Brain Damage – Entretien ¡ Ya No Más ! au Télérama Dub Festival

Peu de temps avant qu’il n’entre en scène au Télérama Dub Festival au Transbordeur à Lyon le 10 novembre dernier (le gros report ici), nous sommes allés poser une série de questions à Martin aka Brain Damage qui venait tout juste de sortir son dernier album ¡ Ya No Más ! (la grosse chronique ici) quelques semaines plus tôt.

Il n’était cependant pas seul, puisque les chanteurs colombiens (Juanita et Macky Ruff du Gatos Negros, ainsi que Javier Alberta Kamerada et Jimena Angel) présents sur l’opus, étaient également de la partie ce soir-là. C’est donc un ¡ Ya No Más !  All Stars franco-colombien qui a fait l’honneur de nous recevoir.

Nous sommes revenus sur la genèse de l’album, sur les conditions de sa création et les principaux thèmes qui l’habitent. Mais avant cela, Brain Damage nous livre quelques impressions sur sa collaboration récente avec Harrison Stafford.

Bonjour à tous, merci de nous recevoir au nom de La Grosse Radio. Martin, pour commencer, peux-tu dresser un bilan général de ton expérience (sur disque et sur scène) avec Harrison Stafford et qui a précédé cette rencontre avec la Colombie ?

Brain Damage : C’était une expérience assez complète. Dans un premier temps, il était question de faire un album, sous une forme un peu bizarre, puisqu’on l’a produit à distance, nos calendriers respectifs ne nous permettant pas de bloquer quinze jours pour des sessions de studio. Tout s’est donc réalisé par échanges de fichiers entre la Californie et la France ; c’était la première fois pour lui comme pour moi et il s’avère que ça a super bien fonctionné, d’autant plus que l’album a été très bien accueilli. Mais ça a quand même généré un sentiment de frustration, car lorsqu’on fait de la musique ensemble, il faut savoir, à un moment ou à un autre, se retrouver sur scène. On a donc décidé de porter le projet à travers la France et je vais tout résumer en disant qu’au départ il était question de 10 dates et qu’on a fini par 40 concerts. Ça donne une idée de l’atmosphère générale.

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Rentrons maintenant dans le vif du sujet. Que signifie ¡ Ya No Más ! en français et pourquoi avoir choisi ce titre ?

Juanita¡ Ya No Más ! veut dire « Ça suffit !« . C’est le titre d’une chanson de l’album et c’est Martin qui a décidé d’appeler l’album ainsi.

Brain Damage : Tout simplement parce que ça suffit ! Ça suffit globalement et de manière générale. On n’a pas fini de le dire ; de façon mondiale, je n’ai pas l’impression qu’on aille dans le bon sens, on ne va pas s’étendre là-dessus. On était en Colombie et ça suffit encore plus. Je ne partage pas le quotidien des Colombiens, j’ai simplement eu l’occasion de ne faire que trois courtes incursions et d’avoir un aperçu de certaines choses qui étaient bien assez à mon goût. Mais Juanita et Macky pourront t’en dire plus que moi à ce propos. Toujours est-il qu’on a bien voulu inister sur cet aspect des choses. Beaucoup de projets existent entre des producteurs occidentaux et colombiens, mais on avait envie de prendre la chose sous un angle différent, qui ne brille pas forcément et de parler d’endroits qui ne sont pas mis en évidence, notamment certains quartiers où les gens sont un peu livrés à eux-mêmes. Mais je préfère, encore une fois, que les artistes du Gatos Negros prennent la parole à propos de cette rencontre.

Juanita : L’aventure a débuté en 2016 avec Frédéric Péguillan, alors que le Télérama Dub Festival faisait escale à Bogota ; nous avions en effet organisé une date dans la ville, à laquelle Brain Damage participait. La première année était plus axée sur des séances de studio et la découverte, c’est-à-dire quelque chose de tout à fait improvisé et spontané. Puis en 2017, nous avons monté un projet avec le label Jarring Effects, qui avait déjà travaillé au Cap en Afrique du Sud ou à Detroit aux Etats-Unis. Martin nous avait en effet dit : « Mon label aime bien toutes ces thématiques-là, aller dans des endroits où c’est chaud et où personne ne va« . Le projet a été validé pour l’année France-Colombie. Céline, l’ingé son du label, est venue en amont ainsi qu’un photo-reporter du collectif Item, Romain Etienne. On les a trimballés dans les quartiers afin de leur faire des rencontrer des activistes qui font des ateliers avec des jeunes, des sortes de MJC informelles. A leur retour, ils se sont réunis avec Martin et la thématique de l’album est sortie de là : on va parler des jeunes, des quartiers, des gens oubliés. C’est génial de pouvoir évoquer tout cela, puisque ce n’est pas fashion ou bling-bling ; on n’est pas sur la plage ou avec les touristes.

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Est-ce pour cette raison que l’on entend beaucoup la rue dans l’album ?

Brain Damage : En effet. C’est consécutif au travail de Céline et Romain qui étaient partis en repérage pour une exposition photos afin d’apporter une autre vision artistique au projet. Céline m’a également mis à disposition une banque de sons, résultat de plusieurs prises dans les rues de Bogota. Pour moi, c’était une mine d’or, puisque ça m’a permis d’illustrer le propos qui était déjà bien traité par les textes des différents artistes.

Comment s’est déroulé la composition ? De visu ou, à l’instar de l’album avec Harrison Stafford, des échanges se sont faits à distance ?

Brain Damage : Tout s’est passé en trois étapes. Comme le disait Juanita, la première année en 2016, c’était vraiment spontané. J’avais été sollicité par Frédéric Péguillan pour faire une date en Colombie mais également dans déjà dans l’idée d’une création avec des musiciens locaux. Je ne savais pas trop où je mettais les pieds mais ça m’intéressait déjà. Je suis instantanément tombé sur les gens de Gatos Negros qui m’ont séduit, d’une part, par leur implication sociale, et, d’autre part, par leur carnet d’adresses. Ce sont eux qui m’ont présenté l’intégralité des protagonistes jusqu’au graphiste Oscar Gonzalez qui a dessiné la pochette de l’album.
Au bout de 24 heures, nous étions déjà dans un studio en train de faire des choses avec des gens que je ne connaissais pas. J’avais déjà préparé des esquisses, puisque j’ai toujours des petits brouillons dans mes affaires. Ils sont donc intervenus de manière spontanée là-dessus et je suis rentré avec ce matériau-là que j’ai mis dans un coin, sachant que j’étais sur l’album avec Harrison Stafford à cette époque.
Par la suite, je suis retourné en Colombie en 2017 pour, cependant, être un peu plus précis, notamment pour enregistrer les textes de chacun des chanteurs, ainsi que des musiciens plus traditionnels qui jouent d’instruments avec lesquels je n’ai pas l’habitude de travailler, comme la harpe, les marimbas ou certaines percussions. Mais j’ai la chance de voyager avec un formidable ingénieur du son, Nicolas Matagrin, qui m’a permis de me la péter et de jouer uniquement le rôle du producteur qui ne touche pas un bouton et qui donne des ordres (rires).
Et dans un troisième temps, j’ai ramené tous ces éléments chez moi dans mon studio pour finaliser l’histoire comme j’ai l’habitude de la faire pour chaque album.

Et en ce qui concerne le mixage final ?

Brain Damage : Je m’en suis occupé avec Nicolas Matagrin, qui est également l’homme des prises de son, chose qui n’est pas du tout évidente, puisqu’il faut s’adapter à chaque lieu, chaque acoustique et chaque instrument. C’est une science et ce n’est pas quelque chose que je maîtrise, c’était donc parfait d’avoir Nico avec moi.

Avec ce mélange de machines et d’instruments, ne revient-on pas aux fondamentaux de la scène dub live française ?

Brain Damage : Bien évidemment et c’est quelque chose que je ne lâcherai jamais ! Contre vents et marées (rires) ! De plus en plus, les sonorités acoustiques deviennent très importantes dans ma musique ; moi qui utilise des machines, je me nourris de cela. Le synthétique intégral m’énerve depuis longtemps ; après je restitue le truc sur scène avec des machines mais j’essaye de casser un peu les codes et de me mettre en danger, quitte à faire des choses pas forcément glorieuses sur scène. Mais l’idée, c’est avant tout de faire du live de toute façon. Et il est vrai que je viens de cette école-là du tournant des années 90/2000 avec d’autres groupes qui jouaient bien plus live que moi avec tout le band sur scène, High Tone, Kaly Live Dub, Zenzile et Improvisators Dub. Avec moi il y avait juste un bassiste, mais ça a toujours été du live et ce feeling-là, il ne disparaît pas. D’où l’idée de continuer à faire vivre cela. Les sonorités acoustiques et les prises de son sont donc très importantes, je ne travaille pas avec des banques de samples, j’ai horreur de cela.

Quant aux musiciens, ils ont pu se poser librement ou avais-tu déjà écrit quelques parties à l’avance ?

Brain Damage : J’ai, en général, deux techniques lorsque j’enregistre des musiciens de cette nature. Je les laisse jouer librement dans un premier temps afin qu’ils me montrent ce qu’ils savent faire. Je profite donc d’une petite masterclass offerte par un harpiste colombien par exemple, j’en ai eu la chair de poule pendant une heure et demie. Je ne savais même pas en allant là-bas que cet instrument était si développé. On enregistre donc pendant une heure et demie et je ramène cette matière chez moi et je peux découper des choses.
Et dans un second temps, je les fais jouer sur des choses à moi et là, ils sont plus dans l’improvisation, ce qui fait qu’il y a une confrontation, une sorte de choc culturel, puisque deux techniques se font face, mais ce sont toujours des moments très intéressants. Et là encore, quand je rentre chez moi, je découpe et conserve des éléments.

Quant aux chanteurs, on s’aperçoit, là aussi, que les styles sont très larges. Etait-ce un choix de couvrir un maximum de palettes vocales ?

Brain Damage : On peut laisser parler Jimena et Javier qui évoluent respectivement dans des univers très différents, même s’il leur est déjà arrivé de travailler ensemble. Javier a posé les fondations du reggae en Colombie ; quant à Jimena elle officie dans un style plus porté sur la pop.

Javier : Nous avons commencé l’aventure Alerta Kamarada en 1996. Nous sommes précurseurs du reggae en Colombie. A partir de 2004, nous avons lancé un festival, Reggae Colombia, où nous avons fait venir des artistes jamaïcains, tels que Sugar Minott ou Junior Reid, afin de faire découvrir le reggae au public et de développer encore un peu plus ce genre musical en Colombie.
Depuis vingt ans que nous sommes sur la scène musicale, nous essayons d’apporter quelque chose au reggae en le mêlant à notre identité colombienne. Nous avons eu l’occasion de jouer dans de nombreux festivals à travers le monde comme le Reggae Sunsplash ou le Rototom.
Notre dernier album, Love Is In Da House, est sorti en début d’année. Nous avons fait un concert spécial pour sa parution où nous avons invité beaucoup de figures de la scène colombienne et notamment des musiciens pionniers qui ont créé des styles. Et d’ailleurs dans quelques jours, nous allons passer dans une émission de télévision afin de présenter cet album, ce qui montre l’intérêt des médias pour le reggae en général et notre travail en particulier.
Pour nous, ce qui est vraiment important c’est de diffuser un message à travers notre musique plus que de faire danser le public.

Comment expliques-tu que le reggae soit apparu si tard en Colombie ?

Javier : En Colombie, le gouvernement ne veut pas d’une musique politique et qui réclame les droits égaux pour tous. C’est la raison pour laquelle le reggae a mis autant de temps à émerger.

Brain Damage : C’était intéressant de pouvoir mixer toutes ces énergies. Là on parle de reggae, mais Gatos Negros est plus axé sur le hip-hop ou l’electro.

Macky Ruff : Je me suis avant tout développé avec les sound systems où l’on jouait du reggae, du hip-hop, mais toujours en conservant une influence de la musique traditionnelle, j’ai justement commencé par du flamenco, ce qui m’a aidé pour le hip-hop et l’improvisation. J’ai toujours aimé ce mélange et cette fusion et c’est ce que l’on fait avec le collectif Gatos Negros. Je m’identifie à à peu près tous les genres et je ne me considère pas comme un rappeur ; de la même manière, je ne suis pas rasta, mais je peux aussi me poser sur du reggae. Vocalement, c’est justement ce qui me plaît ce côté éclectique. Ce qui me fait kiffer avant tout c’est la musique, peu importe le style, à part le reggaeton (rires).

Jimena : Quant à moi, j’ai commencé ma carrière il y a vingt-cinq ans. Dès le début, j’ai aimé explorer différents genres musicaux, c’est la raison pour laquelle j’ai participé à plusieurs projets, dont Sidestepper qui mêlait drum n’bass et salsa avec des artistes anglais et colombiens.

Javier : Je tiens à souligner que Jimena incarne à elle seule une partie de l’histoire de la musique colombienne. Elle est une artiste très importante, puisqu’elle fait partie des pemières à avoir chanté du rock ; elles n’étaient que deux à l’époque.

Jimena : J’ai également joué dans un groupe de reggae et j’ai été guitariste d’Alerta Kamarada. Et pour finir, j’ai toujours aimé la musique électronique. Sinon, j’ai un projet solo qui mélange la musique traditionnelle colombienne, la musique africaine, le reggae et l’electro.

Est-ce que ce projet colombien s’inscrit dans une démarche plus américaine (au sens continental du terme) que tu as initiée avec l’album Walk The Walk que tu as réalisé en Jamaïque ?

Brain Damage : C’est vrai qu’on peut insister sur cet aspect plus continental, puisque d’habitude, dès lors qu’on dit « américain« , on pense immédiatement aux Etats-Unis. Et ça permet de s’affranchir de certains modèles anglo-saxons qui m’ont pourtant nourris et influencés, au même titre que la Jamaïque d’ailleurs. Mais effectivement, avec ¡ Ya No Más !, c’est autre chose, je me suis permis de faire un album intégralement en espagnol, ce que je n’avais jamais fait auparavant.
Mais quant à dire que je m’oriente vers une direction plus américaine, je ne pense pas. En fait, ce sont des opportunités que j’ai saisies. La Jamaïque, je ne m’y serais jamais rendu sans l’aide de Sam Clayton qui m’a ouvert toutes les portes là-bas. En Colombie, je n’aurais rien pu faire sans la sollicitation de Frédéric Péguillan. Et j’ai la chance d’avoir le label Jarring Effects qui m’accompagne sur mes projets depuis une quinzaine d’années. Mais ça aurait pu se passer n’importe où dans le monde, puisque je suis ouvert à tout type d’expérience de ce genre. Ce sont des opportunités de rencontres, de choses à raconter, de propos à relayer.

As-tu pu observer ce qu’il se passait en Colombie en ce qui concerne la scène reggae/dub et qu’en as-tu retenu ?

Brain Damage : En fait, j’ai dû phagocyter toute la scène musicale colombienne avec cet album (rires). Plus sérieusement, il y a d’autres choses intéressantes comme un collectif qui s’appelle Dub To Jungle, très actif au niveau de la culture sound system. Mais le problème, c’est que les trois fois où je suis allé en Colombie, on était enfermés dans le studio et on vivait dans une bulle. Je n’ai donc pas la prétention de pouvoir raconter ce qu’il s’y passe musicalement ou culturellement parlant. Je ne vais pas te faire un cours sur le pays, mais j’en sais plus qu’il y a trois ans, ça c’est sûr (rires).

Pouvez-nous livrer vos impressions sur le live ?

Brain Damage : Super !

Juanita : Génial !

Javier : Una chimba !

Brain Damage : On est heureux quand on joue, je pense que ça se voit sur scène. On ne pensait pas que ça allait être possible de se produire ensemble, mais je suis quelqu’un d’assez tenace et je suis tombé sur des gens qui le sont également. Mais il faut bien cela, puisque c’est compliqué à Bogota, c’est compliqué en France. Au moment de la restitution sur scène, c’est ouf et on se marre bien ; il y a un petit côté colo de vacances (rires).

Juanita : En effet, c’est génial ! On a tellement travaillé pour que ça existe que c’est une belle récompense.

Macky : On est une sorte de famille avec ce projet. Et même si l’on vient tous d’univers différents, ça nous plaît d’être ensemble.

Jimena : Je suis fascinée d’être là. Et je ne pensais pas il y a trois ans, alors que je plaisantais en disant à Martin qu’il nous emmène en France, qu’on puisse tous se retrouver ici ; le rêve est devenu réalité.

Tu as évoqué Sam Clayton plus haut. Son père est décédé récemment, as-tu quelques mots à dire ?

Brain Damage : Je pense que le temps va s’arrêter en Jamaïque afin de rendre hommage à cette légende qui a posé les fondations de tellement de choses. Je voudrais juste résumer en disant qu’on ne serait même pas là à parler de reggae s’il n’avait pas existé.

Merci à tous les artistes d’avoir accepté de répondre à nos questions.
Je remercie tout particulièrement Juanita pour avoir assuré la traduction des propos de Javier et Jimena
Merci également à Valérie Bader d’Artik Unit ainsi qu’à Maxime Nordez d’iWelcom pour avoir organisé cette rencontre.



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