trop fermés du coup pour être ouverts à des trucs qui valent le coup grave. Je ne sais pas pourquoi ils ont peur de se perdre, mais il ne faut pas avoir peur. Le hardcore metal, c'est des accords de blues !




