Interview Fab I&I : Du Pacifique au reggae

Lors du festival No Logo BZH 2026, La Grosse Radio Reggae a eu l’occasion de rencontrer et de s’entretenir avec Fab I&I. Originaire de Nouvelle-Calédonie, l’artiste revient sur son parcours, ses influences et ses liens avec la scène reggae française. Il nous parle également de son dernier album, Connexion, entre racines, transmission et nouvelles sonorités.

Fab I & I © Laura Reboux
Fab I & I © Laura Reboux

De la Nouvelle-Calédonie aux scènes françaises

Lauraggaroots : Pour commencer, peux-tu te présenter à nos lecteurs qui ne te connaissent pas encore ? 

Fab I&I : Alors moi, c'est Fab I&I, je suis originaire de la Nouvelle-Calédonie. On va dire que ça va faire une dizaine d'années que je fais de la musique. Et depuis trois ans cette année, j'ai la chance de venir faire des tournées en France pendant plusieurs mois, pendant l'été, en gros de mai à septembre. Ça me permet de venir partager ma musique ici en France. J'ai la chance d'avoir un booker, qui est Come On Tour, et c'est grâce à eux aussi que je suis là, forcément. Donc c'est la troisième année et je suis content de revenir à chaque fois pour faire ça.

Les racines : la Nouvelle-Calédonie

Lauraggaroots : Tu es originaire de Nouvelle-Calédonie. En quoi ton île et sa culture ont-elles influencé ta musique et ton identité artistique ?

Fab I&I : Nous, déjà, sur les îles, on écoute beaucoup de reggae, forcément. Mais on n'a pas les mêmes goûts. Les jeunes écoutent encore de la musique des îles, comme du kompa, comme tout ce qui est shatta, dancehall, etc. Ça a une grosse influence quand même, et le reggae aussi. Forcément, le reggae roots chez nous, c'est toujours une fondation. On l'écoute, en vrai, dès le départ, quand on est jeune. Même si on ne l'écoute pas, c'est souvent à la radio, à la télé, donc on y vient.

Le reggae comme expression de l’identité calédonienne

Fab I&I : Moi, je suis venu logiquement vers le reggae, qui n'est pas forcément la musique de chez nous, mais c'est la musique qui nous inspire aussi. Parce qu'après, chez nous, on a aussi une vibe. On est sur une île et forcément, elle devient spécifique avec ce qu'on rajoute dedans, que ce soit avec des feuilles, avec des flûtes, avec tout ce qu'on peut mettre, des chants, des fois en langue kanak. Je pense que cette chose-là, elle fait notre spécificité, en tout cas, nous, les groupes de Nouvelle-Calédonie. Je pense qu'on joue du reggae, mais du reggae comme les autres, en vrai. Comme toutes les îles ont leur petite touche dessus, je pense qu'on a notre petite touche aussi.

Le regard sur les publics

Lauraggaroots : Après plusieurs tournées en France, quel regard portes-tu sur l'accueil du public français par rapport à celui de Nouvelle-Calédonie ? Est-ce que le public français est différent ?

Fab I&I : En Nouvelle-Calédonie, on n'est pas forcément « opé ». C'est vrai que le public français, il est très festif, il aime bien quand ça bouge, ce genre de choses. Quand on fait souvent des concerts, on se rend compte que c'est ce qu'ils cherchent, ce dont ils ont besoin, c'est cette interaction. C'est vrai qu'on est plus timides dans les îles. En général, quand on joue, comme tout le monde se connaît aussi au pays, on ne va pas se mettre à nu tout le temps. On joue souvent devant des gens qu'on connaît en masse. Même si ça ne nous empêche pas de faire le concert, ici, c'est un peu différent : les gens, ils sont demandeurs de ça.

Entre professionnalisation et identité musicale

Fab I&I : Partout où on va, c'est de nouvelles personnes. On ne peut pas comparer la grandeur de chez nous avec la France, surtout pour la musique. Ici, c'est une industrie, les gens sont professionnels. Nous, quand on vient, on ne prépare pas la musique avec ces exigences. Quand on arrive en France, forcément qu'il y a un gap avec les choses qui sont demandées à tout point de vue, que ce soit la musique ou tout ce qui va autour de la professionnalisation. Pour nous, on doit travailler doublement pour se mettre à la hauteur de ce qui se fait déjà, tout en ayant notre originalité. Je dis qu'après, c'est tous les aspects du métier qu'il faut professionnaliser, mais notre identité musicale, elle est quand même là. Je pense que nous, on n'a pas à avoir honte de ce qu'on amène. C'est juste qu'il faut qu'on le professionnalise.

Le parcours d'un artiste venu d'une île

Lauraggaroots : Qu'est-ce que cela représente pour toi de réaliser une si belle tournée en venant d'un petit territoire comme la Nouvelle-Calédonie ?

Fab I&I : C'est un rêve d'enfant. En vrai, quand j'ai commencé la musique, alors j'ai pas commencé enfant, mais on pourrait dire que j'ai eu envie tout de suite de faire de la musique. Je peux pas dire en mode professionnel, mais je sentais que je voulais faire ça, en vrai. Ça a commencé d'abord avec des reprises de Bob Marley. J'avais un groupe qui faisait des hommages à Bob Marley, donc j'ai commencé comme ça, un petit peu aussi le reggae, avant de faire mes compositions.

Le reggae face au changement de génération

Fab I&I : Comme je disais, au pays, tous ces groupes-là, on va dire que ça fait encore déplacer les gens. C'est vrai que le reggae ici, je trouve après, ce n'est qu'un regard de touriste, mais je trouve qu'il n'est plus ce qu'il était, en tout cas en France. J'ai toujours eu l'habitude de regarder des lives sur YouTube de tous les gros artistes que je suis dans le reggae. On va dire que la plupart passent en France depuis vingt, trente ans, et avant, ces groupes-là avaient quand même une grosse influence sur les jeunes. Les jeunes aimaient bien ça.

Faire vivre le reggae à travers les générations

Fab I&I : Maintenant, les codes changent, la génération passe et les jeunes sont un peu sur autre chose. Et c'est vrai que le reggae, c'est comme une mission de le perpétuer, même si c'est amené, par la force des choses, à se moderniser sur certains aspects. Après, il y a quelque chose dans la musique reggae qui ne se démode pas aussi. C'est pour ça que ça fonctionne encore quand même. Mais ça se sent qu'ici, les jeunes sont un peu sur autre chose.

Les influences musicales

Lauraggaroots : Quels sont les artistes ou les albums qui t'ont le plus inspiré et qui ont contribué à façonner la musique que tu proposes aujourd'hui ?

Fab I&I : numéro un : Bob Marley. Après, on va dire que j'aime bien tout ce qui se fait autour du reggae. Alors, dans le reggae roots, tous ces groupes fondateurs : Israel Vibration, The Gladiators, Steel Pulse. En vrai, la liste est longue, donc en vrai, je pourrais ne pas m'arrêter. En moderne aussi, j'aime bien les nouvelles vagues de reggae jamaïcain, comme Protoje, Lila Iké, Chronixx, ce genre de choses.

Des influences venues des quatre coins du monde

Fab I&I : J'aime bien aussi le reggae qui vient des States : SOJA, Stick Figure, ce genre de choses. En vrai, je trouve un peu mon compte partout. Après, je préfère le reggae roots, mais j'écoute toutes sortes de choses et pas que du reggae, en vrai. Alors, un album, c'est "Exodus" de Bob Marley. Après, c'est un classique. J'écoute tous les artistes qui sont même ici, en France. Je découvre plein d'artistes et je les rencontre justement sur les concerts, sur les festivals comme ce soir. Ça nous permet de voir des groupes qu'on suit, pour mon cas, que je suis depuis 24 000 km d'ici, 30 heures d'avion. Les voir en vrai, ça nous fait quelque chose.

Les collaborations marquantes

Lauragaroots :Tu as eu l'occasion de partager la scène ou de collaborer avec des artistes comme Groundation, SOJA, Ky-Mani Marley, Naâman, Raging Fyah, Marcus Gad ou encore Aston Barrett Jr. Quelle rencontre a le plus marqué ton parcours, et pourquoi ?

Fab I&I : J'ai la chance d'avoir fait de bonnes premières parties en Nouvelle-Calédonie. Les groupes, c'est un peu des événements quand ils passent chez nous parce qu'on n'a pas une scène qui est comme vous. Avec des festivals tous les week-ends, on n'a pas la chance de voir tous les artistes qu'on suit. Alors qu'ici, en vrai, si vraiment tu veux, je pense que tu peux aller voir ceux que tu suis dans tous les styles. Donc, quand il y a du reggae qui vient, j'ai eu la chance de faire des premières parties pour SOJA, pour Groundation, pour plein d'autres, Ky-Mani Marley… Comme on n'est aussi pas beaucoup de groupes de reggae au pays, on se connaît tous. Il y a aussi cet esprit un peu de famille. Ça nous permet de faire des sacrées connexions.

Du bout du monde aux scènes françaises

Fab I & I : Naâman, entre autres, paix à son âme au frangin. On a eu aussi la connexion avec lui, ça m'a fait faire un featuring avec lui. Pareil avec Yaniss Odua, Natty Jean. Il y a des gens qu'on a connus grâce au reggae qui sont venus chez nous. Maintenant, venir chez vous, venir chez eux, on va dire. C'est comme boucler une boucle, en fait, de se revoir ici. Pour moi, ça rapporte la force. Il y a même pas un mois, je jouais à Niort, je faisais une première partie de Yaniss Odua. Ici, pour moi, c'était quelque chose. Il a un featuring sur mon dernier album avec moi et, du coup, on ne s'était pas revus depuis qu'on avait fait le truc en Nouvelle-Calédonie. Et là, je faisais sa première partie. Tous ces artistes qui nous donnent la force, en tant que big artistes, à l'étape où nous, on en est. Pouvoir se faire « push up » par ce genre d'artistes, pour nous, c'est big.

Focus sur l'album Connexion

Lauraggaroots : Tu signes avec Connexion ton troisième album. Comment présenterais-tu ce projet à celles et ceux qui vont le découvrir pour la première fois ?

Fab I&I : L'album s'appelle Connexion. C'est forcément un album de connexion à tout point de vue. Pourquoi j'ai choisi ce nom-là, c'est parce qu'en vrai, moi, je chantais exclusivement, déjà premièrement, en anglais, de par mes influences, comme on parlait tout à l'heure. En fait, je ne t'ai même pas cité un groupe français. C'est vrai que j'écoute un peu moins de reggae français, même si j'adore aussi tout ce qui se fait : Danakil, tout ce qui est Dub Inc, la scène moderne et tout ce qui se faisait avant. Tonton David, Raggasonic, enfin voilà, mais j'écoutais un peu moins. Nous, sur l'île, on écoutait un peu plus de reggae jamaïcain.

Un virage artistique vers le français

Fab I & I : Donc, sur ce nouvel album, j'ai des morceaux en français, j'en ai quatre, cinq. Donc ça, c'était déjà pour moi comme un travail, mais un virage dans ma direction artistique, de mettre du français. Comme je ne viens pas forcément de cette influence-là, d'essayer, parce que je parle en français, donc c'était logique qu'un jour j'aie envie de chanter en français, en vrai. Il y a cette connexion-là déjà avec la langue. Il y a la connexion avec les personnes avec qui j'ai fait l'album. Sur les douze morceaux, il n'y en a pas un qui a été fait au même endroit et par les mêmes personnes. À l'inverse, des fois, on va aller chercher à avoir un truc plus linéaire, tous dans le même studio. On fait tout l'album là-bas pour qu'il y ait une cohérence artistique et sonore.

Sortir de sa zone de confort sans perdre son identité

Fab I&I : En vrai, j'avais toujours fait ça et là, pour cet album-là, je voulais faire ça différemment. Je ne voyais pas qu'un album reggae roots, pas qu'un album de reggae en français. En fait, je voyais plein de choses en même temps. Il est un peu éclectique autour du reggae, ce n'est pas qu'un album de reggae roots. J'essaie de mettre des choses un peu plus modernes dans les riddims ou dans les paroles. De sortir un peu de ma zone de confort, tout en faisant ce que je fais, mais en essayant, pour moi, de me donner un peu des challenges différents. Pour que ça me pousse à continuer à composer, à essayer d'être créatif. Il y a cette connexion-là.

Des collaborations au cœur de Connexion

Fab I & I : Et avec les artistes avec qui j'ai pu collaborer sur cet album. Que ce soit les musiciens avec qui j'ai joué, les featurings… Alors, les featurings, il n'y en a qu'un, c'est Yaniss. Mais en vrai, il y a beaucoup d'artistes de la scène reggae française qui ont placé des petites parties aussi sur tous les morceaux. Je peux citer Kubix, Clem de Jahneration, Mato, Sira, qui joue avec Naâman. J'ai eu la chance d'avoir l'aide aussi de ces personnes-là pour amener une petite touche sur chaque chose que je voulais faire. C'était logique. Je voyais directement ce mot-là, Connexion, pour moi, c'était logique, c'était ça.

Le retour du public

Lauraggaroots : Depuis la sortie de Connexion, comment l'album a-t-il été accueilli par le public ? 

Fab I&I : Ben, j'ai que des bons retours. En live, forcément, les nouveaux morceaux en français, c'était un peu aussi un test de voir comment ça allait réagir. En général, les gens, ils aiment bien, donc tant que c'est positif, en vrai, je continue. Forcément, quand on est en France, on ne va pas dire que c'est plus logique de chanter en français, mais quand même un petit peu. Parce que les gens ici aussi s'identifient beaucoup aux paroles, parce qu'ils comprennent les paroles. Comme je suis français, je parle français, forcément que l'interaction, elle doit être dans ce que je dis, dans ce qu'ils comprennent. Je le ressens, en vrai, sur scène, donc je suis content de ça. Après, c'est vrai qu'en général, on ne va pas venir dire à un artiste : « C'est nul, ton dernier album. » Mais je vois que les gens sont sincèrement contents. Ceux qui me connaissaient avant, de me découvrir sur d'autres trucs en français… En vrai, ce n'est que du positif.

Le mot de la fin

Lauraggaroots : Pour conclure cette interview, nous te laissons le mot de la fin. Quel message aimerais-tu adresser à ton public et aux lecteurs qui vont te découvrir ?

Fab I&I : Eh bien, La Grosse Radio Reggae, déjà merci beaucoup à tous. Tous les lecteurs, toute l'équipe de La Grosse Radio. Parce que je sais que Tarpon, qui fait des articles pour La Grosse Radio, était déjà venu m'interviewer en Nouvelle-Calédonie. Donc La Grosse Radio, ça fait un moment déjà qu'elle m'aide et qu'elle partage ce que je fais à chaque sortie, à chaque clip, à chaque projet. Franchement, je vous remercie du fond du cœur ! Vous, déjà, l'équipe, et tous les lecteurs qui vous suivent. Et merci pour votre travail, de venir nous donner de l'intérêt à nous, les petits, comme on dit. Ça fait plaisir. Merci pour cette force !



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