Un concert de Big Big Train en France, c'est exceptionnel. C'est même inédit puisque le groupe qui tourne depuis plusieurs dizaines d'années, n'avait jamais mis le pied dans notre contrée. A l'occasion de leur date unique le 4 octobre, proche de Nancy, nous nous sommes entretenus avec le batteur Nick D'Virgilio, que vous avez sûrement déjà entendu au sein de Spock's Beard ou même sur le dernier album studio de Genesis Calling All Stations. D'ailleurs pour la petite histoire, pour cet album, David Longdon, le chanteur de Big Big Train qui nous a quittés il y a cinq ans, avait été envisagé. Retour donc avec le batteur sur ce qu'est la vie en tournée avec le groupe et sur ses différents projets.

La Grosse Radio : Bonjour Nick et merci de prendre de ton temps alors que tu es en pleine répétition pour la tournée de Big Big Train, c'est bien ça ?
Nick D'Virgilio : Oui. On est au quatrième jour, je crois. Il nous reste quelques jours, et tout se met en place comme prévu.
Justement, quelle est la meilleure période pour une tournée ? Est-ce l'excitation des premiers concerts, ceux du milieu de tournée quand tout devient plus facile et plus fluide, ou les derniers concerts avec la nostalgie et le sentiment que tout touche à sa fin ?
Personnellement, je dirais plutôt le milieu, ou une fois que le groupe est bien rodé. J'aime l'excitation des débuts, les premiers concerts où on apprend tout, parce que le groupe sonne super bien. Mais une fois qu'on a fait les cinq, six, sept premiers concerts, qu'on est vraiment dans le rythme, on n'a plus besoin de trop réfléchir. On joue la musique plus intensément qu'on ne la réfléchit vraiment. C'est une affaire de cœur, plus que de cerveau. Et là, c'est fantastique.
Ce sera le premier concert de Big Big Train en France. Alors, à quoi peut-on s'attendre lors d'un concert de Big Big Train ? Après tout, peu de Français vous ont vus sur scène donc c'est le moment de faire de la pub (rires).
Sur scène, vous allez retrouver un groupe d'excellents musiciens qui prennent leur métier très au sérieux mais on s'amuse beaucoup aussi. Même si on joue de la musique sérieuse, l'ambiance est toujours au top sur scène. Je pense que c'est parce qu'on arrive à faire participer le public. On se donne à fond. Le son est excellent. On a une super équipe en façade et du super matériel. Ça promet d'être génial. On essaie de passer un super moment et de le partager avec le public.
Qu'est-ce qui est le plus difficile quand on crée un spectacle avec Big Big Train ? Car après tout, votre musique est assez complexe avec de nombreux arrangements, des harmonies, il y a pas mal de monde sur scène.
Il y a beaucoup de parties chant. On aime créer de belles harmonies vocales bien imbriquées et c'est peut-être ce qui est le plus difficile à maîtriser. Donc on essaye de reproduire tout ce qu'on a fait sur l'album. Il y a aussi des passages difficiles, bien sûr. Mais en fait, il s'agit surtout de bien jouer avec les nuances et l'émotion, de faire en sorte que les passages forts et puissants soient vraiment puissants et que les passages calmes le soient vraiment. Un peu comme le mouvement de va et vient de la marée. Et ça rejoint ta question précédente : plus on joue et plus on se produit sur scène, plus tout se met en place naturellement. On peut faire un maximum de répétitions, mais c'est seulement une fois sur scène, devant un public, qu'on se rend vraiment compte de l'efficacité du tout.
Quelle part de liberté laisses-tu à l'improvisation pendant les concerts au niveau de ton jeu ? Vu le nombre de breaks, de fills etc... est-ce que tout est méticuleusement préparé ou essaies-tu de t'adapter à l'ambiance, à l'atmosphère ?
Non, tout n'est pas méticuleusement préparé. Enfin, pour moi, non. C'est assez fidèle à ce qui est enregistré. J'essaie d'être régulier mais ce n'est pas exactement la même chose tous les soirs parce qu'il y a beaucoup de breaks de batterie et ce genre de choses. Du coup, je pousse certaines choses et je les joue vraiment différemment chaque soir. Et il y a certaines choses que je joue exactement de la même manière. Donc, un peu des deux, je crois.
Et à quoi ressemble ton matos pour cette partie de la tournée ? Tu as joué sur différentes scènes dans toute ta carrière, des grandes salles et des petits clubs et pour la date française par exemple, la scène est relativement petite. Donc est-ce que tu as dû réduire la taille de ton kit ?
(Nick change la caméra de son téléphone et montre son kit). J'ai donc deux toms suspendus et deux toms basse, une grosse caisse et deux caisses claires. Il s'agit d'une grosse caisse standard de 14 pouces par 6,5 pouces et d'une petite caisse claire de 12 pouces sur le côté. C'est une configuration très classique pour moi. Mais c'est une toute nouvelle batterie Gretsch qui n'est même pas encore commercialisée. Du coup, je dois rester un peu discret à ce sujet jusqu'à sa sortie officielle. Mais je l'emmène en tournée. Ils sont donc d'accord pour que je les intègre. Et j'utilise différentes cymbales, notamment des Sabian. Mais une configuration relativement simple. J'ai juste assez de toms pour avoir de quoi jouer, mais pas trop. Ces petites scènes sont intéressantes. On arrive généralement à s'en sortir et notre configuration est différente. Je me place donc sur le côté, à l'avant de la scène. Ainsi, lorsque vous regardez la scène, je serai sur la droite, tourné de profil. Je regarderai donc par-dessus mon épaule gauche, le public sera ici. Notre claviériste me fera face de l'autre côté de la scène. Et entre nous, il y aura tous les autres.
Est-ce que tu ressens une différence quand tu joues sur des petites scènes ? Ou est-ce que c'est pareil que de jouer dans de grandes salles comme avec Steve Hackett, par exemple ? Oui, c'est différent. Mais parfois, c'est vraiment sympa de jouer sur des petites scènes.
Dans les petites salles, la foule est juste devant vous. L'ambiance est différente. Chaque lieu a quelque chose de spécial en fait. Dans ma vie, j'ai eu la chance de jouer dans d'immenses salles, et c'était génial. Mais jouer sur de petites scènes peut être vraiment très amusant. Il faut aussi être irréprochable sur une petite scène, car tout le monde peut tout voir et tout entendre. Impossible de cacher quoi que ce soit sur une petite scène dans un petit club. Tout est là, sous nos yeux.
D'accord. Et est-ce difficile pour toi de jouer de la batterie et de chanter en même temps ? Parce que j'ai vu une vidéo de toi récemment où tu chantais et jouais de la batterie sur des mesures asymétriques, par exemple. Donc, en théorie, jouer sur des mesures asymétriques est déjà difficile. Comment fais-tu pour gérer deux, trois, quatre, voire cinq choses différentes en même temps ? Est-ce que ça vient naturellement, ou est-ce que tu dois vraiment répéter et te concentrer sur une chose à la fois ?
Heureusement, pour moi, c'est assez naturel. Je pratique tout ça depuis très longtemps, alors j'ai la chance d'avoir cette aptitude, si l'on peut dire. Mais oui, ce n'est pas facile. En général, je me concentre d'abord sur la batterie et je m'assure de bien la maîtriser. Il faut trouver où les rythmes s'accordent et où ils divergent. Et c'est incroyable ce que le cerveau est capable de faire si on lui en laisse l'occasion.
Est-ce que tu as parfois essayé de te limiter dans ton jeu et ton chant en simplifiant les passages trop difficiles ?
J'essaie de garder le même niveau. Mais, si je dois simplifier quelque chose pour que ça fonctionne, je le ferai. Il faut savoir mettre son orgueil de côté et faire ce qu'il faut pour que ça marche. Mais j'essaie, vraiment, de rester aussi fidèle que possible à l'enregistrement ou à la partie que j'ai créée.
Et à propos, y a-t-il des morceaux dans la setlist qui sont particulièrement difficiles et exigeants techniquement pour toi à la batterie ?
Ouais. Il y a plein de morceaux difficiles, mais c'est ce qui rend ce groupe si cool. Il y a de tout. On joue Woodcut, notre nouvel album, du début à la fin. Il y a de très beaux morceaux, assez difficiles à jouer et quelques petites choses aussi dans le premier set. L'important, c'est de garder le rythme, quoi qu'il arrive. Et de maintenir le tempo, sans précipiter ni traîner. C'est mon rôle principal en tant que batteur : garder le rythme et ne pas laisser les émotions prendre le dessus. Il faut se détendre et se débarrasser des aspects les plus difficiles. Ne pas trop réfléchir et plus on s'entraîne et plus ça devient facile.
N'est-ce pas difficile de ne pas se laisser distraire par de nombreux éléments différents lorsqu'on joue, surtout la batterie, car on est censé être le pilier rythmique du groupe ? N'est-ce pas parfois difficile de ne pas se laisser distraire par le public, les autres membres du groupe, et de rater un temps, par exemple ?
C'est déjà arrivé, c'est certain (rires). On essaie de l'éviter, on fait tout pour que ça ne se reproduise pas, mais parfois, on a l'esprit qui vagabonde et il faut juste essayer de rester concentré du mieux qu'on peut. Bon après, c'est juste de la musique. C'est pas de la neurochirurgie ou quoi que ce soit de ce genre. Si quelque chose tourne mal, tu essaies juste de surmonter ça, faire comme si c'était fait exprès. Parfois, ça marche et sinon tu rejettes la faute sur le bassiste (rires).
Tu joues au click pour cette tournée ?
Par moments. Pour le set Woodcut, oui car on joue l'intégralité du disque et tout est synchronisé avec les films projetés en même temps. Et donc, on doit être parfaitement synchros avec les projections. Il y a aussi quelques morceaux à mémoriser dans la première partie, mais c'est surtout des titres qu'on a déjà joués. Donc, il n'y a que quelques trucs à retenir.
Et n'est-ce pas, une fois de plus, difficile de s'adapter, de passer d'un set plus libre à un set au click ?
Non pas vraiment, je fais souvent ce genre d'aller retour. Je joue souvent au métronome mes propres compos et celles d'autres groupes. Jouer au click, ça permet de mieux maîtriser les morceaux sans métronome. Du coup, quand on joue un morceau sans aide, on a tendance à avoir un meilleur sens du rythme, comme une horloge interne qui reste bien calée.
D'une manière générale, au fil du temps, qu'as-tu appris en tournant avec différents artistes ?
Toutes sortes de choses. Je veux dire, leur façon de jouer, leur comportement sur scène, en tournée, en dehors de la scène, dans leur vie privée, et comment ils s'entendent avec les gens. C'est probablement la chose la plus importante que j'ai apprise, plus encore que la musique : comprendre le comportement des gens et savoir s'adapter aux différentes situations. Ça m'a permis de trouver beaucoup de travail au fil des ans, et c'est précisément ce qui compte, car parfois, il ne s'agit pas seulement de savoir jouer. C'est votre façon de vous entendre avec les autres qui, honnêtement, vous assure un travail régulier, qui vous permet d'être engagé de plus en plus souvent.
Et au fil des années, as-tu modifié ton mode de vie pendant les tournées pour l'adapter à ta santé, à la situation en général ?
Bien sûr. Je veux dire, au début, on faisait la fête comme des fous. Je ne touchais pas beaucoup à la drogue à l'époque. J'en ai pris un peu de temps en temps, mais c'est du passé. Ça remonte à des années. J'ai arrêté de fumer en 2001. Ça fait donc 25 ans que je n'ai pas touché une cigarette. Du coup, oui, j'ai complètement changé mes habitudes et ma façon de voyager. J'essaie de rester en aussi bonne santé que possible, de faire du sport, de rester actif, bien manger.
D'autres conseils à donner aux musiciens qui partent en tournée ? Tu as dit bien manger, faire de l'exercice, et quoi d'autre ?
Bougez, prenez du temps pour vous, reposez-vous bien. N'ayez pas peur de dormir. Il faut toujours être en forme pour le lendemain, si tu ne fais pas la fête c'est pas grave. Il faut prendre soin de soi car le plus important ce sont les concerts. Quand tu es en tournée, il faut donner un super spectacle à ce nouveau public chaque soir. Même si tu as joué ces morceaux des centaines de fois, pour eux, c'est peut-être la première fois qu'ils te voient en concert. Il faut donc jouer comme si c'était ton tout premier concert. Pour moi le meilleur conseil c'est celui-ci : "Prends soin de toi, entretiens de bonnes relations avec tes amis et les autres membres de l'équipe, fais preuve de respect et traite les gens avec élégance. Et puis, une fois sur scène, donne le meilleur de toi-même."
L'histoire de Big Big Train a été marquée par de nombreuses difficultés, avec des changements de formation, le décès de David. Est-ce que cela a influencé la dynamique du groupe, son état d'esprit, et est-ce que cela vous a permis de devenir plus forts ?
Je le crois. On est vraiment soudés à présent. Les relations ont toujours été bonnes mais les changements de line-up ont créé une atmosphère différente à chaque fois. Du coup, on s'adapte, tout simplement et au fil des années, on est tous devenus de très bons amis, on aime bien passer du temps ensemble, aller dîner et faire des activités en dehors de la musique. Ça aide beaucoup.
Tu jongles toujours entre plusieurs groupes et projets alors, après cette tournée, quels sont tes projets ?
Eh bien, je travaille pour Gretsch Drums donc je m'occupe de tout ce qui est marketing, de la création de contenu et de la réalisation de vidéos. J'y consacre beaucoup de temps quand je suis chez moi. C'est en quelque sorte mon activité principale. J'ai un album solo que je suis en train d'enregistrer. Big Big Train sera de nouveau en tournée l'année prochaine et on travaille déjà sur notre prochain album. Voilà pour l'essentiel : mais Big Big Train est mon groupe principal. Je veux dire, les projets que j'ai faits avant, comme avec Mr. Big et Steve Hackett, c'était un peu comme si ces opportunités me tombaient dessus. Je ne cherchais pas vraiment ces contrats. Je suis content qu'ils se soient présentés, parce que c'était génial de travailler dessus et ces concerts m'ont permis de vivre des expériences incroyables mais c'étaient des choses assez ponctuelles. Big Big Train est mon groupe depuis longtemps donc on va continuer comme ça tant que ça durera. Et je ferai aussi de la musique en parallèle, de mon côté.
Quelle est la différence entre jouer pour Big Big Train, Steve Hackett, Le Cirque du Soleil, Spock's Beard, etc. ?
Chaque projet est différent bien sûr. Quand je faisais partie de la troupe du Cirque du Soleil, c'était très rigide car il fallait que ce soit quasiment identique chaque soir. Même si j'ai réussi à improviser un peu sur mes parties de batterie c'était très structuré. Quand je faisais partie de Spock's Beard, c'était la folie, et tant mieux ! Même s'il y avait des côtés négatifs, il y avait beaucoup de côtés positifs. Chez Big Big Train, tout le monde s'engage à jouer du mieux qu'il peut et c'est assez réconfortant.
On a parlé du fait de tourner avec Steve Hackett. Tu as eu l'opportunité de jouer avec Genesis en studio, et on sait à quel point tu es fan de ce groupe. Est-ce différent quand on joue pour ses idoles, une pression particulière.
Pour Steve Hackett, ce n'était pas vraiment de la pression. Il est super cool, très gentil et facile à vivre. Je ne l'ai rencontré que tard dans sa vie. Il avait probablement déjà la soixantaine, je ne sais donc pas à quoi il ressemblait dans sa jeunesse, mais j'ai eu la chance de jouer avec lui et il était vraiment très décontracté. J'ai fait simplement ce que j'avais à faire. En fait, j'ai essayé de jouer les parties au plus près de celles de Phil Collins, parce que ça me parlait : Phil est mon idole en tant que batteur alors j'ai essayé de rester fidèle à son style. Et puis l'ambiance, l'atmosphère et l'énergie sur scène étaient vraiment détendues et agréables. Ca c'était vraiment appréciable car j'ai déjà joué avec des artistes avec lesquels ce n'était pas toujours le cas au fil des années. Steve a rendu les choses super faciles.
En parlant d'idole, tu avais un podcast intitulé "So You Want to Be a Musician" dans lequel tu interviewes de nombreux musiciens. Si tu pouvais interviewer une de tes idoles, ça serait qui ?
Franchement, je ne sais pas. J'aime bien parler aux gens de ce qu'ils font. Ça fait un moment que je ne l'ai pas fait, parce que j'étais tellement débordé que je n'arrivais plus à jongler avec tout le reste. Du coup, j'ai dû mettre ça de côté. Mais clairement, je ne sais pas, il y a plein de choses dont j'aimerais parler. J'aime savoir comment la musique a influencé leur vie personnelle, comment ils appréhendent le côté mental du métier de musicien, comment ils gèrent les difficultés, comment elle les marque et comment elle a contribué à leur réussite professionnelle. Je trouve cela passionnant, car la musique peut nous apprendre à vivre et à nous épanouir dans ce monde.
Dernière question : j'ai vu que tu allais jouer avec Big Big Train sur la croisière Cruise to the Edge. Sur le même bateau, il y aura Spock's Beard et Neal Morse. Je suppose que vous pourriez faire quelque chose, histoire de reformer le Spock's Beard old school ?
Je l'espère. On ne peut pas être tous dans le même bateau et ne rien faire ! On sera prisonniers, on ne pourra pas s'échapper donc je suppose qu'on fera quelque chose (rires). Je pense que ça pourrait se faire dans le cadre des Late Night Live : ce sont des jams organisées vers 23h après les concerts des autres groupes. On pourrait peut-être monter sur scène tous ensemble et jouer quelques morceaux. Franchement, ce n'est pas tous les jours qu'on se retrouve au même endroit, au même moment donc il y aura forcément quelque chose de spécial.
Un grand merci à Nick D'Virgilio qui n'a pas hésité malgré son rhume et malgré les répétitions à prendre du temps pour répondre à nos questions. Merci à Nick Shilton et Arie Verstegen pour la logistique.
N'oubliez pas que Big Big Train se produira en France UNIQUEMENT le 4 octobre Chez Paulette, une salle proche de Nancy. Plus d'infos ici.



