Sainté, la ville aux 1000 artistes reggae

Il paraît qu’on pleure deux fois à Saint-Etienne : la première en arrivant et la seconde en repartant. En ce qui nous concerne, on était plutôt ravis d’aller à Sainté, pour la bonne et simple raison, qu’initialement, notre objectif était de couvrir la soirée anniversaire des 20 ans de Brain Damage (le gros report ici) il y a un peu plus d’un mois. Difficile de pleurer pour cela, si tant est qu’on jette un œil au line-up qui accompagnait l’enfant du pays : Vibronics, Zenzile et O.B.F.

Puis, comme les Stéphanois sont plutôt sympas et accueillants, nous avons décidé de nous établir dans la ville quelques jours afin de partir à la rencontre de ces 1000 artistes reggae. C’est ainsi qu’après notre périple du côté de Tours (voir ici), nous avons jeté notre dévolu sur Saint-Etienne, autre localité baignée par la Loire et qui regorge également de chanteurs, musiciens, producteurs, beatmakers, etc, bercés par  notre genre musical préféré depuis une quarantaine d’années.

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Oui, oui, vous avez bien lu : une quarantaine d’années. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Paris ne possède pas l’exclusivité quant à la naissance du mouvement reggae en France. Mais à l’heure où les sound systems essaimaient rue de Vaugirard, rue des Panoyaux ou sur les péniches de la capitale et que les Daddy Yod et autres Pablo Master faisaient leurs classes au mic, Saint-Etienne commençait déjà à se démarquer avec la création du premier groupe de reggae français par l’entremise des cinq musiciens de Night Shift vers 1983.
Achour, batteur de la formation, se remémore le passé : « On répétait certes dans un « gourbi », mais on cherchait avant tout à se faire plaisir. On allait jouer partout où on nous proposait. On était beaucoup demandé et ça nous est même arrivé de jouer dans deux endroits différents le même soir« .

Cette détermination, cette volonté de « mouiller le maillot » comme les Verts dans le Chaudron, on la retrouve une quinzaine d’années plus tard chez les Dub Inc. Komlan résume cette rage de vaincre : « On allait louer du matos au Carrefour du son puis on partait à l’aventure à la recherche de concerts en camion, en Ardèche par exemple« .

Night Shift les pionniers, Dub Inc les plus renommés du reggae de Sainté. Inutile de revenir sur la genèse et ces premières années de galère du groupe, tout le monde les connaît et les protagonistes les ont maintes et maintes racontées. Ce que l’on sait par contre un peu moins, c’est que Dub Inc (à l’époque encore Dub Incorporation) a enregistré son premier album, le mythique Diversité, au sein du Loaded Studio d’un certain Kobé. Ce producteur et musicien est l’un des personnages incontournables de Saint-Etienne. Il était déjà présent au sein des Babylon Fighters en qualité de clavier dans la deuxième moitié des années 80, groupe qui a donc suivi de près Night Shift et dans lequel Achour a d’ailleurs joué un peu de percussions.

Profondément marqué, via Laurent Malfois (autre musicien de Babylon Fighters et instigateur du label de cassettes Kronchtadt Tapes et de la boutique de disques Blue Note), par les expérimentations du label anglais On-U Sound et de son fondateur Adrian Sherwood, son empreinte est perceptible chez un autre de ses disciples, j’ai nommé Brain Damage. Celui-ci nous confie en effet qu’il était là dès ses débuts, que son premier matériel de composition étaient les machines de Kobé et qu’il a été son ingénieur du son pendant plusieurs années. D’une certaine manière, le succès hexagonal, voire même international, de Dub Inc et Brain Damage est en partie dû à Kobé.

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Kobé (photo publiée avec l’aimable autorisation de l’artiste)

Mais il est un autre producteur autour duquel ont gravité nombre de Stéphanois et cet homme c’est Sam Clayton. A la base, ce Jamaïcain qui possède un pedigree impressionnant (il a en effet travaillé avec les Rolling Stones, les Foo Fighters ou encore Snoop Dogg), a débarqué à Saint-Etienne en 1998 avec les Mystic Revelation Of Rastafari et dont son père était le leader. Ce n’est cependant pas la musique qui l’a décidé à rester dans la ville mais une rencontre amoureuse.
Dès lors, il a collaboré avec nombre d’artistes stéphanois, mais pas que. Son CV recense également des associations avec Naâman ou encore Broussaï. C’est lui qui mis en relation Dub Inc avec Omar Perry et David Hinds sur leur deuxième album Dans Le Décor et c’est via son carnet d’adresses long comme un puits du bassin houiller de la Loire que Brain Damage a pu enregistrer son Walk The Walk à Kingston. « Nous sommes allés en Jamaïque sans savoir véritablement avec qui nous allions travailler, tout s’est fait de manière impromptue. Mais au final, c’était une très belle expérience et qu’est-ce que nous avons ri !« , nous glisse-t-il.

Si Dub Inc et Brain Damage sont aujourd’hui les plus importants représentants du reggae de Sainté, la face émergée de l’iceberg stéphanois, l’on ne doit pas faire l’impasse sur sa partie immergée qui est considérable : Datune, Soul Sonics, Jah Mic, Jah Gaïa, NakSooKhaw, Tony Bakk, L’Entourloop, Fedayi Pacha, Metastaz, Redbong, Nomads & Skaetera (NSK), Kamana, Barabans, etc.
Ce qui frappe quand on observe cette liste (non exhaustive, cela s’entend), c’est la prédominance du band, du collectif ; en effet, comme nous l’évoquions plus haut, dès le début, Saint-Etienne s’est placé dans cette configuration là où Paris se posait en champion du sound system.
« C’est sûr que ce n’est Paris ici« , affirme Deuf, ex-chanteur de Jah Gaïa, aujourd’hui reconverti dans son projet solo après l’arrêt du groupe. Mais il conserve tout de même cette patte collective stéphanoise via la formation Gaïacoustik. « Le sound system ne me dérange pas forcément, j’ai participé aux sessions du City Youth notamment, mais il est clair que je préfère jouer avec des musiciens« , nous lâche-t-il encore.

Même Brain Damage comprenait un bassiste jusqu’en 2011, même L’Entourloop avec ses deux DJs se produit avec un trompettiste, en l’occurence N’Zeng, un ancien du Peuple de l’Herbe, et même Meca, le chanteur de NakSooKhaw, sillonne aujourd’hui les salles avec un band, bien qu’il vienne du sound system. « J’ai commencé à prendre le mic en 2001, on a fait des sessions de fou, je me souviens notamment de soirées mémorables au Tostaky avec Full Faya« .

Cette importance du groupe, elle trouve très probablement son origine dans la composition sociologique de la ville. Saint-Etienne est avant tout une ville ouvrière (les mines, la soie, la manufacture d’armes d’où sort le fameux FAMAS, etc) et nombreux sont les artistes à faire le parallèle avec les cités industrielles anglaises, telles que Birmingham, Leeds, Sheffield et leur big smoke. D’autant plus que l’Angleterre a vu naître un nombre incommensurable de groupes de reggae, mais aussi de punk et c’est justement elle qui a vu opérer le rapprochement entre les punks et les rastas dans les années soixante-dix. Et lorsqu’on se penche sur Saint-Etienne, on voit que Laurent Malfois sortait des groupes de punk avec son label Kronchtadt Tapes, que les Babylon Fighters ont été signés chez Bondage, la structure de Bérurier Noir, sans oublier que Brain Damage a toujours mentionné qu’il avait découvert le reggae via le punk anglais.

              kronchtadt tapes, punk, saint-etienne

Et puis il y a le football. L’ASSE est l’un des plus célèbres clubs de foot français et cela il le doit assurément à son kop, à ses milliers de supporters qui font bouillir le Chaudron lors des matches à domicile, et même à l’extérieur. Un jeune garçon nous déclarait d’ailleurs que le public mancunien avait été très impressionné par la ferveur des Stéphanois lors d’un 16ème de finale de Ligue Europa en 2017 contre Manchester United.

Par conséquent, c’est en toute logique que les artistes reggae de Sainté se retrouvaient jusqu’à il y a peu tous les ans lors de soirées intitulées City Youth. Ces rencontres en musique seront immortalisées via un morceau intitulé « City Youth’s Riddim » produit par Tony Bakk et sur lequel viennent toaster Dub Inc, Jah Gaïa, Kromi, Datune, etc…

C’est sur ces belles vibes que nous disons adieu à Saint-Etienne et à sa scène reggae flamboyante. Et même si aujourd’hui beaucoup de groupes ne sont plus en activité, l’on sait pertinemment qu’une nouvelle vague viendra raviver la flamme au cours des prochaines années. Ainsi, nous n’avons pas pleuré en quittant la ville, puisque l’on sait d’ores et déjà qu’on retournera observer tout cela de plus près.

Large Up à tous les Stéphanois, des pionniers aux plus jeunes.
Merci à tous les artistes qui nous ont accordé un peu (ou beaucoup) de leur temps afin de nous renseigner sur le sujet.
Et un immense BIG UP à Wadada pour nous avoir guidé partout dans Sainté durant ces quelques jours !!



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