Kingston-sur-Loire, à  la rencontre du reggae tourangeau

[Cet article n'est pas un live report classique, dans la mesure où ne nous faisons pas le compte rendu d'un concert. Il s'agit plutôt d'un reportage destiné à présenter la scène reggae de Tours].

Ouais, ok, ça fait peut-être cliché de nommer Tours Kingston-sur-Loire, mais ça ne l'est pas autant que d'associer en permanence le reggae à la ganja, au vert-jaune-rouge ou aux dreadlocks. D'autant plus qu'on ne va pas vous parler de ganja, de vert-jaune-rouge ou de dreadlocks dans cet article, ni même de Kingston, par contre, on abordera sûrement la Loire.

Et puis Kingston-sur-Loire, ça a quand même de la gueule. Il y a dix ou quinze ans en arrière, ça aurait pu être Kingston-sur-Garonne (Bordeaux) ou Kingston-sur-Rhône (Lyon), mais aujourd'hui, il se trouve que tout ce qui se produit de novateur dans le reggae en France se passe à Tours. On aurait pu s'y rendre pour visiter les châteaux de la Loire tout proches, boire du vin de Touraine ou partir sur les traces de Balzac, mais on a préféré aller sonner à la porte des acteurs, je dirais même plus des activistes du reggae tourangeau. Et ils sont nombreux, tellement nombreux qu'on n'a pas pu tous les rencontrer. C'est d'ailleurs ce foisonnement qui nous avait conduits à affirmer que "Tours est définitivement aujourd'hui LA ville du reggae français" dans notre chronique du dernier album de Big Red, Vapor, sorti en 2016 chez Brigante Records. Tours City RPZ !!!

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Nous avons ainsi passé quelques jours là-bas, "en immersion" comme dirait l'autre, afin de, non pas comprendre les raisons de ce fourmillement, mais plutôt d'essayer d'établir un panorama (non exhaustif, cela s'entend) de la riche scène tourangelle. En effet, à Tours, on fait beaucoup de reggae, mais pas que, puisque notre genre musical préféré n'est que la face émergée d'un iceberg qui comprend du rock, de l'electro, du hip-hop, du jazz, etc. Tours n'est ainsi pas uniquement dotée d'un fort patrimoine historique, elle n'est pas une ville-musée qui n'accueillerait que des touristes, elle bouge énormément et la musique n'est que l'une des nombreuses vitrines qui font rayonner Tours aux quatre coins de l'Hexagone et même ailleurs. Et si Biga*Ranx est aujourd'hui le reggaeman tourangeau le plus connu, l'on ne doit pas oublier cette kyrielle d'artistes qui font de Tours "LA ville du reggae français".

Trois labels de reggae, rien que ça, existent aujourd'hui à Tours et incarnent chacun une facette du genre né à Kingston : Brigante Records (reggae digital), ODGProd (dub) et SoulNurse Records (reggae roots). Une scène prolifique et surtout diverse, voilà qui explique l'impact du reggae tourangeau en France. En 2018, le reggae se conjugue au pluriel et Tours en est la traduction idoine. Mais ça ne s'est pas toujours passé comme cela.

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Remontons un peu le temps et plus précisément en 1989. A cette époque, "il n'y avait rien" en reggae à Tours, selon les dires même de Brahim, le pionnier, celui par qui tout est parti. Tours étant avant tout une ville de rock et Radio Béton (créée en 1984 dans le sillage de la loi sur les radios libres) s'en faisait l'expression. Radio Béton lancera d'ailleurs le festival Aucard De Tours, sur l'île Aucard baignée par la Loire, en 1986, événement qui existe encore de nos jours, au côté de l'autre gros festival tourangeau, Terres Du Son.
En 1989, Brahim rejoint donc le Wadada Sound System (fondé trois ans plus tôt par Nina, Papa Vanny et Taksi), dans lequel on retrouve également son cousin Asha B (les deux partageront plus tard un morceau, "Briques après Briques", avec Nuttea, Merlot et Pierpoljak sur l'album Sans Haine de Brahim) avec qui il jouera pendant plusieurs années. Parallèlement à cela, il se rend à Paris (la capitale étant tout proche) et rencontre tous ceux qui ont installé le reggae en France, même si on parlait encore de raggamuffin. Le reggae était alors en pleine émergence, il n'était pas encore structuré tel qu'il l'est en 2018, mais les fondations ont incontestablement été posées à ce moment-là. Et comme un hommage, la Smalla Connexion, une association promouvant le reggae à Tours et apparue dans la seconde moitié des 90's, réunira tout ce beau monde (Brahim, Nuttea, Raggasonic, Tonton David), backé par Manudigital (ou plutôt par le Digital Sound) en 2011. BOOOOMMMM !!

Zitoune nous présente en quelques mots la Smalla Connexion : "Nous ne sommes pas des producteurs de musique, mais plutôt de concerts. Nous avons ainsi été les premiers à avoir programmé du reggae à Tours : les Gladiators, Ken Boothe, etc...". Aujourd'hui, la Smalla Connexion a sa propre émission sur Radio Béton, Smalla Sound, diffusée le vendredi soir entre 22h et minuit. "Radio Béton a fini par nous accorder une petite place, vu l'engouement pour le reggae à Tours", nous confie Zitoune. Et c'est sans compter sur une autre grille horaire, le samedi de 15h30 à 17h, occupée par l'émission Reggae N'Juices.

Des émissions sur le reggae, mais également...des disquaires reggae. Hormis Paris, avec ses mythiques Blue Moon dans les années quatre-vingt et Patate Records encore de nos jours, peu de villes françaises peuvent se vanter d'avoir eu deux disquaires spécialisés dans le reggae : African Heritage et Jamdown. Ces boutiques ont aujourd'hui malheureusement disparu, mais elles témoignaient d'un entrain et d'une passion indéniables pour notre genre musical préféré.

Un solide maillage reggae s'est donc constitué  au cours des années quatre-vingt-dix et 2000. Puis, à partir de la décennie 2010, cela a pris une tout autre ampleur avec les trois labels que nous avons cités plus haut. Brigante Records, ODGProd et SoulNurse Records ont chacun des artistes renommés partout en France et qui sont parmi les fleurons de cette scène reggae french touch, comme on l'appelle maintenant (faut bien faire son Parisien un petit peu, même dans le reggae, hein ?).

Cela n'engage que nous, mais nous osons affirmer haut et fort que les Ligerians sont le meilleur groupe de roots français, que Biga*Ranx est le meilleur MC de toute cette génération qui pratique la langue de Shakespeare et qu'ODGProd est le plus ambitieux label en matière de productions dub (il a même dépassé Jarring Effects, c'est dire !). Et c'est sans compter sur la formation OnDubGround, avec Olo (le meilleur beatmaker dub actuellement en France), Natty, Guillaume et Art-X (qui a déjà largement fait ses preuves quant à la maîtrise du mélodica), mais également Atili, Green Cross, Bazil, Roots Raid (composé de musiciens des Ligerians et d'OnDubGround), Brahim, Higher Light, Adam Paris, Chill Bump, et j'en passe !

Ce sont justement Adam Paris et Pierre de Chill Bump (Miscellaneous, ancien chanteur de Fumuj, groupe tourangeau affilié à Jarring Effects, au même titre qu'Ez3kiel) que l'on a pu entendre il y a une quinzaine de jours au Détroit, un bar situé dans le Vieux-Tours, non loin du studio de Brigante Records. C'est Rama, co-fondateur du label en 2015 (avec Biga*Ranx et François aka Dizziness Design, graphiste), qui nous ouvre les portes des lieux où l'on retrouve Art-X et Guillaume d'OnDubGround en pleine session. Plusieurs choses ont été enregistrées là-bas dont le dernier album de Green Cross à paraître très prochainement. Si en 1989, le reggae est né dans le "ter-ter" de Tours, son centre névralgique est aujourd'hui implanté dans la vieille ville.

Par conséquent, si l'envie vous en dit, après avoir fait vos touristes en flânant sur les quais de la Loire ou être allé admiré la cathédrale et Fritz l'éléphant, vous pouvez toujours venir vous attabler au Détroit (puis manger en face au Mister Wrap's), le partenaire de Brigante Records, être accueilli par Julien et y boire une Thirstday Session IPA (ou autre chose, pas de panique, on ne pousse pas à la consommation d'alcool), la bière commercialisée par le label et fabriquée par le brasseur La P'tite Maiz'. En effet, tous les jeudi soir, le Détroit et Brigante Records organisent des Brigante Thirstday (les petits malins auront compris le jeu de mots) où les selectas et DJs du label (Atili, Sanka, Higher Light,...) viennent animer la soirée à partir de 22h (juste après l'émission Reggae Stories Radio Show sur Radio Campus Tours de 20h à 22h par Higher Light) en compagnie des MCs du crew. Ce soir-là, c'était donc Sanka aux platines épaulé par Adam Paris et Miscellaneous (les deux artistes sur le maaaaddd "J'attends la nuit" du Danakil Meets OnDubGround) au mic pour un set plutôt orienté hip-hop et trap.

Du hip-hop, du trap ? "On n'écoute pas nécessairement de reggae ; par contre, ce sont d'autres influences qu'on va injecter dans notre son pour créer notre propre reggae" nous glisse SankaFrançois, batteur au sein des Ligerians, joue aussi pour un collectif plus orienté sur la musique de Trinidad (Joe Pilgrim nous confiait également que c'étaient tous ces éléments extérieurs au reggae qui faisaient que le son des Ligerians groooovait à mort). Quant à Brahim, il est catégorique : "Mon chanteur préféré, c'est Marvin Gaye".
Pas vraiment reggae, tout cela, mais c'est tant mieux ! Si Tours est "aujourd'hui LA ville du reggae français", c'est parce qu'elle le modernise et qu'elle ne reste pas éternellement à refaire du roots 70's, du digital 80's ou du dancehall 90's, elle fait du son pleinement ancré en 2018. Au fait, on n'avait pas parlé de Diplo dans notre chronique de l'album de Supa Mana, Double Trouble, sorti en 2016 chez Brigante Records ?

Et ce n'est finalement pas un hasard si ODGProd, la Smalla Connexion, Brigante Records et Unity Vibes (autre association tourangelle spécialisée dans l'organisation d'événements reggae et notamment de Ma Cité Va Dubber avec ODGProd) s'étaient réunies l'instant d'une soirée intitulée Musical Town le 9 décembre dernier au Temps Machine.

C'en est maintenant fini de notre petit tour d'horizon à propos de ce mouvement gargantuesque (oui, oui, forcément, on était obligé de l'employer cet adjectif) qu'est le reggae tourangeau. Un mouvement qui a suivi l'évolution du reggae made in France, depuis ses balbutiements raggamuffin des 80's jusqu'à son explosion au cours des années 2010. Plus que jamais, Tours représente l'avant-garde des productions reggae françaises.

Petite playlist (aucune valeur indicative, mais qui vise juste à donner une idée générale de cette diversité)

1. Biga*Ranx, "Life Long"
2. Brahim, "Faites ce que je dis"
3. Bazil, "Escape"
4. Atili, "Dub Twice"
5. Joe Pilgrim & The Ligerians, "Night & Day"
6. OnDubGround, "Danube"
7. The Roots Addict & Art-X, "Dready Walk"
8. Ackboo ft Green Cross, "Helpin Hand" (RVDS RMX) 
9. High Tone ft Shanti D, "Dry" (Roots Raid RMX)
10. Big Red ft Atili, "R.I.P"

Un immense BIG UP à tous ces artistes qui nous ont accueillis chaleureusement !!
Maximum respect !! Everytime !! 



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