Un désir fou pour les gouverner tous – As Blue as Indigo par Tigercub

C’est à l’occasion d’un second album, livré le 18 juin 2021 sur le label Blame Recordings (société montée par le chanteur, Jamie Hall), que Tigercub est revenu, avec un 10 titres dont seuls les Britanniques ont le secret. Cinq ans après le premier opus Abstract Figures in the Dark, voici As Blue as Indigo.

James Allix (batterie), Jamie Hall (chant & guitare) et Jimi Wheelwright (basse) sont originaires de Brighton, une ville côtière du Royaume-Uni dont quelques gros groupes viennent également, Royal Blood pour ne citer qu’eux. C’est d’ailleurs sur Sea monsters 3: The best of Brighton qu’on les découvre en 2013, compilation depuis laquelle on compte une dizaine de sorties, sans y inclure As Blue as Indigo.

de gauche à droite, James Allix (batterie), Jamie Hall (chant & guitare), Jimi Wheelwright (basse) assis sur 3 chaises disposées comme un banc.
De gauche à droite : James Allix (batterie),Jamie Hall (chant & guitare), Jimi Wheelwright (basse) | Photo : Bridie Florence

Un désir fou pour les gouverner tous, tel est le mantra de l’album. Blue as Indigo, c’est en soi la référence à la confusion passionnelle. Un bleu teinté de rouge, de passion et de fièvre, un bleu comme l’indigo.

Couleur froide par excellence, le bleu s’oppose au rouge de l’indigo, la couleur chaude. Blue as Indigo, c’est un oxymore comme le “clair obscur”. Une vaine tentative de la part du chanteur de paraître aussi “bleu” qu’il n’est “rouge”, aussi calme qu’il n’est irréfléchi, ou stoïque qu’il n’est passionné. L’album tout entier se base sur ce postulat : l’amour, les relations dysfonctionnelles et le chanteur face à ses conceptions déchues.


Les yeux dans les phares, le temps de l’instantanéité


On ouvre As Blue as Indigo sur un titre de 2’57 coupé au tiers. Une ballade et un riff qui éclate la structure du rythme. On passe tour à tour du 6/4 au 4/4, de la ballade au pogo, de la suite d’accords palm-mutés au break, pour terminer sur l’apothéose du riff principal – le même que celui de la ballade dans une forme différente. Tout est à peu près résumé ici, du clean planant au goût pour les basses, les disto sales et les riffs justes.

C’est sur « Sleepwalker » et « Stop Beating on My Heart (Like a Bass Drum) » qu’on retrouvera ce côté-là en grande partie. Ils ont les plus gros riffs de l’album et « Sleepwalker » est étonnant rythmiquement, tant les instruments semblent déphasés par rapport à la batterie. 

Sur ce titre, le riff principal tourne bien sur 4 mesures de 4 temps, mais boucle sur le « et » (contretemps) du 3ème temps de la première boucle.

On a ce qui ressemble à deux cycles du même riff sur 8 mesures de 8|8, mais l’un déborde sur l’autre d’un demi-temps. On pourrait résumer la métrique comme suit : 3*8|8 + 7|8 suivi d’un 9|8 + 3*8|8.

Tout ceci donnant l’illusion d’un 4|4 sur 4 mesures.

Sur « Stop Beating on My Heart (Like a Bass Drum) » on s’attend à un riff rentre-dedans dès l’intro, quelque chose d’assez brut. À la place, ce sont des harmonies vocales qui ouvrent le titre, pour une sensation presque pop alors qu’il se trouve dans la partie énervée de l’album. Très vite, ces harmonies sont remplacées par le thème bien reconnaissable et énergique du morceau ; le hissant de fait au rang des plus mélodiques et puissants de l’album.

Dans cette première partie de As Blue As Indigo, c’est plein de bonnes idées, c’est bien droit et ça semble surtout très naturel. Finalement, ce que l’on vient chercher chez eux c’est de l’énergie, un truc qui reste en tête. Tigercub est en terrain conquis et ça change tout. Là où certains vont chercher une complexité mal aboutie, ici on trouve de la recherche rythmique, un fond aux titres, des harmonies parfois géniales. C’est sûrement pour cela que le groupe plaît autant et se constitue une réelle fanbase. 

Pour « Blue Mist in My Head », on part de 4 tonalités et une descente pour boucler. Le schéma n’est pas compliqué, mais la section rythmique est une nouvelle fois folle. La basse apporte juste ce qu’il faut, ne rend jamais le propos indistinct et sert toujours l’énergie que le titre met en place – et c’est un vrai kiff d’en écouter une aussi présente sans qu’elle ne fasse d’excès de zèle. Pour la guitare, elle colle à la basse et le chant joue avec les temps, parachevant le titre.

« Funeral », 5ème titre et centre de l’album, se marginalise par sa composition progressive dénuée de guitare distordue. Il y propose d’un côté l’apogée du rejet évoqué par le chanteur dans ses paroles et de l’autre la pause attendue côté énergie. Jamie Hall le présente comme : « Un titre qu’il a écrit pour faire face à la mort, plus précisément pour faire face à celles de ses grands-mères, mais aussi pour celles du nombre choquant de ses amis partis d’un suicide ». Comme une naissance sous le signe de la mort des constructions sociales. 

Original : Funeral, is a song I wrote to cope with death, firstly to directly cope with my grandmothers passing, but also as an emotional outpouring to the shocking amount of friends i have lost to suicide over the years.. I find songwriting incredibly cathartic and therapeutic, it helps me process my emotions and figure out what lies at the core of me. I find it difficult to properly express myself in day to day life, I was always taught as a male that to portray anything other than stoicism was a sign of weakness and that it should be overridden with jovial humour and general toxic bullshit. Nowadays we are all learning how wrong this affectation is, and rightly so.
Jamie Hall, chanteur de Tigercubsource.


Traduction : Funeral est un titre que j’ai écrit pour faire face à la mort, premièrement rapidement dans le but de faire face aux décès de mes grand-mères, mais aussi comme d’un bouc émissaire émotionnel concernant le nombre effarant de mes amis partis d’un suicide ces dernières années. L’écriture (de chansons) est pour moi incroyablement cathartique et therapeutique, ça m’aide à passer mes émotions au crible, à découvrir ce qui se cache en-dessous, au plus profond de moi. Je trouve difficile d’exprimer correctement ce que je ressent dans la vie de tous les jours. J’ai toujours appris, en tant qu’homme, à voir tout ce qui n’est pas stoicisme comme un signe de faiblesse – à le cacher par le biais d’un humour de circonstance ou de conneries toxiques habituelles. Aujourd’hui, on apprend tous de quelle façon ces choses là sont fausses, et avec raison.


L’introspection et le temps de l’accalmie 


On mettra un petit bémol sur cette seconde partie. « Built to Fail », « Shame », « As long as You’re Next to Me » et « Beauty » paraissent en-dessous en termes d’énergie comme de mélodie, par rapport à la qualité générale de l’album.

Il en reste que c’est ici que le groupe expérimente le plus les ambiances clean. « Built to Fail » avec une atmosphère enveloppante réalisée au piano/clavier, « Shame » et son énergie “érotico-mélancolique”, « As long as you’re next to me » et sa mélodie limite circassienne longuement développée sur 4 mesures. Enfin « Beauty » dont les influences ne sont plus à cacher : on y retrouve notamment des voix sensuelles chantées sur des registres assez aigus et dissonants, caractéristiques du groupe Muse.

C’est réellement avec « In the Autumn of My Years » que l’on raccrochera les wagons. Le titre marche, c’est aussi simple que ça. Là où on avait « Built to Fail » ou « Shame » pour évoquer des images et des ambiances, ici le titre ne s’en contente pas et offre une réelle porte de sortie à l’album. Une apothéose qui n’est pas sans rappeler le premier titre et son riff en 6 temps. La boucle est bouclée. Jamie Hall propose un regard en arrière sur le temps passé. C’est l’opposition de l’instantanéité des émotions et turpitudes éphémères du chanteur évoquées le long de l’album (exception faite pour « Funeral ») avec l’intemporel du titre.


Conclusion


Tigercub s’éloigne du punk/garage britannique ordinaire pour en garder quelques codes chers au genre dont la basse extrêmement présente, la guitare fuzzy à balle, la batterie venant relever les temps et la voix pop. Peu sont ceux s’aventurant sur autre chose que du 4|4 et encore moins nombreux sont ceux qui y arrivent si naturellement.

Si vous êtes dans un groupe de potes avec des musiciens, Tigercub s’est déjà fait une bonne réputation parmi eux et vous devez en avoir entendu parler. Ils font le même bruit que faisait Royal Blood à l’époque de leur premier album.

Si ce n’est pas le cas, changez de potes, ils n’ont clairement pas de bonnes influences sur vous. C’est à écouter de toute urgence, ici ou ailleurs pourvu qu’on voyage avec eux.

Tracklist:

  1. As Blue As Indigo
  2. Sleepwalker
  3. Blue Mist In My Head
  4. Stop Beating On My Heart (Like A Bass Drum
  5. Funeral
  6. Built To Fail
  7. Shame
  8. As Long As You’re Next To Me
  9. Beauty
  10. In The Autumn Of My Years
Pochette d'album

NOTE DE L'AUTEUR : 9 / 10



Partagez cet article sur vos réseaux sociaux :

Ces artistes en relation peuvent aussi vous intéresser...

Advertisements