Interview digitale – Manudigital au Festival Indétour

Manudigital est un artiste prolifique. Il est sur tous les fronts. Quand il ne compose pas pour les autres ou pour lui-même, il met en ligne des vidéos sur Internet. Et quand il n’est pas en concert à l’autre bout du monde, il travaille dans son studio.

Malgré cet emploi du temps très chargé, le beatmaker a accepté de répondre à nos questions dans le cadre du Festival Indétour à Mulhouse (le gros report ici).

Manudigital revient sur sa carrière solo, sur ses collaborations avec d’autres artistes et il en profite pour nous dévoiler quelques-uns de ses projets à venir.

Bonjour Manudigital, merci de nous recevoir au nom de La Grosse Radio. Voilà deux ans que tu t’es lancé en solo. Peux-tu dresser un bilan de cette expérience ?

Cette première phase a été très positive. Sur la tournée, j’étais accompagné de Bazil et de mon écran vidéo et les retours ont été excellents pour moi ainsi que pour Bazil. C’était chouette de pouvoir vivre cela en solo. J’avais composé toute la musique dans mon studio, mais je ne savais pas à quoi m’attendre tout seul sur scène, même si j’avais eu une expérience avec des groupes auparavant. Mais tout s’est très bien passé. On a présenté le projet pendant un an avec Bazil et on a immédiatement enchaîné avec Joseph Cotton et les musiciens. C’est notamment ce qu’on va présenter ce soir à Mulhouse.

Est-ce dans la continuité de ce qu’on avait pu voir au Télérama Dub Festival ?

Exactement. Le Télérama Dub Festival était en quelque sorte un test pour cette configuration, mais plus axée sur le dub. Et du coup, après le Télérama Dub Festival, je me suis dit pourquoi ne pas continuer l’aventure le reste de l’année avec les musiciens et Joseph Cotton.

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Tu proposes donc maintenant une formule live band ?

Oui, c’est une formule live band mais un peu revisitée par rapport à un groupe traditionnel. En effet, la batterie est assez électronique, de même que les claviers. Quant à moi, je suis devant avec ma MPC et mon clavier et je rajoute des effets. Cela reste donc très electro par rapport à un live band acoustique à la jamaïcaine.

Et lorsque tu étais tout seul, faisais-tu un live machine ou s’agissait-il d’une formule sound dans la lignée du Digital Sound ?

C’était plus un live machine, mais forcément cela s’inscrivait dans la continuité du Digital Sound. En effet, j’utilisais et j’utilise toujours des a capella qui datent de l’époque du Digital Sound et que je mêle à des enregistrements que j’ai faits récemment. Il y a donc forcément un  prolongement de tout cela. Et de son côté, Big Marnier, autre membre du Digital Sound, joue lui aussi en solo. C’est une manière pour nous de continuer le Digital Sound, de le faire vivre avec tout l’investissement qu’on a mis dedans et tout le temps qu’on y a passé. Chacun de nous deux procède à sa façon.

Tu continues toujours à composer pour d’autres artistes. Tu as notamment fait un riddim pour Alborosie, « Strolling », qui figure sur son dernier album Freedom & Fyah. Comment as-tu réussi à convaincre Alborosie de placer un de tes riddims sur son album, alors qu’il est réputé pour tout faire tout seul ?

En fait, Alborosie a toujours tenu à encourager les jeunes artistes, Lion D par exemple. En ce qui me concerne, ça s’est passé via mon label Flash Hit Records et mon collègue Alex. Tout est parti de quelques riddims qu’on avait composés : l’un pour Publik Report, le groupe de son choriste Kemar Williams, un autre pour Lion D ; et il également eu la proposition de faire le dub d’un morceau qu’on avait fait pour Cali P et Young J.R, le fils de Junior Reid. Alborosie a écouté tout cela et il a beaucoup aimé ; par la suite, il s’est rendu compte que c’étaient les mêmes types qui étaient derrière tous ces riddims. Il a fait sa petite enquête et il a fini par contacter Alex pour lui proposer de créer quelques riddims, sachant qu’il était en recherche d’instrus pour son nouvel album. On lui a envoyé cinq ou six riddims et il a fini par en choisir un, celui de « Strolling ».

A t-il beaucoup retravaillé le riddim ?

Oui, il l’a retouché. En fait, on lui avait donné une sorte de base avec guitare, basse/batterie et un sample. Il a retravaillé l’instru afin de lui apporter sa propre touche. Il a rebidouillé la grille d’accords, il a changé la basse qui sonnait vraiment digitale pour lui donner un aspect plus acoustique. Par la suite, Greg Morris, l’un des meilleurs ingénieurs du son en ce moment en Jamaïque a mixé le morceau pour lui donner une texture encore plus aboutie.

Tu as également composé des dancehall très electro pour l’album de Scars, Je suis comme ça. Est-ce que tu pourras développer encore plus ce genre de son à l’avenir ?

En fait, dans mon projet solo Manudigital, j’essaye d’injecter un seul style de reggae, afin de garder une logique artistique dans ma démarche et de faire en sorte que le public ne soit pas complètement perdu. Il y a beaucoup de styles de reggae différents en France, entre le dub, le dancehall, le new roots, etc, chacun a son propre public et il est donc difficile au sein même du reggae français de pouvoir surfer sur plusieurs vagues en même temps. Par conséquent, pour le projet Manudigital, je ne compose que du reggae digital, même si j’intègre également de plus en plus de jungle ou de drum n’bass, notamment à travers le concept RMX Of The Week.
Mais il se trouve qu’à la maison, je compose de tout, puisque j’adore le reggae sous toutes ses formes, quel que soit le style : je peux autant écouter Bob Marley que Buju Banton ou Vybz Kartel et Alkaline. Par conséquent, un jour je vais faire une instru dancehall, le lendemain une autre plus portée sur la soca, etc. Du coup, j’ai toute une palette de riddims chez moi qui ne vont pas me servir pour mon projet solo, mais que je vais utiliser pour d’autres artistes pour qui ils seront plus adaptés. C’est ce qu’il s’est passé pour Scars : il cherchait des prods modernes, dans le style de Major Lazer, tout en conservant une approche reggae. Il a choisi finalement trois riddims qui n’ont rien à voir avec mon album et mes EPs.

Par contre, ils s’intègrent parfaitement à l’album de Scars…

En effet. Quand tu réalises un album pour quelqu’un, le principe est d’amener tes propres connaissances, mais il faut quand même coller à la direction que veut prendre l’artiste, surtout lorsqu’il y a plusieurs beatmakers sur un seul et même projet. Il est important que l’album soit homogène et non pas juste une compilation de morceaux un peu décousue. On a vraiment pris le temps avec Scars de bien sélectionner les riddims afin qu’ils correspondent à l’idée qu’il se faisait de son album.

Tu viens d’évoquer Major Lazer plus haut. Tu as publié une photo sur Facebook récemment où on te voit avec Walshy Fire et Jillionaire. De quoi avez-vous parlé ? Envisagez-vous un featuring ?

Ce jour-là, ça tombait très bien, puisque j’étais sur mon 31, j’avais mon costume ; j’étais pour ainsi dire « pimp ». En plus, j’étais super bien accompagné, car j’étais sur la scène juste avant avec Beenie Man et Bounty Killer, dont Walshy Fire et Jillionaire sont fans. C’était à Trinidad, chez Jillionaire justement, lors d’un des plus gros shows de l’année. On jouait sur la meilleure scène et au meilleur horaire. J’avais à peine terminé mon set que Walshy Fire se précipite vers moi pour me féliciter et me demander de faire un selfie avec lui. J’étais un peu surpris, c’était le monde à l’envers, puisqu’à la base, c’est plutôt moi qui suis fan de lui, et non l’inverse. Et il s’est passé exactement la même chose quelques minutes plus tard avec Jillionaire.
Après, je sais que Walshy Fire ou Diplo connaissent mon travail et mes vidéos. Diplo a déjà mentionné mon nom en interview sur Radio Nova. Il est vrai que j’adorerais faire un featuring avec eux, ce serait mortel ! Le monde est petit, mais la musique c’est très large, donc peut-être que ça se fera ou pas du tout. En tout cas, je ne cours pas après. On s’est rencontré dans une super occasion, et si ça se trouve on se reverra dans six mois ou un an dans une autre grande occasion et alors on discutera éventuellement d’un featuring. Mais il faut quand même garder à l’esprit que Major Lazer fait de l’assemblage de beaucoup de beatmakers différents pour construire ne serait-ce qu’un seul morceau. Du coup, il se peut qu’ils me contactent uniquement pour produire 5 secondes de reggae sur un titre. C’est leur manière de travailler, ils gardent le meilleur de chacun afin de sublimer un morceau avec leur vision.

Tu as joué récemment au Mexique. O.B.F nous confiaient en interview que les scènes reggae et dub étaient en pleine émergence dans ce pays. Fais-tu le même constat ?

Tout à fait. Il y a une grosse scène reggae qui se développe en ce moment au Mexique. Mais ce qui est intéressant, c’est que les réseaux sont totalement différents des nôtres. Par exemple, alors qu’on était à l’hôtel avec les Dub Inc, on est parti se balader sur un marché en ville et là on tombe sur un disquaire de CDs piratés reggae, comme on pouvait trouver dans le métro à Paris il y a quelques années. Du coup, on a fouillé et on a trouvé leur discographie et la mienne ! Ensuite, on a demandé au disquaire de nous amener vers son fournisseur, celui qui grave tous les CDs. Celui-ci était un peu gêné au début de rencontrer les artistes qu’il venait de pirater, mais les Dub Inc et moi-même ne sommes pas nécessairement contre ce business parallèle, puisque cela permet de faire découvrir notre musique. Tu ne peux pas vendre un morceau en numérique à 1 euro au Mexique ; 1 euro, c’est le prix d’un CD pirate ! D’autant plus que c’est grâce à ce marché que le reggae européen a pu s’exporter au Mexique. Je n’ai fait qu’une seule date là-bas, avec Derrick Parker qui, lui, vit justement au Mexique. Il m’a dit : « Tu ne te rends pas compte, mais t’es une star ici ! « . En effet, j’ai été très impressionné de la qualité de l’accueil et par le nombre de selfies que j’ai pu faire en descendant de scène. C’est le genre de truc qui ne m’arrive jamais en France !
Une grosse scène reggae est en train de se consolider au Mexique et elle n’a pas de frontière, elle repose autant sur du dub que du dancehall, sur du reggae français que du rub-a-dub. C’est cool !

Changeons de sujet maintenant. Tu as fréquenté une école de jazz. En quoi cette formation a t-elle été bénéfique pour ta carrière dans le reggae ?

Tout d’abord, c’est dans cette école, l’American School Of Modern Music, que j’ai rencontré mon batteur Rico. Sinon, ce sont mes parents qui m’ont poussé à intégrer cette école, après avoir passé mon bac, puisqu’ils ne voulaient pas que je fasse de la musique sans aucune formation solide. J’ai beaucoup apprécié cette période-là, car ça m’a ouvert les oreilles, cette école étant avant tout axée sur le jazz. Il n’y avait que le jazz qui trouvait grâce aux yeux des professeurs, ils considéraient que les autres genres musicaux n’étaient pas très intéressants. Pour eux, il fallait placer le maximum de notes à la minute dans un morceau ; mais pourtant, à y bien regarder, les riddims de Bob Marley sont peut-être très simples techniquement parlant, mais ils sont super bien faits !
Les quelques années que j’ai passées là-bas m’ont beaucoup apporté, mais au bout d’un moment, j’en eu un peu marre, sachant que ce que je voulais faire c’était du reggae ! Par contre, je dois reconnaître que j’ai acquis une grosse méthodologie dans le travail, comment abattre beaucoup de boulot en très peu de temps et surtout les bases théoriques. Je serais passé à côté de plein de choses si je n’avais pas fait cette école-là.
Et j’ai fini par abandonner, puisque par la suite, je suis parti en tournée avec Tonton David et c’était difficile de pouvoir concilier les deux, d’autant plus que la musique commençait véritablement à pouvoir remplir mon frigo et payer mon loyer. Je ne regrette donc pas du tout cette époque, ça a été très bénéfique pour moi. Même si la musique que je fais aujourd’hui ne nécessite pas toutes ces connaissances, il faut quand même les maîtriser afin de pouvoir les transgresser, ce que ne comprennent pas certains artistes ou producteurs. C’est comme si tu voulais faire des cascades avec ta voiture, alors que tu ne sais même pas comment fonctionne une boîte de vitesse !

Tu en parlais plus haut, tu joues de plus en plus de jungle ou de drum n’bass, notamment via des vidéos où on te voit avec ta MPC. Vas-tu inclure ce genre d’instrus dans un futur album par exemple ?

Alors en fait, je vais reprendre bientôt le concept de RMX Of The Week, que j’avais initié il y a plusieurs années, mais cette fois-ci, ce sera dans une optique jungle et drum n’bass. Je vais remixer certaines de mes prods ou dubplates dans une version bien plus electro qu’auparavant, le tout composé sur ma MPC, même si je peux être assisté d’un ordinateur également.
En ce qui concerne le fait de mettre ce genre d’instrus dans un album, je ne sais pas. Je vais d’abord sortir ces remixes et voir leur impact sur le public. Ces deux styles ont beaucoup marché en Angleterre, un peu moins en France. Ça reste avant tout des musiques de soirée et pas forcément à écouter chez soi posément, puisqu’elles sont très chargées et très rapides. Si je devais sortir ce genre de prods, ce serait dans le cadre d’un side project, mais plus sur un EP et non sur un album. Seul l’avenir le dira !

Prochainement, un Digital Lab avec Youthstar ou Jamalski, alors ?

(rires) Pourquoi pas…

Et des sets exclusivement basés jungle ou drum n’bass, ça te plairait ?

Oui, ça je kifferais grave ! Ce qui m’a poussé à développer ces instrus, c’est le fait de jouer en Angleterre. A chaque fois, les soirées se finissent en drum n’bass ou jungle. Du coup, j’ai croisé des grandes figures du mouvement comme Congo Natty ou Benny Page.

Benny Page qui joue justement du Manudigital sur scène…

Comme quoi, tout est lié. Mais seulement en Angleterre. Je pars d’ailleurs pour une tournée en Angleterre où tous ces styles sont liés, contrairement à la France. Des DJs drum n’bass vont balancer un morceau reggae et le remixer ensuite en drum n’bass et le public est exactement le même ! Les Anglais sont beaucoup plus ouverts à cette culture, sachant qu’il y a eu un gros mouvement dans les années 90 et qui continue à vivre. En France, il s’est un peu estompé, mais je pense qu’il a besoin d’un regain afin de le faire revivre. Les remixes non officiels ont sûrement tué le truc, alors qu’un genre musical nécessite des choses nouvelles pour continuer à exister. J’en glisse toujours un peu pendant mes sets et ça fonctionne auprès du public.

As-tu un album en prévision ?

Oui, il sortira d’ici un an, en octobre 2018. Il sera plus électronique et plus dynamique que Digital Pixel. Concernant le line-up, il sera plus international (Jamaïcains ou autres) et moins européen et français. Il y aura également quelques morceaux uniquement instrumentaux avec des beatmakers en featuring. J’ai déjà pas mal avancé, j’en ai un tiers dans la boîte et je dois encore terminer des maquettes. Et en février prochain, je vais en Jamaïque pour finaliser quelques collaborations avec des chanteurs, tourner quelques clips et entamer une nouvelle saison des Digital Session avec des Jamaïcains.

Sais-tu déjà avec qui tu vas faire ces Digital Session ou le feras-tu de manière spontanée comme ça avait pu être le cas pour certaines vidéos l’année dernière ?

Quelques-unes sont déjà fixées. En effet, des artistes m’ont contacté, après avoir vu les précédentes sessions en me disant : « Hé mec, comment ça se fait que tu ne m’as pas invité pour tes freestyles ? Je veux faire une session avec toi ! » Beaucoup de choses sont programmées, mais en Jamaïque, rien ne se passe comme prévu. Tout est très simple mais très compliqué à la fois. Il ne faut donc pas être pressé, ça ne sert rien de trop vouloir mettre des choses en place en amont. C’est ça qui est magique là-bas !

Où en es-tu avec les Inna Mi Room ? Vas-tu poursuivre le concept ?

J’ai réalisé deux vidéos et ça m’a demandé beaucoup de travail. J’étais pratiquement tout seul à les faire et lorsque j’ai vu le temps que ça me prenait par rapport aux RMX Of The Week, j’ai eu un peu plus de mal à poursuivre. Mais ça m’a quand même bien plu, surtout que le retour des gens a été très positif. Il faudrait que je trouve le temps de produire une nouvelle saison, sachant qu’il y a un gros travail de cadrage et de post-production. Mais si j’arrive à dénicher quelqu’un qui puisse filmer et monter, alors on pourra enchaîner vingt vidéos d’affilée !

Un dernier mot pour La Grosse Radio ?

Merci pour tout ! Depuis le début, vous me suivez, vous m’encouragez et vous m’aidez à développer mon projet. BIG UP !! Ce sont vos chroniques plus d’autres qui nous permettent de faire des concerts devant les gens. Merci énormément !

BIG UP à toi aussi Manudigital !!
Merci également à Caroline de X-Ray Production, à Chris de GoodVib’z Production et à Greg pour avoir organisé cette rencontre !



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