Rick Wakeman et l'espace, c'est une grande histoire d'amour. Depuis sa collaboration avec David Bowie sur "Space Oddity" et "Life on Mars", le claviériste (qui a officié pendant longtemps au sein de Yes) n'a cessé de clamer son intérêt pour les étoiles et les planètes ; jusqu'à participer à l'événement Starmus, fondé notamment par Brian May et rassemblant intervenants scientifiques et musiciens. Puis en 2020 il consacre un album entier à la planète rouge, The Red Planet, auquel il ajoute une suite intitulée tout simplement Return to the Red Planet. Alors que penser d'un tel opus dans une discographie qui compte plus d'une centaine d'albums ?

Avec autant d'albums, on ne sait jamais à quoi s'attendre avec le magicien des claviers tant il a touché un peu à tout. D'autant plus que The Red Planet avait été un retour aux sources très agréable, rappelant les premiers hits tels que Journey to the Center of the Earth et The Six Wives of Henry VIII. Cependant, pour cette suite, Rick Wakeman semble plutôt lorgner du côté de The Myths and Legends of King Arthur and the Knights of the Round Table, avec notamment un retour aux compositions avec chanteur, enfin chanteuse en l'occurence puisque nous retrouvons Mollie Marriott, la fille de feu Steve Marriott, le guitariste et chanteur de Small Faces et Humble Pie. Cette dernière complète le célèbre English Rock Ensemble, groupe qui accompagne Rick en studio et en live avec Lee Pomeroy à la basse et Dave Colquhoun à la guitare, deux figures bien connues des fans du claviériste, ainsi que Adam Falkner à la batterie. Après plusieurs albums centrés sur le piano uniquement, il est bon de retrouver un environnement plus proche de Yes. En particulier quand l'accent a été plus mis sur la guitare que sur les synthétiseurs. Au moins, cela permet d'échapper au kitsch de certaines oeuvres comme White Rock qui présentait une facette un peu plus expérimentale de Rick Wakeman. Ce dernier s'éloigne donc un peu du prog complexe en s'inspirant parfois du rock de Led Zeppelin, sur "Noctis Labyrinthus" ou "Witch Hazel Hill". Il va même jusqu'à passer par les années 80 avec le très Kate Bush-ien "Noachis Terra". Les trois morceaux déjà cités permettent de mettre en lumière le travail d'Adam Falkner qui est extrêmement versatile, entre rock plus lourd et rythmes répétitifs presque électro.
L'accent mis sur les guitares fait parfois dériver certains thèmes vers des ambiances moins classiques pour Rick Wakeman, on pense notamment à la sublime partie très hispanisante de Lee Pomeroy sur "Martian Devil Dusts" ou "Noachis Terra". Dave, dont la basse brille en arrière plan, amène les compositions du claviériste vers un univers plus funk comme au début de "St Paul's Bay". Ce titre est vraisemblablement la pépite de l'album, notamment grâce aux interventions de la trompette qui emmène la composition vers le prog sombre de Pink Floyd. C'est donc un album très varié qui surprend parfois l'auditeur, même celui qui a écouté des dizaines de fois Yes ou les albums de Rick en solo. Le tableau est un peu assombri par certaines lignes de chant qui montrent les limites de Mollie dans les aigus, mais aussi par certains sons de clavier qui semblent un peu kitsch. Alors bien sûr, c'est un style qui fait partie du répertoire du claviériste à la cape - et dieu sait qu'on a aimé son style flamboyant ! - mais il faut reconnaître que lors de la première écoute, certaines mélodies font un peu tiquer et on regrette autant d'expérimentation.
En effet, lorsque Rick fait du Rick Wakeman, il le fait bien et c'est pour ça qu'on l'écoute. Lorsqu'il joue de l'orgue hammond sur "St Paul's Bay", c'est là qu'on comprend qu'il appartient au big four des claviéristes ayant contribué fortement au rock et au hard rock. Même constat lorsqu'il reprend son mellotron sur "Bowie's Vision" : forcément il se devait de faire un hommage à la fois sonore et textuel à son compère de toujours. A noter que cet instrument, ancêtre des samplers, est célèbre pour être à l'origine des intros de "Stairway to Heaven" et "Strawberry Fields Forever". Et il y a bien une touche de Beatles dans le début de "Medussae Fossae", pour ensuite dériver vers les atmosphères que les fans du Yes de la première époque (la meilleure ?) connaissent bien. C'est peut-être un autre écueil de cet album : Rick semble parfois se plagier et si on ne fait pas attention à la multitude de détails, la première écoute semble un peu familière. "The Jezero Crater", titre d'ouverture, aurait presque pu figurer sur Journey to the Center of the Earth et le claviériste use et abuse des soli composés à l'aide de la gamme de blues. L'album contient également une intervention à l'orgue d'église souligné par des choeurs, chose assez classique chez le britannique.
Il faut donc passer la première écoute pour aller au-delà de ce préjugé qui consisterait à dire que Rick n'est pas sorti de sa zone de confort. Une lecture de l'album au casque permet de révéler le travail subtil d'Adam Falkner, notamment à la charley, mais également de Lee Pomeroy. Ce dernier amène vraiment quelque chose avec des lignes de basse aussi mélodiques que les parties principales de Rick. L'album se révèle vraiment petit à petit et l'English Rock Ensemble fait vraiment du bien à l'univers musical du magicien des claviers, ce qui fait que lorsque "The Epoch of Mars" se termine, il y a cette sensation d'un ouvrage bien rempli. Ce dernier titre possède un rythme syncopé proche de Genesis avec des sons de cuivre qui rappellent les grandes BO de Vangelis et des choeurs épiques comme sur Journey to the Center of the Earth. Il reprend finalement tout ce qui a été développé tout au long de Return to the Red Planet, à savoir les classiques des années 70, les années 80 et la sensation d'unicité que Rick arrive à atteindre avec ses musiciens. Ce morceau de clôture contient par ailleurs la plus belle prestation de Mollie Marriott. Son chant va parfaitement avec les nappes de cordes qui rappellent un peu Oxygene de Jean Michel Jarre, avant que le titre ne se dirige avec la guitare vers une fin plus proche de "Space Oddity". La boucle est bouclée !
Si Return to the Red Planet n'égale ni la première partie de ce dytpique, ni les premières oeuvres de Rick Wakeman, cet album contient plusieurs choses qui font que le claviériste reste, après plus de 50 ans de carrière, un excellent compositeur. Après tout ce temps, il est indéniable que Rick possède ce style reconnaissable dès les premières notes, mais même après une centaine d'albums il ne fait pas du surplace. Tout en reprenant certains éléments de The Red Planet, il ne le copie en aucun cas et propose une prise de risque assumée avec le retour à des compositions chantées. Ne reste plus qu'à espérer que le britannique passe de l'autre côté de la Manche pour une tournée, dix ans après son dernier passage en France avec Yes featuring Jon Anderson, Trevor Rabin, Rick Wakeman pour interpréter les deux albums ou alors, rendre hommage à Jules Verne et jouer quelques titres de Journey to the Center of the Earth (après tout, nous fêterons le bicentennaire de sa naissance en 2028).
Tracklist :
- The Jezero Crater (06:56)
- Bowie's Vision (05:45)
- Noctis Labyrinthus (05:28)
- Noachis Terra (Land of Noah) (06:23)
- Witch Hazel Hill (04:02)
- St Paul's Bay (06:53)
- Martian Dust Devils (04:53)
- Medusae Fossae (04:26)
- The Epochs of Mars (07:45)
- L'album The Moth sort le 16 octobre sur le label Madfish et est déjà disponible à la précommande ici.






