Rencontre avec Carpenter Brut pour la sortie de Leather Terror

Leather Terror, nouvel album du Français Carpenter Brut, est sorti le mois dernier. A la fois plus ambitieux et encore différent des précédents opus, il a vite soulevé une vague d’enthousiasme dans un paysage international électro, et même rock et metal, qui devra définitivement composer avec le Nantais. Retranscription d’un entretien tout aussi passionné et « brut » que ne l’est son univers, puisque Leather Terror n’est pas qu’une affaire de synthés rugissants et de rythmes assassins (!), mais bien le nouveau volet d’une saga slasher-wave qui nous est racontée de disque en disque. 

La scène se déroule dans un cube de verre meublé de sofas blancs, au milieu des open-spaces neufs et vides de Virgin Music. Il est 18h30 lors de notre entée devant Carpenter Brut après nous avoir signalé que nous serons les derniers d’une très longue journée promo à pouvoir l’interroger sur ses motivations. La fatigue va sans doute peser sur notre rendez-vous. Mais c’est tout le contraire qui se passe : à la place d’une interview, ce sera une longue discussion débridée, presque informelle et toujours sincère, à l’issue de laquelle le magnétophone affichera 66 minutes (ça ne s’invente pas). A peine arrivé, nous parlons d’Alien et « des meufs qui bottent des culs » dans les films de genre. Un exemplaire du double vinyle trône entre nous : l’artiste s’en sert de temps en temps pour parler d’un morceau en particulier, évoquer le live à venir ou développer la backstory du tueur Leather Teeth alias Bret Halford, sur lequel il base sa musique depuis l’album précédent du même nom. La première « vraie » question écrite ne se glisse qu’au bout d’une bonne dizaine de minutes, tout en comprenant que vu les embardées et les chemins de traverse que prend la conversation, notre petite grille journalistique proprette a déjà largement pété.

Pour reprendre l’histoire de Carpenter Brut par le début, tu as une discographie assez singulière : il y a eu tout d’abord trois EP qui ont été repackagés sous le nom Trilogy, un album live intitulé CARPENTERBRUTLIVE, un premier album (Leather Teeth), une bande originale (Blood Machines) et aujourd’hui ce deuxième disque. Quel regard portes-tu sur cette façon de construire ton parcours ?

Blood Machines est un peu une anomalie dans ma façon de faire des disques, parce que les Seth Ickerman [nom du duo de réalisateurs de Blood Machines mais aussi du clip « Turbo Killer », ndlr], tu leur demandes un clip et ils te font un film ! Donc je me suis retrouvé à faire la BO complète de ce film, qui a les qualités de ses défauts et réciproquement, mais ça a été une belle expérience pour moi. Et puis le film défonce visuellement, c’est une espèce d’OVNI comme on n’en voit plus trop au cinéma, et c’est très intéressant d’aller aussi de temps en temps dans autre chose que le planning que tu t’es fixé pour tes albums.

A côté de ça il y a eu trois EP, un live, il va y avoir trois albums, et encore un live peut-être avec le Zénith qu’on fait en octobre, enfin au moins pour moi, pour en garder un souvenir ! 

 

J’ai trouvé ça assez surprenant que CARPENTERBRUTLIVE arrive aussi tôt dans la disco : tu avais envie qu’il marque une étape ?

En fait, si tu regardes à l’arrière du disque, sur la pochette il y a une petite tombe au nom de Carpenter Brut, parce que pour moi c’était la fin d’une ère. Je savais en partant sur Leather Teeth que ça allait donner un truc plus glam et moins synthwave, et je savais qu’il y aurait des gens pour râler, donc ça indiquait que, voilà, la période synthwave était finie pour toi… j’ai tout prévu ! C’était pour boucler un cycle. Par rapport au live après, c’est marrant parce qu’à force de jouer les morceaux sur scène j’ai oublié comment sonnaient les originaux, mais je voulais aussi faire comme Justice : tu appuies sur « play » et toute la musique se déroule.

 

Dans le dossier de presse, tu expliques que tu as eu envie de prendre le temps après la dernière tournée pour composer cet album : quel était ton état d’esprit en attaquant Leather Terror ?

Oui j’ai pris une bonne année et demie pour faire le disque… en fait, j’aime jouer avec les fans : si tu es dérouté par ce disque, tu comprendras plus tard qu’il fallait que je te propose un truc qui casse ce que tu aimais déjà avant, qui avait déjà cassé ce que t’aimais encore avant. C’est notamment en live, je pense, que les gens captent que ça devient de plus en plus riche : la richesse, c’est pas tant “le” morceau qui est riche, mais le mélange de tous les morceaux, des premiers EP à Leather Teeth.

Là je prépare le live et je range les morceaux par famille pour créer par exemple un petit bloc de dix minutes « disco » qui enchaînera ensuite avec une autre atmosphère, et ça je peux le faire maintenant parce que j’ai plein de morceaux différents. Avant c’était encore très monolithique : il y a plein de titres du live de 2017 que je ne jouerais plus. Je trouve que c’est plus excitant, ça permet dans le set de créer des moments plus cool après que t’en as pris plein la gueule, pour que tu aies à nouveau envie de t’en prendre plein la gueule ensuite, que ça soit de l’électro du dernier album ou même des morceaux plus anciens. Et ça va faire que tu auras beaucoup plus d’émotions ; si j’étais resté à faire toujours un peu la même chose, ça aurait donné un concert d’une heure trente où tu te serais fait chier, tu n’aurais kiffé que genre « Turbo Killer », et tous les autres ça aurait été du remplissage. 

 

C’est intéressant parce qu’on allait parler de l’album mais tu me parles surtout de la scène : est-ce que tu prévois en fonction du live quand tu écris ?

Alors quand je compose, je prévois pas la scène : il y a beaucoup de morceaux de Leather Terror pour lesquels j’ai pas encore décidé ce que j’allais jouer comme partie – il y a certains sons de synthés que j’ai mis cinq heures à programmer chez moi donc je peux pas les reproduire à la main ! Par contre quand je fais ces morceaux, je me dis qu’ils vont déchirer en live.

 

On sent que tu as cherché à mieux structurer le propos dans Leather Terror, avec ses deux morceaux très bruts au début et à la fin, son milieu instrumental et plus synthwave, sa partie un peu plus mystique au deuxième tiers.

Oui cette fois j’avais assez de morceaux pour faire ça. Pour Leather Teeth il n’y avait que huit chansons, je trouvais que c’était court, là il y en a quatre de plus donc ça me permettait de raconter une histoire un peu plus concrète. J’ai beaucoup travaillé sur les enchaînements pour que les morceaux que tu as envie d’écouter tombent au bon moment, qu’il n’y en ait pas un qui tombe trop tôt ou trop tard ! Il y a aussi eu pas mal d’allers-retours, à un moment j’en suis venu à une tracklist de dix morceaux, et finalement on me disait que c’était un peu trop tout le temps « dans la gueule » donc je suis repassé à douze morceaux, et il se trouve que la durée totale du disque fait 45 minutes pile, ce qui m’amusait parce que mes graphistes (depuis Trilogy) sont le duo Fortifem – ça veut dire “45” en norvégien.

Puisqu’on a évoqué Seth Ickerman et Fortifem : tu es toujours fidèle en collaboration ?

Oui, toujours avec Fortifem et aussi les frères Deka qui avaient fait le clip de « Anarchy Road » et avec qui on sort maintenant « The Widow Maker », tourné avec plein de scènes, à plein d’endroits différents et un acteur principal.

Donc tu as tourné la page du « found footage » (réutilisation d’images existantes) de slashers qu’il y avait pour « Le Perv » ou dans les projections live ?

Oui il faut changer de délire, c’est pas mal de varier : tu ne peux pas travailler tout le temps de la même manière, même si tu travailles tout le temps avec les mêmes gens, ne serait-ce que pour soi-même. Il faut trouver les nouveaux trucs excitants. Faire intervenir Dehn Sora pour « Fab Tool » et « Imaginary Fire » c’était avoir des clips un peu perchés, un peu cauchemardesques, comme quand t’as une bonne fièvre, et lui arrive à mettre ça en images. C’est aussi pour savoir ce qu’il se passe dans la tête de Bret Halford, vu que c’est une rock star qui se drogue : qu’est-ce qu’il imagine, qu’est-ce qu’il se passe dans sa tête ? C’est une autre façon d’aborder le thème et que le personnage évolue, alors qu’il était juste un gamin amoureux dans le premier album.

 

D’où est venue cette histoire, d’ailleurs, et pourquoi est-ce que ça te tenait à cœur de la développer ?

J’ai du prendre ça dans un scénar de série B à la con : un mec amoureux d’une cheerleader qui ne l’aime pas, qui se fait emmerder dans son lycée et comment il se venge ensuite. Il y a des films d’horreur comme ça que j’aime bien parce qu’ils se passent dans les rues, dans les villes, et l’urbanisme ça me parle, visuellement. Donc fallait que je place l’histoire là-dedans parce que je pouvais pas utiliser des zombies ou des trucs de SF à la Avatar : fallait que je reste urbain et que je parle de gens simples. 

 

Mais alors, pour toi ce sont les morceaux qui créent l’histoire ou c’est l’histoire qui crée les morceaux ?

Non, c’est l’histoire qui suggère les morceaux. J’ai pas forcément un scénario super alambiqué, mais je sais ce que je veux raconter et comment. Je sais que les morceaux super electro, par exemple, serviraient à illustrer le fait qu’il poursuit des gens et qu’il les tue. Je savais que « Lipstick Masquerade »  serait la chanson où il rentre dans un club à Los Angeles, où il voit cette chanteuse dont il tombe amoureux. « Straight Outta Hell » c’est son premier meurtre, donc ça tabasse un peu. « Stabat Mater » est par rapport à sa mère, parce que souvent les meurtriers ont un souci avec leur mère !

La musique crée des émotions donc c’est plutôt simple pour moi de mettre tout ça en scène : il y a des sons, quand tu les utilises, c’est comme la madeleine de Proust, ça te remet dans un contexte ! Quand je veux déclencher un truc, je sais quel type de sonorités je vais utiliser, quel type d’accord, quel type de tempo, etc. Si je fais un morceau avec le rythme cardiaque de quand tu cours, vers 127 bpm, ça va te faire taper du pied et ton cœur va peut-être s’emballer comme quand tu fais du sport. Si je veux rappeler une ambiance à la Beverly Hills, je vais utiliser un riff qui rappelle le générique. Carpenter Brut, ça rappelle tout le temps quelque chose à quelqu’un. Les gens m’ont souvent parlé du jeu Castelvania, par exemple, alors que je n’y ai jamais joué.

 

Et à quel moment est-ce que tu décrètes que tel ou tel morceau doit être chanté ?

Dès le début, parce que tu composes pas de la même manière si tu prévois du chant ou si tu l’imagines instrumental. Si tu sais qu’il y aura du chant, tu sais que tu dois lui laisser de la place, sinon c’est une surenchère de notes et les gens se demandent ce qu’il faut écouter. Dans ces cas-là, j’imagine très précisément un artiste sur le titre, je sais comment il chante, ce qu’il est capable de faire. Persha, qui chante dans « Lipstick Masquerade », m’avait envoyé des exemples de ce qu’elle faisait, de sa tonalité, et de là jusqu’où elle pouvait monter, et j’ai composé le morceau en partant de ça. J’imagine toujours le chanteur qu’il me faut, et si je l’ai pas, je propose à un autre. Pour « Imaginary Fire » j’imaginais Chino Moreno de Deftones au départ, mais ça n’a pas pu se faire et c’est Greg Pucciato qui a accepté.

Je me suis laissé dire qu’il y avait une facette un peu mystique dans cet album, que ce soit avec « Stabat Mater » justement ou « Paradisi Gloria » : est-ce que c’est une conséquence de ton travail pour Blood Machines ou avec David Eugene Edwards ? (« Fab Tool »)

Oui. Quand tu vieillis, tu te poses toujours des questions sur ce sujet, donc je comprends que certaines personnes aient envie de se rapprocher de quelque chose de plus fort qu’eux, de divin. Moi je trouve que la puissance de musiques comme les chants grégoriens ou les grands chœurs à la « Dies Irae » de Mozart, ça dépasse complètement le compositeur ou l’être humain, et j’aime bien que ça rappelle que tu n’es qu’une merde face à ça.

J’admire ce mysticisme dans la musique, je dis pas que j’irais par là tout le temps, mais en coller de temps en temps une petite touche, ça permet de faire décoller la musique, comme ce que certains compositeurs ont essayé de faire aussi au cinéma. Je me suis amusé sur « Paradise Gloria » à faire une fin un peu pompeuse parce que je me suis dit qu’en live les gens pourraient se mettre à chanter en chœur, il pourrait y avoir un moment christique comme ça où tu as passé tout le concert à être dans la violence et tu finis sur un truc lumineux. Mais je sais pas pour autant si ça représente la direction musicale du prochain album.

 

Ton dossier de presse utilise aussi le mot « sauvage » pour caractériser Leather Terror

Mouais, je préfèrerais dire « massif ». C’est Leather Teeth qui était plus sauvage, dans le sens plus glam-rock, à la Motley Crüe

C’est vrai que c’est plus adapté et c’est ça que je retiens de ta musique depuis que je l’écoute. Carpenter Brut, pour moi, c’est se retrouver face à Chtulhu, écouter quelque chose qui te dépasse, comme avoir la Bête en face de soi.

Je trouve ça cool, parce qu’en fait il faut aussi, d’un point de vue plus général, ne pas perdre ça de vue : il ne faut pas se voiler la face, on n’est rien sur Terre, la nature est plus forte que toi, tu peux toujours faire comme les Américains qui tirent dans le ciel quand il y a une tempête, elle ravagera tout. On n’est que de passage et j’aime bien de temps en temps me le rappeler. On n’est pas grand-chose, et je trouve que quand la musique te surpasse, ça te le rappelle.

J’ai ça quand j’écoute Meshuggah, qui m’avait inspiré pour faire « Roller Mobster ». Les mecs arrivent et jouent et c’est tellement massif que tu es … tu n’es qu’une victime – et tu kiffes ça, tout ça en t’amusant, bien sûr ! Tant qu’à faire de la musique, autant qu’elle déclenche quelque chose… Il faut que tu te sentes vivant. « Wish You Were Here »[de Pink Floyd, ndlr] a beau être une ballade, c’est la seule ballade qui me fait ça. A chaque fois que je l’écoute j’ai limite les larmes aux yeux, alors que le reste du temps les machins à la guitare au coin du feu ne me communiquent rien du tout.

 

Est-ce que tu penses avoir repoussé des limites avec Leather Terror ?

Je suis surtout content de la structure du rendu final, la façon dont tout s’enchaîne très naturellement. Le tracklisting me plaît bien, je m’en lasse pas et je me dis pas quand je l’écoute que j’aurais pu finir tel morceau autrement, comme j’ai bien pris le temps de m’y pencher. En tout cas je vois Leather Terror comme le maximum de ce que je pouvais faire et donner à ce moment-là. Et puis, sans dire que Leather Teeth n’était pas vraiment un album, j’étais frustré de pas avoir pu le finir comme je le voulais, là j’ai eu le temps et je sens que les gens reçoivent aussi Leather Terror comme un album, c’est peut-être le vrai premier album de Carpenter Brut. Au niveau de la prod aussi, les morceaux d’avant sonnent moins gros, j’ai mis « Imaginary Fire » à côté de « Disco Zombi Italia » pour bosser mon live : ça n’a rien à voir !

 

Alors pour le live, à quoi faut-il s’attendre ? La même configuration en trio, le même dispositif vidéo ?

Tout à fait, sauf que les projections vont changer : maintenant je travaille avec Dehn Sora et Polygon1993 (Travis Scott, Tame Impala), je me sentais même tout petit face à lui. Donc il n’y aura plus les bouts de film (de série B) comme avant, ce sera du nouveau visuel sur trois écrans séparés qui vont aussi servir d’éclairage. Je casse ce concept de films d’ailleurs parce que j’estime que maintenant les gens savent ce que c’est, Carpenter Brut, ils n’ont plus besoin de s’amuser les yeux devant ces films. A la base, je les mettais pour que les gens qui découvrent aient quelque chose pour s’occuper s’ils n’aimaient pas la musique ! Surtout qu’à l’époque on était deux musiciens sur trois à ne pas pouvoir bouger, là je me suis fait fabriquer un synthé avec lequel je peux me déplacer, donc ça sera un peu plus vivant. De toute façon je pense que cet album-là annonce la fin de la fête et qu’on va tomber dans une époque un peu plus violente, plus dure, et donc le concert va être plus rude, plus hostile !

 

On termine, non pas avec un conseil musique, mais un conseil gaming !

J’ai kiffé Cyberpunk 2077 , on ne se refait pas ! Je suis pas trop gamer, je n’ai acheté un PC que récemment pour jouer. Le jeu est beau, l’univers est génial, j’essaie de jouer toutes les quêtes annexes en ce moment. Si tu aimes cet univers, c’est parfait pour toi. 



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