O.B.F & Charlie P – Ghetto Cycle

« On voulait vraiment raconter une histoire, et pour une avoir une histoire à raconter il faut quand même un peu de vécu« . C’est Rico, le selecta d’O.B.F qui s’exprimait ainsi en interview pour La Grosse Radio alors qu’il expliquait le processus de composition de leur premier album Wild paru en 2014. 

2014-2018. De nouveau, il aura fallu du temps (du vécu) à O.B.F pour sortir un nouvel album. Mais à leur décharge, il se trouve que le crew n’a pas non plus chômé durant ces quatre années : des dubplates, des singles et des EPs en veux-tu en voilà ont rythmé l’emploi du temps plus que chargé du sound system qui navigue incessamment entre sessions live et productions studio. On peut notamment citer des collaborations avec Sr Wilson (voir ici) ou Danman (voir ici).

Cependant, pour ce Ghetto Cycle (sorti le 16 mars chez Dubquake Records), c’est avec Charlie P qu’O.B.F partage l’affiche et l’histoire que les artistes ont à nous raconter avec cet album est passionnante. On savait déjà que Charlie P et O.B.F aimaient à faire de la musique ensemble, on avait déjà pu les retrouver sur « Dub Controler », « Sixteen Tons Of Pressure » ou lors de sessions sound system mémorables. Mais jusqu’à présent, il ne s’agissait que morceaux isolés. A contrario, avec Ghetto Cycle, les artistes se sont associés le temps d’un album pour délivrer un ensemble cohérent dans lequel une bonne partie des musiques actuelles est ici explorée. En effet, ce Ghetto Cycle va bien au-delà du reggae et du dub et c’est la raison pour laquelle nous disions que l’histoire que les protagonistes ont à nous raconter est passionnante.

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Les influences d’O.B.F sont nombreuses et Wild s’inspirait en partie des musiques électroniques extérieures au dub. Quant à Charlie P, c’est un Anglais et, à l’instar de tous ses compatriotes musiciens et chanteurs, il traverse les frontières musicales sans honte et sans problèmes. C’est d’ailleurs lui en fait qui nous narre sa propre histoire dans cet album où il nous fait part de sa vie, de ses expériences et de son amour pour le reggae music. Quant à O.B.F, leur histoire est ici plus complexe que celle parue sur Wild. A la manière de leurs potes de Stand High Patrol ou de leurs « tontons du french dub » (citation à retrouver dans la même interview citée plus haut), High Tone, le crew mené par Rico et G n’est pas du genre à proposer deux fois de suite le même album. S’il y a bien évidemment une ligne directrice très « jamaïcaine » (skanks et lignes de basse hypnotiques) sur ce Ghetto Cycle, l’on peut aisément affirmer qu’O.B.F est revenu aux fondamentaux du reggae dans une ambiance rootikal et moins digitale pour mieux s’en détacher par la suite avec des orientations clairement grime.

On se demande même si c’est O.B.F qui assure la production des premiers riddims de ce Ghetto Cycle. Le sound system haut-savoyard prend nettement ici le contre-pied des instrus warrior et énervées qui ont fait sa réputation. Des cuivres old school, des rythmes one drop ou rub-a-dub, O.B.F se permet de redistribuer les cartes. Exit le stepper bouillonnant à l’anglaise, place maintenant à une esthétique plus yardie et tempérée. C’est notamment ce que vous aviez pu remarquer avec le premier single de l’album, « New Generation ».

Puis avec « Policemen », Charlie P chante plus qu’il ne toaste sur ce riddim one drop et il délivre une véritable déclaration d’amour au reggae dans le rub-a-dub « Sweet Reggae Music » dans lequel sa voix se rapproche, à s’y méprendre, à celle d’un Protoje. La comparaison n’est pas anodine, Protoje étant, par essence, l’un de ces artistes qui apportent une certaine fraîcheur au reggae yardie. Ce Ghetto Cycle a en effet beaucoup à voir avec l’Ancient Future du Jamaïcain où plusieurs genres musicaux avaient également droit de cité.

Mais O.B.F commence à revenir aux choses sérieuses avec « Reality », un stepper façon Vibronics ou Dougie Wardrop. Mais attention, qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas non plus d’un riddim impétueux à la « Leave It Alone » ou d’un « Ladies Anthem » sortis sur Wild. Pour cela, il faut attendre « Dubplate Specialist », titre le plus wildien de ce Ghetto Cycle (où Charlie P démontre que les Anglais sont définitivement les maîtres incontestés du fast style) ou encore « Time » avec une instru que ne renieraient pas les Dub Invaders, la déclinaison sound system des High Tone. C’est également sur ce morceau qu’on peut entendre, par moments, un Charlie P en train de rapper, aspect déjà présent sur le morceau précédent, l’excellent « My Introduction, à la croisée du reggae et du boom-bap 90’s. La conversation téléphonique samplée au début du titre entre Rico et Charlie P rappelle également ces grandes heures du hip-hop.

Mais c’est avec « Buss Up » que les artistes nous auront le plus surpris. On n’a pas l’habitude d’être confrontés à du dancehall avec O.B.F, mais on se doit d’avouer que le pari est plutôt réussi avec ce dancehall electro à base de vocoder très influencé par les productions actuelles jamaïcaines.

C’est alors que suivent trois titres très dark. Tout d’abord, le saccadé « Ah So We Dweet », marqué par un beat grime et des onomatopées propres au trap. Là aussi, les O.B.F s’orientent sur une route qu’ils ne fréquentent pas habituellement, mais avec un Charlie P au mic, cela fonctionne diablement bien. « Family » nous ferait presque également penser au grime, notamment via le flow scandé façon Skepta ou Wiley du MC anglais ou les quelques effets electro, si un skank furtif et un beat stepper ne déplaçaient pas le morceau du côté du reggae et du dub. Quant à « Heavier », il s’agit également d’un ovni musical avec ses penchants electro qui nous rappellent parfois la techno 90’s, mais on insistera surtout, là encore, sur le flow exceptionnel de Charlie P qui, dans la première partie du morceau, se pose incontestablement en héritier de LKJ et de son spoken word.

Après ces beats véhéments, O.B.F ralentit la cadence en injectant un peu de souplesse pour conclure cet album. « Struggling » et le titre éponyme permettent de finir sur des notes plus calmes. « Ghetto Cycle » illustrant parfaitement cela, ainsi que vous aviez déjà pu vous en rendre compte avec le clip.

O.B.F et Charlie P nous ont démontré, avec ce Ghetto Cycle, toute l’étendue de leur talent. Charlie P confirme qu’il est un des meilleurs MCs de sa génération et qu’il est capable de se poser sur n’importe quel genre musical et qui plus est, avec brio. Le jeune Anglais est assurément en train de suivre les traces d’un Youthstar, d’un Big Red et même d’un Pupajim, ces artistes au débit imparable. Quant à O.B.F, leur qualité de production n’étant plus à prouver, ils arrivent à se surpasser en renouvellant leur approche du reggae, du dub et de la musique en général.

Artistes : O.B.F & Charlie P
Album : Ghetto Cycle
Date de sortie : 16/03/2018
Label : Dubquake Records

TRACKLIST

1. New Generation
2. Policemen
3. Sweet Reggae Music
4. Reality
5. My Introduction
6. Time
7. Ah So We Dweet
8. Buss Up
9. Dubplate Specialist
10. Family
11. Heavier
12. Struggling
13. Ghetto Cycle

NOTE DE L'AUTEUR : 9 / 10



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