Manudigital – Dub Trotter

Bon, on ne va pas y aller par quatre chemins et disons les choses d’emblée : il est vrai qu’on l’attendait avec une hâte certaine ce tout dernier EP de Manudigital. En effet, cela fait maintenant plus de deux ans que le beatmaker nous a mis l’eau à la bouche avec un nouveau projet plus axé sur le dub (voir ici) et il nous tardait de le découvrir. Notre patience a donc fini par être récompensée, puisque cet EP, Dub Trotter, est sorti le 16 octobre chez X-Ray Production.

Dub Trotter, en voilà un titre qui se suffit à lui-même pour essayer de comprendre où l’auteur a voulu en venir. Alors certes, les petits malins auront repéré le jeu de mots évident avec globe-trotter, mais ce qui nous intéresse, au-delà du fait que cet album a été composé sur la route et dans différentes localités all around the world, ce sont deux éléments non négligeables qui permettront de mieux appréhender ce Dub Trotter.

En premier lieu, c’est la présence de Manudigital dans le peloton de tête du classement du Bureau Export, structure qui dresse un état des lieux annuel des artistes français qui se produisent à l’étranger, démontrant ainsi la vitalité et le rayonnement du son made in France à l’extérieur de nos frontières. L’intéressé ne disait d’ailleurs pas autre chose à propos de sa popularité au Mexique rapportée par Derrick Parker himself : « Tu ne te rends pas compte, mais t’es une star ici ! » (voir ici). En effet, la scène reggae/dub française a acquis ses lettres de noblesse un peu partout autour du globe et ceci elle le doit en grande partie à son originalité.

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Et c’est là le deuxième point sur lequel nous allons nous pencher ; contrairement à leurs aînés jamaïcains ou anglais, les dubmakers hexagonaux n’ont jamais véritablement fait du dub à proprement parler. On ne le dira jamais assez, mais le dub c’est avant tout du remix et non de la création de morceaux ex nihilo et si les groupes de live (High Tone, Zenzile, Brain Damage, etc…) ont été estampillés dub c’est pour leur utilisation massive des techniques (écho, reverb, sample, etc…) initiées par King Tubby et Lee Perry. Outre cette originalité, l’autre fait indéniable qui caractérise cette french dub touch, c’est d’avoir ouvert le genre à d’autres styles tels que le hip-hop, le rock, la techno, la jungle, des expérimentations indus, etc, mais aussi à des sonorités plus « exotiques » et notamment issues de l’Orient.

Par conséquent, c’est en héritier direct de cette école éclectique que Manudigital vient se positionner avec son Dub Trotter. Mais s’il s’agit de sa première galette estampillée dub, le beatmaker n’en est cependant pas à son coup d’essai en matière de dub : on citera pêle-mêle une version du « Lively Up Yourself » de Bob Marley (voir ici), une collaboration avec Panda Dub sur son Bass Attack (la grosse chronique ici) ou encore un mix dub en live & direct durant le confinement (voir ici), sans oublier une apparition au Télérama Dub Festival en 2016 (le gros report ici), au cours duquel il jouera dans une formule live band (quasi à la manière de Zenzile et consorts) avec un batteur et un clavier.

Ce Dub Trotter est donc en quelque sorte un aboutissement logique de toutes les actions que Manudigital a pu mener jusqu’à présent ; après avoir exploré le dub de manière succincte, il fallait bien qu’un jour ou l’autre un tout cohérent émerge de son studio. Mais s’il s’est concentré sur le genre inventé par King Tubby dans cet EP, Manudigital n’en a pas moins fait du Manudigital, c’est-à-dire que le son est ici nettement digital, sauf à de rares exceptions près, telles que sur le titre d’ouverture « L’Ile aux Canards », dans une ambiance à la Kaly Live Dub où les instruments prennent le pas sur les machines. Mais parallèlement à cela, le son digital moderne se fait ressentir de même qu’un kick et une basse trap avant que le ton ne devienne plus rough et stepper en fin de morceau.

En effet, c’est un opus résolument dancefloor que le beatmaker nous a concocté ici, loud & heavy. Et il aurait même d’ailleurs pu porter le nom de son précédent Bass Attack, tellement les basses sont démesurées sur ce Dub Trotter, un peu comme si Manudigital avait compilé le son d’High Tone, d’O.B.F et d’OnDubGround, les représentants français les plus imparables en matière de basses épiques. On ne s’étonnera donc pas qu’il a fait appel à la fratrie de Tours pour remixer son « Must Get Panic » en feat. avec Peter Youthman et paru initialement sur son Digital Pixel (la grosse chronique ici) en 2016. Et là encore, les influences trap sont légion, au même titre que les gimmicks de DJ Snake et, bien évidemment le melodica d’Art-X.

On prend d’ailleurs une énorme claque avec un autre remix, en l’occurence « Dub De 13 », la version de « Friday De 13 », un tune produit avec Joseph Cotton en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015 basé sur le « One Blood » de Junior Reid. Ici le dancehall originel devient un stepper digital survitaminé et truffé de nappes électro façon Panda Dub. On remarque peu ou prou la même structure sur le maaaddd « Manila » quoique Manudigital va encore plus loin en glissant littéralement un intermède house en plein milieu du morceau. Qui l’eût cru ? Et comme si ce n’était pas suffisant, il s’est même permis de rajouter des sons très orientaux, signature, ainsi que nous le disions plus haut, de toute la scène dub française d’Improvisators Dub à Sumac Dub en passant par Kanka.

Et ceci sera poussé à son paroxysme avec « Iztapalapa In Dub » co-composé avec le Mexicain Bungalo Dub où le rythme enlevé et effréné se conjugue à une ambiance parsemée de sitar indien et de références arabisantes, comme si Manudigital avait voulu nous livrer sa propre bande-son d’Indiana Jones ou de Lawrence d’Arabie et nous rappelant en cela les tracks les plus aventuriers et cinéphiles d’High Tone, par exemple « Train To Transylvania » et « The Orientalist ». Et vu que le Mexique est décidément l’un des endroits sur Terre où Manudigital est le plus plébiscité, il a logiquement mis sur pied un « Mexicali » qui, lui aussi, rassemble kick puissant, basses rondes à souhait et influences electro.

Un peu plus au nord, ce n’est pas à bord d’un avion où il a embarqué dans « Canada Airport » mais plutôt dans une navette spatiale afin de détruire les Space Invaders à l’instar de son maître à skanker, Prince Jammy (qui n’était pas encore devenu King) en 1982, tellement le bombardement musical est intense. A ce propos, l’autre disciple de King Tubby, Scientist, avait lui aussi attaqué les Space Invaders dans l’album du même nom et on notera que la pochette de ce Dub Trotter présente de grandes similitudes avec celles de Tony McDermott, le graphiste qui avait illustré les œuvres de Scientist.

Il est ainsi évident que cet opus est taillé pour le sound system et pour la danse. Et c’est d’ailleurs l’une des figures de proue du toast actuel, en la personne de Blackout JA (capable de se poser autant sur des prods dancehall que sur du dub, que l’on repense à O.B.F ou Iron Dubz), que Manudigital a invité pour l’un des seuls tracks chantés de cet album. On remarquera cependant un léger écart à cette ambiance électrisante destinée à vous faire skanker avec le très dark, cold et indus « Eurostar », track souterrain ou sous-marin (choisissez, c’est selon) qui aurait pu sortir tout droit du High Damage, la rencontre sur disque entre High Tone et Brain Damage il y a une dizaine d’années ; car même si le beatmaker a calmé les bpm ici, les basses n’en restent pas moins enclines à faire vibrer votre palpitant…

…et celui de vos voisins, de même que sur « Noumea Hotel Room ». On exprime par conséquent toute notre gratitude et notre soutien aux clients des chambres mitoyennes de celle de Manudigital qui auront pu se frotter à ses basses épiques et à ses gimmicks digitaux pendant son séjour à l’autre bout du monde.

TRACKLIST

1. L’ile Aux Canards
2. Noumea Hotel Room
3. Must Get Remixed (feat Peter Youthman & Ondubground)
4. Manila
5. Canada Airport
6. Iztapalapa in Dub (feat Bungalo Dub)
7. Safe Guard (feat Blackout JA)
8. Eurostar
9. Dub De 13 (feat Joseph Cotton)
10. Mexicali

Artiste : Manudigital
EP : Dub Trotter
Label : X-Ray Production
Date de sortie : 16/10/2020

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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