Bipolar Club – Issue

Noise, punk, industriel, shoegaze, progressif et garage, Bipolar Club sort son premier EP, Issue. Une sortie aux ambiances ambiguës entre Pogo Car Crash Control et Radiohead. Composée de 5 titres sortis le 28 Janvier 2022 chez Southline Records, le quatuor toulousain prouve qu’il a sa place parmi les jeunes groupes de la scène rock progressif française. Entre violence et expectative, nervosité et plénitude : dissection d’une sortie scindée en deux.


NERVOSITE – Issue & Miroir


C’est avec « Issue » et « Miroir » que l’on ouvre cette chronique. Morceaux les plus nerveux de l’EP, ce sont aussi ceux sur lesquels on retrouve une énergie proche de celle des Pogo Car Crash Control. Bipolar Club y développe entre autres ses influences noise, garage et industriel sans se départir de ce qui fait la sève du groupe, le progressif.

Dans « Issue », on fait face à une danse extatique qui n’est pas sans rappeler une réunion de derviches sous prot. Le titre est découpé en deux par des bpm distincts et le rythme se base sur le premier motif de la guitare. Ce qui fait la force du morceau, c’est en grande partie le choix de la caisse claire. Frappée sur le “et” (contretemps) du premier et du troisième temps, elle donne l’impression de jeu “en l’air” et floute les fondements rythmiques du morceau. Le premier et le troisième temps ne sont plus les temps forts – comme acquis dans la musique européenne – mais les « et » de ces temps à la place. Le rythme est estompé, ce qui était le premier temps de la mesure sonne comme le contretemps du quatrième. L’auditeur perd ses repères, participant à la puissance ininterrompue ressentie.

Pour « Miroir », c’est l’usage systématique de la caisse claire ou de la grosse caisse par demi-temps qui crée ce martèlement hyper-effectif sur l’énergie du morceau. Il s’en dégage un coté martial – que l’on s’attend à aller de pair avec les métriques et temps forts dominants dans la musique occidentale – à contre-courant des choix rythmiques que le titre met en place.

Le groupe Bipolar Club pris en photo en extérieur contre un muret
Bipolar Club - Photo : Moggy Cor.

Les gammes participent aussi à ce sentiment. Les contextes mélodiques sont instables et « Issue » et « Miroir » en tirent leur nervosité et énergie. « Miroir » utilise la gamme tonale (toutes les notes du manche), le contexte harmonique importe alors peu. Il est changeant et se tient à un riff et non à un référentiel réellement. La mélodie prime sur l’environnement harmonique qu’elle crée. Tout est faisable, tant que c’est « appréciable ». On peut citer « Entrapment » par Meshuggah qui, bien que dans un tout autre genre, utilise un concept proche dans son solo.

Dans le cas de « Issue », c’est la gamme harmonique mineure ainsi que l’altération (en F#, – ½ ton plus grave que G, gamme référente) au cours du titre qui amène cette dissonance. Le demi-ton est considéré comme l’intervalle la plus dissonnant, et remplit totalement son rôle ici.

De la même façon qu’avec le « galop » à la Iron Maiden, on retrouve sur le pont de « Issue » une forme de riff assez simple. Elle se répète et l’on en retient le son par sa façon de boucler. Ce que l’on entend du galop, c’est cette division rythmique :

C’est la façon qu’il a de boucler qui lui donne sa sonorité, en l’occurence, la figure du galop ressemble à ça :


Maintenant, regardons la figure du pont dans « Issue » : 

 

Pour que le riff boucle correctement, on joue partiellement la première figure. Le reste de la forme étant donc en l’air : Sur le “et” du 2 et le “et” du 4. Soit :


EXPECTATIVE – A Bitter Fall & Nothing


A l’image du single Miroir, l’EP Issue des Bipolar Club propose une vue “dichotomique”. On arrive alors aux deux titres du mouvement “expectatif” : « Nothing » et « A Bitter Fall ». Beaucoup plus dans la retenue et la langueur, les paroles rappellent l’être face au rien et au tout. L’être lassé et pourtant émerveillé, comme étonné (au sens platonicien) retranscrit notamment dans « Nothing ». L’instrumentale est cyclique et la batterie particulièrement inspirée. D’un morceau de 6 minutes on en retire un thème développé tout du long.

Original : It’s a storm that’s never coming down | The melody of everything | When beauty appears in front of you | Well you know, you’re, nothing
– Paroles du titre « Nothing »


Traduction : C’est une tempête qui ne se calme jamais | La mélodie de chaque chose | Quand la beautée apparaît face à toi | Et bien tu le sais, tu n’es rien

Dans « A Bitter Fall », c’est finalement le combat de celui qui regarde le miroir contre celui qui regarde au-delà, l’autre. Si l’on s’attarde d’ailleurs sur ce titre, il est taillé pour devenir un tube. Disposant du riff le plus reconnaissable de l’EP, il fait étonnamment écho à des albums psychédéliques | progressifs | rock à la Beautiful Freak de Eels pour le travail sur la voix et l’ambiance minimale des couplets. Comme sur « Sleepwalker » de Tigercub (chroniqué ici !), c’est aussi au cours de ce titre que l’on se rend compte de l’aptitude de Bipolar Club à s’en sortir efficacement sur des métriques impaires. « A Bitter Fall » est fort, efficace, intéressant et accroche l’auditeur. On en regretterait peut-être l’accent trop français du chanteur pour les textes en anglais.

Le thème principal est en 8|4 mais serait plutôt compté comme suit : 3|4 & 5|4.

Découpé en deux, de part et d’autre d’un bend central sont fixés deux accords, sur le 1er et 5ème temps. La formule est gardée pour le couplet, où l’on retrouve une tonale par 3 temps puis 5 temps.

Ce genre de découpage impair permet alors de garder, d’une part, une cohésion rythmique puisque l’on reste dans un multiple de 4 temps par boucle, et d’autre part de coller au thème du refrain. Le 5 temps sonnera inconsciemment dans nos oreilles « européennes » (habituées au 4|4) comme un 4 + 1 ou un temps long et distendu, et le 3 temps comme un temps court et inattendu.

C’est au bridge que tour à tour, on retrouvera du 4 temps, du 3 temps et du 5 temps, pour finir sur une partie clean où tout s’emballe, dans ce qui semblerait être un no man’s land musical fou.

La bassiste de Bipolar Club sur scène
Le guitariste et chanteur de Bipolar Club
Le guitariste de Bipolar Club sur scène
La batteur de Bipolar Club sur scène

OUT OF MY HANDS – A la croisée des chemins


C’est finalement sur « Out Of My Hands » que nos oreilles s’arrêtent. Titre central de l’EP mais aussi le plus hermétique, c’est d’abord sur une scène de The Walking Dead qu’on l’imagine. Pour habiller un moment important, déchirant, entre onirisme et action. Une gamme qui n’est pas forcément l’apanage des musiques heavy, le mode dorien en A (La) – comme « Beat it » de Michael Jackson (En Mi cette fois-ci : E dorien) – apporte ce côté entre deux, faisant rêver à la mélancolie amenée par son côté mineur et la puissance de la sixte majeure. « Out of my hands » est un vrai bon titre à l’arrière goût post-apo., s’imposant comme l’un des meilleurs de Issue.

Toutefois à l’image de l’EP, il va falloir l’apprivoiser pour l’apprécier… Après tout, nos titres préférés ne sont-ils pas tous passés par là ?

Tracklist :

  1. A Bitter Fall
  2. Issue
  3. Out Of My Hands
  4. Miroir
  5. Nothing
Pochette d'album
Illustration : Mathilde Bouillon

NOTE DE L'AUTEUR : 7 / 10



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