Entretien avec Joe Pilgrim et Pilah

Quelques heures avant qu’il ne monte sur scène à l’occasion de la date lyonnaise du Télérama Dub Festival (live report ici), nous avons rencontré Joe Pilgrim afin qu’il nous parle un peu plus précisément du nouveau projet auquel il participe.

C’est en effet dans le cadre du célèbre festival, réputé pour ses créations originales, que le chanteur s’est associé avec quelques-uns de ses compères, à savoir les Ligerians avec qui il a sorti l’album Intuitions (la grosse chronique ici) en fin d’année dernière, et Pilah, l’un des activistes du Dub Addict Sound System, rencontre qui porte tout naturellement le nom de Joe Pilgrim & The Ligerians meet Pilah.

L’artiste aux multiples facettes est revenu sur la genèse du projet et sur ses particularités. Par la suite, Pilah nous a rejoints pour compléter ses propos.

Bonjour Joe Pilgrim, merci de nous recevoir au nom de La Grosse Radio. Tu incarnes le trait d’union entre les Ligerians et Pilah, membre avec toi du Dub Addict Sound System. Est-ce toi qui es à l’origine de cette nouvelle expérience musicale ?

Bonjour, oui je suis à l’initiative du projet. C’était important pour moi de faire le rapprochement entre les deux collectifs. C’est assez emballant, puisque cela permet de retrouver l’univers dub jamaïcain tel qu’il existait chez un producteur comme King Tubby. Pilah a vraiment cette touche-là et il apporte un réel dynamisme.

Comment s’est passée la préparation du projet ?

Pour commencer, on l’a proposé à Frédéric Péguillan [fondateur, directeur artistique et co-programmateur du Télérama Dub Festival, NDLR]. En effet, cela faisait déjà plusieurs années que je participais au Télérama Dub Festival avec Dub Addict Sound System avec ou sans la sono. De plus, l’esprit de ce festival étant d’apporter des idées neuves, originales, Frédéric Péguillan a donc accepté de nous programmer.
Sur cette création, tous les Ligerians ne sont pas là, seulement l’un des deux guitaristes, le bassiste, le batteur et le percussionniste. Pilah se greffe à eux sur scène en tant que dub operator. Il reçoit les pistes mais envoie également des séquences avec le magnéto et il dubbe sur les versions. Pour la préparation en tant que telle, on a fait une résidence de deux jours tous ensemble. En amont, les Ligerians ont reçu des morceaux du set de Pilah et vice versa, puisqu’il s’agit en fait d’un mélange entre l’album de Pilah, The Good, the Bad and the Addict, et celui de Joe Pilgrim & The Ligerians, Intuitions.

Tu viens d’en parler brièvement, mais peux-tu nous en dire un peu plus sur le set ?

Chaque titre est divisé en deux parties : l’une roots, dans laquelle on joue le morceau classique, l’autre en format dubwise et instrumental. Pilah s’amuse avec les effets, les Ligerians en profitent également pour dubber. C’est un joyeux melting-pot, il y a beaucoup d’émulsion et de surprises. Pilah est déjà un ancien dans le style, il a accumulé de l’expérience et il a donc énormément de moyens pour mettre tout cela en dub.

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Les Ligerians ne sont pas un groupe de dub, mais de reggae. Cependant, peut-on parler, avec ce projet, de la rencontre entre les deux scènes dub françaises, sound system et live ?

Oui, forcément. De toute façon, on ne peut pas dissocier le reggae et le dub. Les groupes de reggae se mettent tous, à un moment ou à un autre, à jouer du dub. Au sein même des Ligerians, Bongo Ben, le percussionniste, est également membre de Roots Raid, qui proposent un set dub très marqué ; il apporte finalement cette touche-là. Et avec Pilah, on retrouve aussi cet aspect, puisqu’il fait partie de Kaly Live Dub ; il nous ramène donc vers la scène dub live française.

Ce projet est-il un avant-goût d’un album Intuitions in Dub ?

(rires puis hésitations) On verra. On ne va pas tout dévoiler, mais il est vrai qu’on a des envies. On ne veut pas nécessairement produire un Intuitions in Dub, sachant que cela demande des moyens financiers et que l’on a d’autres projets ; il faut donc avoir le sens des priorités. Mais on aspire quand même à diffuser ce projet sur le Web, en numérique. On aimerait bien aussi travailler avec d’autres producteurs dub pour envisager quelques sorties en vinyle. On espère pouvoir également faire d’autres dates ; ce soir, on va voir ce que cela donne sur scène. C’est bien musclé et cela donne envie de faire plus.

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C’est donc un test pour vous ce soir ?

Oui et non. C’est un test, dans le sens où ne l’a jamais joué devant un public. C’est une grande excitation pour nous de pouvoir proposer d’une manière différente aux spectateurs des morceaux qu’on a l’habitude de jouer. En tout cas, cela pourra peut-être générer d’autres projets.

Cette création originale aurait-elle pu naître sans le Télérama Dub Festival ?

Bonne question. A la base, j’aime bien expérimenter de nouvelles choses, j’ai toujours beaucoup d’idées. J’apprécie aussi la folie des Dub Addict, leur esprit punky dub ; bien qu’ils soient de véritables amoureux du reggae, ils n’hésitent pas à s’ouvrir sur d’autres horizons et à casser les codes, même s’ils conservent une patte très jamaïcaine, ce qui colle parfaitement avec les Ligerians. Peut-être qu’il se serait passé quelque chose sans le Télérama Dub Festival, mais c’était l’occasion. Cette idée me trottait dans la tête, l’année dernière il y a eu le projet Panda Dub Live Band (rencontre de Panda Dub avec Mayd Hubb à la batterie), Improvisators Dub et Mad Professor ont également développé ce genre de concept. Ce sont donc des choses qui existent même si ce n’est pas courant. Le Télérama Dub Festival a été un prétexte et Frédéric Péguillan est vraiment allé dans ce sens. Il est venu nous voir après notre concert à Paris au New Morning et il a senti qu’il y avait une carte à jouer.

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Anti Bypass, du Dub Addict Sound System, a remixé il y a plusieurs mois le titre « Lion » de l’album Intuitions. Est-ce que cela a aussi été un élément déclencheur pour ce projet ?

Comme je le disais plus haut, on peut difficilement détacher le dub du roots. Venant moi-même du roots, c’est mon inspiration première, j’ai commencé de chanter, professionnellement parlant, sur du reggae et du roots. Avec le dub, c’est une histoire d’amour qui est née par la suite. Je ne connaissais pas du tout cela avant de rencontrer les membres de Dub Addict, j’ai appris à aimer le dub dans les sound systems. En outre, j’ai toujours voulu avoir un groupe ; il y a eu Inner Rose et puis ce projet avec les Ligerians, qui sont de très bons musiciens. C’est primordial pour moi de rapprocher le dub et le reggae, puisque je trouve qu’aujourd’hui en France, il n’existe plus trop de ponts entre le reggae et le sound system, ce qui est pourtant la base même. A l’origine, les selectas en Jamaïque sortaient les galettes pour diffuser et tester en sound les morceaux qui avaient été enregistrés en studio ; et si le morceau marchait en sound, le groupe faisait un carton. J’ai donc toujours eu envie que les titres qu’on joue en live passent aussi en sound system, chose qui ne se fait plus maintenant. C’est donc un peu le pari de ce soir.

A ce moment, Pilah nous rejoint.

Pilah, quelle a été ta réaction, lorsque Joe Pilgrim t’a proposé ce projet ?

Ça été très bref, j’ai dit oui instantanément. J’ai accepté sous réserve de possibilité technique, que le projet puisse se dérouler dans les meilleures conditions possibles.

Quel effet cela procure de faire cette première date à Lyon, la ville emblématique du dub live en France (Kaly Live Dub, High Tone) ?

C’est cool, d’autant plus que c’est quelque chose de nouveau pour nous. C’est la première fois que je vais remixer un groupe de zicos en live avec une interaction immédiate et où il va falloir que ça marche. C’est un beau challenge, il y a une pression et c’est assez excitant. Va falloir qu’on percute !!

Allez-vous jouer sur la sono d’O.B.F ce soir ?

Non, ça se déroulera au Club Transbo.

Joe Pilgrim pose alors quelques questions à Pilah.

Pour rester sur l’aspect dub live, quelle différence fais-tu entre ce que tu as l’habitude de montrer avec Kaly Live Dub et ce que tu vas proposer ce soir ?

A titre personnel, c’est un changement de place, c’est-à-dire que je vais devoir driver l’affaire au niveau des vagues que la musique va générer. Sans nécessairement me considérer comme un chef d’orchestre, il y aura des moments où le concert reposera sur moi pour que cela puisse tourner. C’est un rôle que je n’avais pas avant avec Kaly Live Dub où je suis guitariste.
C’est donc nouveau pour moi, c’est une deuxième jeunesse !!

Qui avait cette place au sein de Kaly Live Dub ?

En terme de leader, je vois deux personnes. D’une part, le batteur qui est un pilier du groupe et qui ne perd jamais le fil. D’autre part, le machiniste Uzul.

Je reprends alors l’interview.

Le 11 novembre sort le dernier vinyle du troisième volume des Dub Invaders. Vous êtes très proches de ce collectif, autrement dit les High Tone, d’autant plus que vous êtes présents tous les deux sur cette galette : Joe Pilgrim avec un feat. sur un riddim de Fabasstone et Pilah avec un remix. Quelques réactions à propos de ce projet ?

Joe Pilgrim : Je suis un peu le petit de la bande (rires) !! Ça fait plaisir de pouvoir poser avec eux. La batterie sur le morceau en question est de Roots Massacre [un des membres de Dub Addict, NDLR], les guitares sont d’Aku-Fen et Fabasstone est aux commandes. Le titre est très entraînant et dynamique. Je suis également en attente de savoir ce qu’il va procurer en sound. On a déjà eu l’occasion de le jouer sur les Dub Master Clash et il envoie bien !! C’est vraiment cool d’avoir cette tune sur ce dernier volume qui regroupe toute l’aventure des Dub Invaders.

Pilah : Joe vient de soulever quelque chose d’intéressant. Ce qui a peut-être mis l’étincelle à la création de ce soir, c’est le fait qu’on organise les Dub Master Clash depuis peu. Il y a eu une rencontre entre Roots Raid et Bongo Ben, percussionniste des Ligerians, et cela a sûrement étayé le fait que Joe fasse la démarche de venir vers moi pour ce projet. Le remix que j’exécute sur le vinyle de Dub Invaders est tiré d’un morceau de Fabasstone qui participe aussi aux Dub Master Clash. Une complémentarité est ainsi plus ou moins en train de naître, on partage de plus en plus de travail ensemble, chose qui ne se faisait pas avant l’apparition des Dub Master Clash. Ça a été un déclic, une ouverture pour d’autres expériences.

Joe Pilgrim : Comme je le disais plus haut, ça fait longtemps que j’attends de pouvoir faire le lien entre producteur et band, aspect qui n’existe pas en France. Il y a pourtant énormément de producteurs de qualité dans ce pays. Mon rêve serait donc de voir un immense tribute avec des producteurs qui remixent des morceaux roots.

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Quelques mots sur Télérama, seul média mainstream qui promeut le dub en France ?

Joe Pilgrim : Télérama est constitué de gens amoureux de la musique avec un grand M et qui ne font pas de sectarisme. Le dub, depuis sa création, est toujours là, il est très vivant et ne cesse de se renouveller. En Europe, tout est parti de l’Angleterre avec la diaspora jamaïcaine. C’est une musique revendicative et révolutionnaire, qui porte des messages et qui n’est pas axée exclusivement sur le côté dancefloor. Même si elle demande beaucoup d’abnégation, de soumission et une forme de respect de certaines règles, on sent, avec tout ce qui se passe avec le Télérama Dub Festival, une envie de casser tous ces codes ; ce que vont nous offrir ce soir O.B.F et Iration Steppas en est un bon exemple. Cela donne donc envie que cette scène soit plus reconnue au niveau mainstream. Mais est-ce que la véritable place du dub n’est-elle pas dans l’underground ? Je ne sais pas.

Un dernier mot pour La Grosse Radio ?

Joe Pilgrim : BIG UP pour La Grosse Radio qui soutient reggae music depuis bien longtemps ! Tout comme Télérama, vous ne faites pas de dogmatisme, il y a plusieurs pôles : rock, metal et reggae. Merci à vous d’être là et de soutenir la scène vivante. BIG UP à vous et longue vie à La Grosse Radio !!   

BIG UP à vous aussi Joe Pilgrim et Pilah, mais également aux Ligerians, à tout le crew de Dub Addict, Frédéric Péguillan et au Télérama Dub Festival !!
BIG UP aussi à Julie pour avoir organisé cette interview !!

Crédit photos : Frédo Mat

 

 



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