L’Alligator est de retour à Paname !

Depuis 2014, LGR se fait l'écho de ce festival, véritable chambre d'écho hexagonale du blues, ouvert sur les musiques du monde imprégnées par ce son fondateur. Absent en 2021, le Gator faisait son come-back parisien ce 20 février à la Maroquinerie, avant d'essaimer en régions. Une triple affiche introduite par le jeune français Theo Charaf, lequel vanta celui qui lui succéda sur scène, le Louisianais d'adoption et exégète du blues Jerron "Blind Boy" Paxton. Le duo de Fort Wayne (Illinois) Left Lane Cruiser clôtura avec force décibels cette première soirée de cette seizième édition du Festival des Nuits de l'Alligator.

Théo Charaf, lyonnais de 27 piges, estampillé découverte récente du blues hexagonal. Chemise à carreaux, Converses bleues et à ses pieds, un verre de rouge qu'il savourera délicatement, une setlist manuscrite et un carnet à dessin où on distingue le profil d'un musicien noir, agrémenté de ce qui ressemble à une dédicace. Un gri-gri ? Il trône seul au milieu de ses grattes, elles lui font comme un rempart. L’énorme micro derrière lequel on peine à le voir, la mèche corbeau qui barre son front ont-ils aussi valeurs de symboliques protectrices… C'est qu'il faut un bel aplomb pour ouvrir en solo une Nuit du Gator. Le timbre de voix descend dans les profondeurs en crissant sur le gravier. Rien de plus normal pour un bluesman, on ne s’attend pas à ce qu'il parte en vrille dans les aigus. L'œil est sombre et incandescent et il tord la bouche mieux qu'un redneck chiquant son jus de tabac.

Crédit photos : David Poulain / David Poulain

On chope les mots-clés des chansons, qui semblent tous relevés de la sémantique habituelle. Woman, killing, prison, devil, die… Comme il dit lui-même avec humour “on ne va pas trop se marrer, mais je devrais varier mes manières de me plaindre". Un Vampire s'invite même au bal… Sans surprises, il convoque les mannes de Robert Johnson, alterne des blues râpeux et des ballades bluegrass désenchantées. Pour son final, il troquera son acoustique contre une blanche Dusenberg chargée en électricité ; début a capella en marquant le tempo du pied, puis incantations sur fond de riffs puissants pour une double reprise de Skip JamesDevil Got My Woman” et “Hard Time Killing Floor Blues”.

Crédit photos : David Poulain / David Poulain

Théo avait beau nous avoir prévenu, Jerron “Blind boy” Paxton en a décoiffé plus d’un durant son set. Le natif du district de Watts à L.A. - mais élevé au grain en Louisiane - est l’antithèse du p’tit frenchy. Deux fois plus large et dix fois plus porté sur la rigolade, il n’est guère plus vieux - trente-trois ans - mais il porte en lui l’âme des racines de la musique noire américaine et va effectivement respecter au pied de la lettre le deal prévu dans le programme ; c’est bien à un road trip “dans l’âge d’or perdu du blues des années 20” qu’il nous a convié ce soir là. Alternant avec une virtuosité et une facilité déconcertante guitare, banjo, harmo, piano et violon, il nous scotche littéralement. Ce ne sont pas juste les aficionados du premier rang qui communient avec lui, dès le début du set, c’est toute la salle qui s’embrase.

Crédit photos : David Poulain / David Poulain

Impossible de résister au bagou et au charme de ce showman qui nous vante les racines françaises de la Louisiane, restituant à merveille l’accent Cajun. Lorsque sur “How I got Over”, il narre les amours de son arrière-grand-mère tout en accordant son banjo ou plus tard, quand il digresse sur John Wayne et le papier toilette nécessairement “though” du Duke, tout le monde glousse avec lui. De la même façon que ça tape en rythme quand il sort l’harmonica et nous fait une démonstration de jeu “façon locomotive”, imitant tour à tour The Santa Fe, le Texas Midland et même une Cadillac ! Et quand il s’installe derrière le clavier, c’est pour nous transporter dans un honkytonk en susurrant le “I Ain’t got nobody” de Fats Weller ou donnant à son jeu des effluves de ragtime ou de boogie. C’est au violon et sur une valse Louisianaise Drunkard Hiccup, qu’il nous quitte après une dernière pirouette. La traduction Hiccup - hoquet - qu’il interprète comme “okay” le fait presque pleurer de rire. 

Crédit photos : David Poulain / David Poulain

Avec le duo Left Lane Cruiser, on se transporte dans l’Indiana et le centre de gravité de la scène se déplace à droite toute. La batterie de Pete Dio est installée côté cour et son guitariste d’acolyte Frederick “Joe” Evans IV occupe la position centrale, assis sur une chaise, ampli à ses côtés et à son pied une seule et unique pédale. Un dispositif qui nous a guère inquiété et qui nous fait sauter en l’air quand sans prévenir - promis, on croyait écouter les balances - le dénommé Joe fait hurler sa guitare. Vite, les bouchons ! La rupture, la vraie, après le jeu subtil et délicat de leur prédécesseur. Là aussi, il n’y a pas tromperie sur la marchandise ; "si AC/DC avait été un groupe de blues", annonçait le programme, "il s'appellerait les Left Lane Cruiser...". Niveau volume, le duo de Fort Wayne aurait effectivement pu y prétendre. Les amateurs de headbang ne s’y trompent d'ailleurs pas et réagissent de suite ;  le chant hurlé de Joe - impossible à entendre tant il sature sa guitare à grands coups d’accords ouverts - ça leur cause ! Ils vont peut-être même se reconnaître dans sa dégaine, à son bonnet enfoncé jusqu’aux yeux et ses demi de bières vidés cul-sec…

Crédit photos : David Poulain / David Poulain

Pete et lui se tireront mutuellement le chapeau après dix années semble-t-il de scène ensemble, reprenant des standards de R.L Burnside (lequel ne demandait sans doute pas tant, mais s’en foutant royalement là où il est) et interprétant de nouveaux morceaux. Et pendant un temps, la sauce prends bien. Et la bière aidant, Joe s’avère atteint d’une logorrhée aiguë, mais autant nous comprenions sans difficulté Jerron Paxton, autant l'accent du Midwest ne nous permet de saisir que des “You know, Motherfucker” et autre “shit”. Son style de jeu et sa frappe sauvage au médiator l’obligent à passer au moins cinq minutes à s’accorder entre chaque morceau. Inutile de dire que certains commencent à trouver la chose pénible et l’enjoignent à jouer et à moins bavasser. Heureusement, Pete Dio vole à la rescousse de son compère et c’est grâce à lui que le show ne se barre pas complètement en sucette. Question dextérité et feeling, il n’a rien à envier à Jerron Paxton et il sait cogner autant que caresser ses fûts et gratouiller vigoureusement sa washboard. Frederick “Joe” Evans IV aura multiplié les “Merci Paris” tout au long du set, pas sûr que tous le remercient de sa prestation…

Crédit photos : David Poulain / David Poulain

Ce superbe co-plateau franco-américain est déjà parti essaimer la bonne parole en région, mais un autre va lui succéder, vendredi 25 février, toujours à la Maroquinerie ; avec les Howlin'jaws et Alvida. Évidemment, nous y serons et nous vous en causerons sur LGR !

Avant toute utilisation des photographies publiées sur cette page, merci de contacter David Poulain. Idem pour les vidéo : contact : Franck Rapido



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