Brain Damage – Talk the Talk

Fidèle à l’esprit du label Jarring Effects dont la démarche artistique a toujours consisté à explorer les contrées inconnues de la musique sous toutes ses formes, mais principalement sous son aspect le plus expérimental, Brain Damage revient plus en forme que jamais avec ce Talk the Talk à paraître le 21 octobre prochain.

En effet, après être passé par différents labels, le Stéphanois rejoint la fameuse structure lyonnaise en 2006 pour y sortir le magnifique Spoken Dub Manifesto, véritable album concept en collaboration avec des auteurs, chanteurs, poètes et écrivains qui retentit comme un hommage au dub poetry, le genre popularisé par LKJ. Dès lors, il enchaîne les productions (Short Cuts, Brain Damage meets Vibronics, etc…) avant de publier l’an dernier le touchant Walk the Walk.

Alors que la scène dub live française emblématique a quelque peu tendance, depuis plusieurs années déjà, à s’éloigner justement du dub, Brain Damage a, avec Walk the Walk, effectué un véritable retour en arrière en composant un opus aux parfums roots. Qu’il s’agisse de rythmes one drop ou rub-a-dub et, surtout, des rencontres avec des vétérans de l’âge d’or du reggae (Horace Andy, Kiddus I, Willi Williams…), le compositeur est parti, par l’entremise du producteur Sam Clayton Jr, sur les traces de ce qui a forgé son identité musicale. Back to the roots. Il s’est en effet rendu sur la terre de ses maîtres à skanker, à savoir la Jamaïque, et plus particulièrement au Harry J Studio, afin de capter l’essence même du reggae et du dub. En résulte un album profond et authentique dont la réalisation sera immortalisée en images via une web-série documentaire dont on vous avait parlé ici.

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Mais Brain Damage ne pouvait pas s’arrêter en si bon chemin. Le dub étant, par nature, un travail de remix, Walk the Walk se devait de posséder sa version dupliquée, dubbée. « Every song could be dubbed ; you have to find the dub« , a déclaré Mad Professor qui, à travers ces quelques mots, synthétise brillamment la philosophie même de ce genre issu du reggae. A ce propos, les titres des deux albums, Walk the Walk et Talk the Talk, forment une seule et même expression anglaise, « talk the talk, walk the walk« , qui signifie « joindre le geste à la parole » (voir ici le dernier paragraphe) et qui fonctionne comme un écho, l’un des outils fondamentaux du dub. De la même manière, un morceau reggae et son dub sont les deux faces d’une même pièce, ou d’un vinyle plutôt. C’est donc tout logiquement que Brain Damage a repris les pistes de Walk the Walk pour produire Talk the Talk.

Et là où ça devient très intéressant et que le disque s’inscrit dans une démarche ancestrale, c’est que l’artiste s’en est remis à Father Wee Pow du sound system Mighty Stone Love afin d’introduire chaque morceau. Vous avez tous en tête les envolées d’un Jah Thomas ou d’un Fuzzy Jones samplées de si nombreuses fois par High Tone ou encore plus récemment par Chinese Man et Manudigital. Brain Damage poursuit donc cette tradition. 

Il en ressort, par conséquent, une galette qui rend directement hommage aux pères fondateurs du dub. Les versions sont très épurées, à l’image des premiers dubs produits au début des années soixante-dix par Lee Perry et King Tubby (si vous êtes des fans absolus du Dubbing with The Observer ou du Dub From the Roots, vous ne serez pas déçus). Là où la scène française, au cours des années quatre-vingt dix et 2000, avait innové en rajoutant à la recette de base du dub des éléments provenant de ses autres influences (rock, hip-hop, techno, jazz, et j’en passe), Talk the Talk se veut plus fidèle au dub des origines, qui est, ainsi que nous le soulignions plus haut, essentiellement un travail de remix. Zenzile, Improvisators Dub, Kaly Live Dub, High Tone, Brain Damage, au contraire, ont très majoritairement (bien que l’on retrouve dans la discographie de ces groupes des titres chantés suivis de leur version dub) créé des morceaux dub ex nihilo.

Talk the Talk se démarque ainsi radicalement d’un Totem de Zenzile ou d’un Hydrophonic de Kaly Live Dub, par exemple ; il est une pièce unique dans le paysage dub français de ces vingt dernières années. C’est peut-être d’ailleurs l’un des seuls albums que l’on peut véritablement qualifier de dub de cette scène pourtant très riche et foisonnante et, après vingt ans d’activisme, l’on se rend compte à quel point Brain Damage a acquis une maîtrise parfaite des techniques inhérentes au dubwise. Le mixage est d’une exceptionnelle qualité et se révèle d’une fluidité et d’une limpidité foudroyantes.

Et comme si cela n’était pas suffisant, Brain Damage nous gratifie de trois pistes supplémentaires dont la généalogie est plus à chercher du côté du dub anglais. On appréciera principalement « Music First Dub » avec l’intervention de Stephen Stewart, propriétaire actuel du Harry J Studio, qui, avec son rythme stepper et les déclarations du producteur en question, nous fait agréablement penser au Spoken Dub Manifesto. En effet, chaque morceau, s’il est introduit par Father Wee Pow, se conclut par des extraits d’interview des chanteurs issus de la web-série, ce qui rajoute une touche encore plus expérimentale à cet album.

La scène dub française est en constante évolution, raison pour laquelle elle est encore si active aujourd’hui. Brain Damage vient, une fois de plus, de nous en apporter la démonstration. Depuis le Harry J Studio, qui a notamment vu naître le mythique Catch a Fire de Bob Marley, et accompagné par des légendes du reggae music, le Stéphanois n’avait, de toute façon, que peu de chances d’échouer. 

TRACKLIST

01 – Youts Dub feat Horace Andy
02 – Mama Dub feat Horace Andy
03 – Fyah Dub feat Willi Williams
04 – Pray Dub feat Willi Williams
05 – Lion Dub feat Winston Mc Anuff
06 – Birthday Dub feat Winston Mc Anuff
07 – Vamp Dub feat Kiddus I
08 – Grandma Dub feat Kiddus I
09 – Walk the Dub feat Ras Michael
10 – Love Dub feat Ras Michael
11 – Music First Dub feat Stephen Stewart
12 – Humpty Dumpty Dub feat Sam Clayton
13 – Garden of Dub

NOTE DE L'AUTEUR : 9 / 10



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