Interview To The West – Rencontre avec Bazil

Alors que son dernier album East To The West (la grosse chronique ici) est sorti depuis un peu plus d'un mois chez X-Ray Production, nous sommes allés nous entretenir avec Bazil.

Nous l'avons rencontré dans un bar du Xème arrondissement de Paris et plus précisément dans une rue où se croisent, pêle-mêle, Joseph Cotton, Bost, 20Syl de C2C, mais aussi Ramzy et Jean-Luc Mélenchon, et bien évidemment Bazil. Comme il l'affirme lui-même, cet endroit est "the place to be" !

Passé ce détail, c'est autour d'une bière que Bazil revient sur les grandes étapes de son album au cours d'une interview qui ressemblait plus à une discussion. Etait également présent son ami Rissa Boo avec qui il avait collaboré pour le morceau "Classik" (voir ici).

Bonjour Bazil, merci de nous recevoir au nom de La Grosse Radio. Peux-tu nous parler plus précisément de la signification du titre de l'album ?

A la base, c'est le titre d'un morceau de l'album, assez orienté hip-hop. En effet, j'avais dans l'idée de faire une instru 90's à la façon de "California Love", en tout cas c'est comme ça que j'ai eu l'idée du refrain. Puis, alors que la date de sortie de l'album approchait, je n'avais toujours pas de titre. J'ai réfléchi pendant un mois sans rien trouver et c'est Cyril du label X-Ray Production qui m'a suggéré East To The West en me disant que ça représentait  parfaitement mon parcours et mes voyages entre Paris, la Jamaïque et les Etats-Unis. Et il faut dire que ça se retient assez facilement. De plus, on l'a validé après l'artwork qui montre un Français en dehors de son pays.

Alors justement la pochette fait référence à l'évasion, au voyage. C'est ton père qui l'a dessinée, n'est-ce pas ?

Tout à fait ! Je voulais quand même montrer une image de la Jamaïque sur la pochette. Pour mon premier album, on voyait juste mon visage en gros plan et je trouvais dommage de refaire quelque chose dans le même style. Il fallait donc chercher autre chose et il s'avère que j'adore les dessins. J'apprécie beaucoup notamment les pochettes de Bob Marley, elles vieillissent bien, contrairement à des photos qui peuvent s'user avec le temps.
Quant à mon père, pendant plusieurs années il a été dessinateur pour Tilt dans les années quatre-vingt, un des premiers magazines qui traitait des jeux vidéos. Comme j'aime bien m'entourer de personnes qui sont proches de moi pour travailler, j'ai fait appel à lui pour la pochette. Il a dessiné quelques croquis à partir d'une photo. De plus, il s'est inspiré des soirées jamaïcaines, puisque lui et ma mère étaient venus me voir en Jamaïque à une époque où j'avais passé huit mois là-bas. J'ai emmené mon père dans les sound systems, on a bu de la Red Stripe et du rhum (rires), il a donc pu avoir une image précise de ce qui s'y passait. Je lui ai demandé de restituer cette ambiance avec les deejays, les palmiers, la Jamaïque quoi ! Une atmosphère assez différente du Xème arrondissement de Paris (rires).

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Sur ton précédent EP, tu avais tout composé avec Romain Ghezal. Pourquoi avoir sollicité d'autres beatmakers sur cet album ?

Tout simplement parce que j'ai vu les limites de ce que je pouvais faire (rires). Plus sérieusement, comme je suis entouré de gens talentueux (notamment Manudigital qui m'avait pris comme MC sur sa tournée), je me suis dit que c'était bête de ne pas les inviter pour l'album. J'ai donc utilisé les connexions que j'ai pu faire au cours de la dernière année, par exemple Tambour Battant avec qui j'ai travaillé sur le morceau "Move Pon Bakka" (voir ici), afin d'enrichir mes productions. 
Composer soi-même c'est bien, mais tu restes enfermé dans des mécanismes que tu as tendance à répéter. Au contraire, un beatmaker peut arriver avec une vision complètement différente et plus fraîche afin de t'aider à développer une instru sur laquelle tu bloques depuis un moment. Ou alors, il te propose un riddim qui déchire tout et là il n'y a pas de questions à se poser, tu enregistres dessus et ça va tout seul !
Concernant les beatmakers, on retrouve donc Manudigital et Tambour Battant que j'ai déjà cités, mais aussi Bost de Bost & Bim et S.O.A.P, qui est également le compositeur de Taiwan MC. C'est justement grâce à lui que j'ai pu le rencontrer. Il a produit deux titres de l'album, "East To The West" et "Old Soul Cassette", plus d'autres démos qu'on n'a pas intégrées. J'aimerais bien retravailler avec lui, il est très cultivé musicalement. Il n'opère pas uniquement dans le reggae, mais aussi dans le hip-hop, l'electro, la soul, etc... Il a une vraie vision d'ensemble et une patte à lui.
A propos de Bost, il habite dans cette rue et je l'ai croisé un jour par hasard, vu que j'ai également mon studio ici. Je le connaissais de vue et on avait partagé une scène ensemble il y a plusieurs années de cela. Il est passé au studio et je lui ai fait écouter quelques démos afin qu'il les retouche. C'était un kif de pouvoir travailler avec lui ! En effet, c'est très lourd ce qu'il a pu produire avec Bim, je suis un gros fan.

S.O.A.P et Tambour Battant sont des compositeurs aux univers variés. C'était l'une des idées de départ d'avoir cette palette éclectique ?

Clairement ! Si j'avais voulu un album stricly reggae, je ne les aurais pas appelés. Ce qui me plaît chez les prods de S.O.A.P, c'est son groove et cet aspect cross-over avec du hip-hop et pratiquement pas de skank, ce qu'on pouvait entendre sur l'album de Taiwan MC, Cool & Deadly (la grosse chronique ici). C'est justement parce qu'ils sont ouverts que je les ai contactés. Les gens me connaissent surtout pour mes sons reggae, mais j'aimerais presque retirer cette étiquette, sans manquer de respect aux gens du reggae. J'aime plein de styles de musique et le reggae n'est pas forcément ce que j'écoute le plus. Et tout ça se ressent dans mes productions où je mélange plusieurs vibes. C'est plus dans mon flow où je vais conserver des inspirations reggae. Il y a tellement de richesse ailleurs que dans le reggae que ce serait dommage de vouloir se priver d'expérimenter autre chose. Et puis, on en revient toujours à la même histoire, le reggae ne serait rien sans la soul américaine, donc tout est lié finalement. Ça ne sert à rien de vouloir différencier les genres, alors que tout est un grand melting-pot.

La black music...

C'est ça. Tu en parles d'ailleurs dans la chronique. Après, je ne sais pas quelle serait la limite entre la white music et la black music et quelle serait leur définition exacte (rires). La frontière est floue, puisque Jimi Hendrix a établi des passerelles et les premiers rockeurs ont tous été influencés par le blues. La seule différence se situerait peut-être entre la musique classique, très complexe, et les autres musiques basées sur le rythme et la percussion, mais à vrai dire je ne sais pas trop. De toute façon, je n'aime pas ces délimitations et c'est la raison pour laquelle, dans mon album, j'essaye de me défaire de ces codes reggae auxquels on m'associe. Mais des amis m'ont prévenu que je risquais sûrement de me faire lyncher à m'aventurer sur des terrains sur lesquels les gens ne m'attendent pas (rires).

Comment travailles-tu lorsque tu composes et écris ?

Il y a plusieurs manières. Le schéma le plus simple est quand on me donne une instru et je vais rédiger un texte à partir de celle-ci ou alors poser ma voix directement dessus. Mais il se trouve que pour cet album, je n'ai pratiquement rien écrit, à part un ou deux morceaux. Je me suis enregistré instantanément à chaque fois ; et si ça ne me plaisait pas, je recommençais l'enregistrement pour modifier. J'ai procédé de cette manière phrase par phrase. Avec cette technique, tu perds forcément un peu de contenu et de matière, puisqu'avec l'écriture au préalable, tu as le temps de réfléchir. Là, en l'occurence, j'étais plus emballé par le côté instinctif. C'est pourquoi, il n'y a pas vraiment d'histoire dans cet album, c'est plus une succession de moments de vie, sans de véritable construction. Mais maintenant que j'ai expérimenté ça, je pense que je vais revenir à ce que je faisais auparavant, à savoir écrire un texte avant d'enregistrer.
Sinon, il arrive que je rectifie une instru qu'on m'envoie, rajouter une batterie par exemple. Mais avant, je vais essayer de trouver le refrain, sachant qu'une fois que tu as le refrain, tu sais dans quelle direction tu veux aller.

Ce que tu viens de décrire, c'est notamment ce qu'il s'est passé pour "I Know" ?

Pour le cas de "I Know", j'avais fait l'instru, celle qu'on peut entendre sur le freestyle ; sur la version de l'album, Manudigital a retouché la batterie et la basse. C'est une démo que j'avais déjà bricolée il y a longtemps quand j'étais aux Etats-Unis. J'avais un refrain, mais je n'avais pas vraiment de texte, à part un couplet. Je l'ai réécoutée deux ans après et je me suis dit : "Elle est bien cette instru". Du coup, je me suis filmé en train de la chanter afin de la publier sur Facebook, mais juste histoire d'avoir du contenu et de récolter des likes (rires). Je l'ai faite en une prise et sans pression, puisqu'à la base, elle n'était pas destinée à être sur l'album. C'est peut-être cette simplicité qui explique qu'elle a cartonné. Je suis assez content de ce morceau.

Ton album est également inspiré par la pop. Est-ce l'une des directions que prend le reggae aujourd'hui selon toi ?

Je pense que la pop a toujours emprunté au reggae. Quand tu écoutes Justin Bieber ou Rihanna, ils sont influencés par le dancehall.

En effet, même Ed Sheeran et Louane font du dancehall...

Grave ! "Shape Of You", c'est une pattern dancehall. Par contre, pour Louane, je ne sais pas (rires) [pour les intéressés, voir le morceau "On Etait Beau", NDLR]. Mais tous, ils font du dancehall ! Sauf que les gens ne le savent pas, ils s'en fichent et ils ont bien raison ! Ils ne vont pas se demander si l'instru qu'ils écoutent est une pattern de Sly & Robbie de 1982, par exemple. Ils dansent, ils boivent un mojito, ils kiffent et c'est tout (rires). Mais ça a toujours été comme ça : "Master Blaster" de Stevie Wonder, c'est du reggae. Le reggae a toujours eu cette connotation chaleureuse, je pense que c'est pour ça que beaucoup d'artistes en intègrent à leurs compositions. C'est une musique qui passe bien, tu ne vas jamais te faire caillasser parce que tu mets du reggae en soirée, ce qui ne sera pas forcément le cas avec du metal par exemple. Tu peux autant en entendre chez des petits bourgeois du XVIème que dans une cité. Et tu peux aller n'importe où dans le monde, tu trouveras des gens avec des t-shirts de Bob Marley. Je me demande d'ailleurs s'il n'est pas plus populaire que Michael Jackson, c'est le grand débat que j'ai à l'intérieur de moi-même (rires).
Pour revenir à la question initiale, à la base, les Jamaïcains ont fait muter la soul en reggae. Aujourd'hui, ils écoutent les productions trap américaines et ils en injectent dans leur musique. Le trap, c'est fat avec ses grosses basses, par contre, ce n'est pas très riche musicalement en ce qui concerne les mélodies. Du coup, même dans un pays qui est doué pour la musique comme la Jamaïque, je trouve que les riddims s'appauvrissent et deviennent un peu trop mainstream. Mais on ne peut pas en vouloir aux Jamaïcains, on ne va pas leur demander de refaire indéfiniment du reggae. On a donc de moins en moins de reggae et de plus en plus de prods à la sauce pop ou world, que l'on pense au Chronology (la grosse chronique ici) de Chronixx par exemple. Et puis il y a aussi le fait que tout le monde a un ordi et un micro aujourd'hui, chacun peut faire un album dans sa chambre, ce qui n'était pas le cas dix ans auparavant. Tu peux apprendre à composer et mixer via Youtube, tu n'as même plus besoin de prendre des cours pour apprendre la musique.
Finalement, je pense que la Jamaïque est en train de perdre son identité musicale. On remarque également cela au niveau des artistes : l'époque des Buju Banton, Capleton ou Sizzla est révolue. Après, il y a quand même des Protoje, Chronixx, Jesse Royal, mais ils ne sont pas très nombreux et l'énergie n'est pas la même. Mais bon, c'est sûrement une période charnière et on verra ce qu'il se passera dans cinq ans. Tout fonctionne par cycle de toute façon en Jamaïque.

A propos de la Jamaïque, tu as tourné les clips de l'album là-bas ?

En effet, il s'agissait de coller à la pochette de l'album. Je suis allé en Jamaïque à la fin de l'année dernière, puisque j'avais froid en France (rires). J'en ai donc profité pour y réaliser les clips. C'est ce qu'il se passe à chaque fois que je m'y rends. Si je ne le fais pas, je culpabilise de ne pas avoir travaillé (rires). Mais le vrai kif, en Jamaïque, c'est de rencontrer les gens et de manger du poulet (rires).

Peux-tu nous en dire un peu plus sur Bernard que l'on voit dans le clip de "Pop Off" ?

En fait, il devait venir aujourd'hui, mais il n'a pas pu se déplacer car il est malade (rires). Plus sérieusement, on a pris Bernard pour casser le mythe de l'Européen qui arrive en Jamaïque pour tourner son clip en faisant la star et qui donne l'impression de contrôler Kingston, alors que pas du tout ; en tant qu'Européens, on reste avant tout des touristes quand on va en Jamaïque. On a voulu désacraliser cet aspect en ne se prenant pas du tout au sérieux. C'était sympa à faire en tout cas, même si j'ai eu un peu d'appréhension au début. BIG UP Bernard !

Il paraît même que tu as collaboré avec Walshy Fire de Major Lazer...

Alors en fait c'est parti d'un morceau, "Together Tonight", dont je ne savais pas trop quoi faire, le mettre sur mon EP High On Music ou pas. C'était en 2015 et à ce moment-là j'étais en Jamaïque. J'ai rencontré un réalisateur, Jeremy Whittaker, qui m'avait dit apprécier ce son et qu'il voulait le mettre sur la bande originale de son film Destiny. Jeremy Whittaker était justement en contact avec Walshy Fire qui connaissait déjà un dubplate de"Terminator". Du coup, il m'a demandé de faire un dubplate pour lui ; j'ai alors enregistré mon vocal en disant "Big up Walshy Fire", mais il m'a dit que c'était en fait pour Major Lazer, il a donc fallu que je rajoute Diplo et Jillionaire pour le big up. On n'a rien refait ensemble depuis, mais je suis toujours en relation avec lui, il a déjà partagé quelques-uns de mes clips et il m'a envoyé un message quand "Terminator" est sorti. Il kiffe aussi ce que fait Manudigital et le travail de Sherkhan en Jamaïque. C'est cool d'avoir pu faire ce dubplate avec lui, j'espère que Major Lazer le joue en soirée !

As-tu des dates en prévision ?

Oui, il va y avoir une tournée. Maintenant que j'ai sorti l'album, je suis pressé d'aller le défendre en live. Ça commence à s'étoffer au niveau des dates. Je vais faire quelques concerts au printemps et cet été sur les festivals. Et à partir de la rentrée, on va essayer de se produire dans des SMAC. On est d'ailleurs en train de préparer le show afin de réadapter les morceaux, c'est un peu nouveau pour moi mais j'ai hâte de présenter tout ça et de jouer devant les gens !

Un dernier mot pour La Grosse Radio ?

Merci La Grosse Radio ! BIG UP à vous pour vos interviews et articles qui déchirent ! Continuez comme ça !

BIG UP à toi aussi Bazil ! Merci de nous avoir accordé cet entretien !
Merci également au staff de X-Ray Production pour avoir organisé cette rencontre !



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