Pointu Festival, jour 2 : The Hives, Geese, MadMadMad, The Spitters…

Deuxième jour du Pointu Festival, sur l’Île du Gaou, dans le Var. Après avoir passé la journée à errer sur les plages de Six-Fours, tentant, plus ou moins vainement, de diluer leur gueule de bois dans la mer, les festivaliers passent l’entrée du festival joyeusement, mais en traînant quelque peu la patte.

The Spitters

Nul préambule, ça bastonne sec dès les premiers instants avec les locaux de The Spitters. Étonnamment, une grosse disto et des coups de kick dans la tête fonctionnent mieux qu’un Doliprane, le public n’est plus en lendemain de soirée, mais en soirée. Un beau bordel, organisé par les fidèles du groupe venus faire la claque en nombre, se déploie dans la fosse, et on se retrouve à bouffer de la poussière au petit déj, dès 19h.

spitters

On a déjà vus les Spitters, même heure même endroit, lors de l’édition 2017, la fougue est identique. Le set du quatuor fait la part belle au nouvel album fraîchement sorti, Kitty Brain, qui, s’il ne révolutionne pas l’identité du groupe, confirme l’évolution du son des guitares vers une esthétique limite heavy – tout en maintenant la composition dans ses formats garage rock classiques.

spitters basse

Toujours est-il que ces nouveaux titres fonctionnent vraiment bien en live, les mélodies vocales, auxquelles l’instrumental laisse toute la place, accrochent l’oreille comme il faut, soutenues par une section rythmique typée TGV – lancée sur des rails à une vitesse pas humaine. L’attitude, sur scène, est impeccable, un foutraque organisé n’empiétant pas sur la précision de jeu, c’est joli comme tout.

spitters pointu

Bryan’s Magic Tears

Après tant d’activité scénique, le contraste est saisissant : si Bryan’s Magic Tears doit tout casser, ce sera après le concert. Sur les planches, la nonchalance est généralisée, à l’exception du batteur, qui porte haut ses épaules et fait de petits mouvements secs et serrés. Ça fascine pas mal les spectateurs autour de nous. Sans doute par empathie, ça nous donne envie de faire des séances de kiné. Le reste du groupe, venu tout droit de la capitale pour montrer ses plus jolies lunettes de soleil, fait à l’inverse preuve d’une langueur saisissante, forçant l’immobilité du public.

bryan magic tears drum

Plongés dans un état végétatif, on apprécie ce moment d’hébétude forcée. C’est mou, mais le bon mou, le mou moelleux. Si l’on n’avait pas été entièrement convaincu par les efforts studio du groupe, le passage au live, alourdissant sévèrement le son, est saisissant ; sans doute pourrons-nous revenir aux albums après ça. Les tempos modérés, un peu trop raisonnables, auraient pu nous emmerder, mais fort heureusement, les saturations nous décollent la plèvre.

bryan's magic tears

L’alternance dans les voix lead fait parfaitement le taf de rafraîchissement de l’oreille. Chaque intervention de la voix féminine entraîne de beaux moments mélodiques, comme si l’on trouvait à chaque coup la juste combinaison de notes.

bryan's maguc tears bass

Caroline

La perplexité est palpable dans le petit ciel du Gaou, comme un nuage bas qui s’en irait chatouiller le sommet de nos crânes. Caroline, tout en violons et tambourins, vient développer, au centre de cette journée de festival, une musique folk / country lorgnant sévèrement vers l’expérimental. Après deux concerts remuants, et avant deux autres qui promettent de l’être plus encore, pas grand monde ne comprend ce choix de programmation, sur cette scène, à ce moment de la soirée.

caroline

De notre côté, nous sommes partagés. On ne peut avoir que de l’empathie envers un groupe carrément envoyé au casse-pipe qui verra, au cours de ses 45 minutes de scène, la fosse se vider irrémédiablement. En même temps, avec une attirance non dissimulée pour les démarches cherche-merde, cette prise de risque confinant à l’absurde force notre respect. L’imposition, à des milliers de spectateurs, d’un spectacle inattendu ressemble à un acte de bravoure donquichottesque. Des phrases mélodiques inachevées, des roulements de batterie déconnectés du réel (« ça fait quarante minutes qu’ils font des balances » entend-on par ici) amènent naturellement vers une unique chanson à proprement parler, en guise de final.

Franchement intéressant de ressentir de telles émotions dans un événement plus ou moins grand public. La grogne générale d’une foule dont le spectre émotionnel court du dubitatif au vindicatif, formant un consensus dans le négatif… Des spectateurs outrés que leurs attentes ne soient pas satisfaites… Est-ce que ça ne serait pas le rôle d’un festival indépendant que de tenter ce genre d’insolences ?

caroline pointu

MadMadMad

Pas le temps de lambiner, ça enchaîne direct dans le chill-out. Pour reprendre la formule de Sandcastle la veille, les intentions du groupe sont clairement de nous « dé-chiller ». Et ça fonctionne très bien. Il y a tout dans MadMadMad : de la violence, du groove, du planant… Les synthés sont sur un piédestal et profitent de l’exposition pour tisser mille bizarreries sonores, pendant que derrière, la batterie propulse le bouzin, explore toutes les variations possibles de la double-croche-sur-charley, soit ce qu’on joue quand on veut faire danser.

madmadmad

Ça fonctionne très bien dans le public, où l’ambiance est électrique. Le trio a trouvé une formule ultra-efficace, la prédominance des séquences n’entrave jamais la sauvagerie de l’interprétation. C’est vivant, et le rendu global donne une impression de spontanéité constante alors même que les musiciens ont douze mille trucs à gérer, entre l’électrique et l’électronique. Franchement fascinant.

madmadmad pointu

Geese

Remplaçant l’abominable Boy Pablo, c’est un tout jeune groupe à peine éclos, mais déjà auréolé d’une grosse réputation, qui prend la scène à 22h30. Le premier constat, c’est qu’ils sont franchement marrants visuellement. Les musiciens sont tellement désassortis entre eux qu’on a l’impression de voir l’évolution Pokémon d’un groupe de lycée stéréotypique, monté avec un peu ce qu’on avait sous la main : un métalleux, un hippie, un teufeur… N’importe qui jouant d’un instrument, ça passe.

geese

Bon, dans le rendu final, c’est pas la même sauce. Geese est un groupe solide, reposant sur une très belle interprétation collective, allant à fond dans chacune des atmosphères proposées. Le spectre stylistique est assez vaste, c’est agréable même lorsqu’on passe par des sonorités qui nous parlent moins. On a du garage poisseux, du rock classique, du post-punk (ils sont parfois comparés à Television, pour le froid d’en dessous et la mélodie d’en dessus), des trucs groovy presque typé Red Hot (c’est ça qui nous parle moins), mais avant tout, de beaux morceaux bien construits, en forme de rampe de lancement pour des séquences finales exutoires. Pour être tout à fait objectif, on note quelques faiblesses de composition çà et là, rendant de rares instants peu lisibles, mais elles se gommeront avec le temps et la maîtrise des très grandes scènes.

geese bass drum

Pour un groupe encore peu connu, l’ambiance est assez incroyable, et ici, la prise de risque est une réussite indiscutable. Geese a déchaîné la fosse avec un set redoutable, un jeu de lumière très dynamique, et surtout un investissement total de la scène, sans faiblir 45 minutes durant. C’est comme ça qu’on s’assure la conversion de quelques milliers de personnes à son église. On a sans doute pas fini de parler de ce groupe, qui garde tout de même une marge de progression importante, autant qu’enthousiasmante.

geese guitar

Hilde X CM Sludge

Sur la scène du chill-out, deux disciplines se rencontrent par la collaboration de deux artistes emblématiques toulonnais. Une performance de dessin en direct, projetée sur grand écran, et baignée dans de lourdes nappes de guitares chargées d’effets, sombres au possible.

hilde

La plume est acide, le ton acerbe, et les atmosphères sonores épaisses dégoulinent comme un smoothie périmé, on peut difficilement faire plus corrosif. L’initiative est extrêmement appréciable, on déplore simplement qu’avec le retard important pris sur cette scène, le duo est contraint de commencer l’expérience dix minutes seulement avant le début de The Hives, soit la tête d’affiche incontestable du festival ; une place un peu bâtarde pour le tandem pourtant méritant.

sludge

The Hives

Il s’agit incontestablement de LA grosse prise du festival sur cette édition : les Suédois légendaires, The Hives, clôturent la deuxième journée du festival et débarquent sur la scène du Pointu un peu avant minuit, dans une excitation palpable partout sur la presqu’île.

the hives

En dépit de nombreux problèmes techniques concernant la guitare de Nicholaus Arson, le groupe va livrer exactement le show qu’on attendait de lui : un concert énergique, faisant toute la place aux tubes de son répertoire, et entretenant un lien constant avec le public par les interventions du frontman Pelle Almqvist. Une fois que tout ça est dit, on choisit son camp. On peut profiter d’un moment nostalgie où la bande son de nos voyages en bus pour aller au lycée est jouée live par nos héros d’antan. A l’inverse, nous considérons de notre côté que l’aspect spectaculaire de la performance, en son vrai sens de spectacle, est sans doute trop bien rodé pour nous intéresser. Chaque ligne de texte est écrite dans un script que chacun suit scrupuleusement, sur scène ET dans la fosse. Tout semble bâti pour construire le « concert de rock idéal », un objectif que l’on peut difficilement faire plus ennuyeux.

hives pointu

Le plus frustrant, c’est qu’il semble qu’il n’est jamais question de musique à proprement parler. On joue bien « des musiques », mais pas pour aller dans le sens d’un moment musical, elles ne servent que le spectaculaire et la satisfaction froide des attentes d’un public pas farouche. C’est une performance à consommer, on propose un moment à vivre sans option de spontanéité simplement pour que tout le monde puisse dire « j’y étais ». On s’y sent comme pris de force dans la file d’attente interminable d’un lieu touristique où des centaines de personnes, les unes derrières les autres, patientent pour prendre leur photo depuis l’exact même angle que la personne précédente ; simplement, c’est ta tête à la place de la sienne. On vit dans une photo Instagram.

hives pointu

C’est un format de concert qui se généralise une fois qu’un groupe passe un certain nombre d’années d’existence, un certain niveau de notoriété, et c’est emmerdant. Une paresse globale réduisant la démarche artistique au néant, disqualifiant toute prise de risque, et donc toute distinction d’un concert par rapport à celui de la veille, ou du lendemain. On pourrait même remonter plus loin : on ressort une setlist de 2010, quand nous avions vu les Hives à Budapest ; sur dix morceaux, cinq avaient déjà été joués ce soir-là. La moitié du set tourne donc en boucle depuis 12 ans – au minimum. On doute donc sérieusement de la fraîcheur des produits.

hives bass

Ainsi, tout l’enthousiasme que l’on pourrait ressentir face à un concert qui, précisons-le tout de même, fonctionne encore une fois très bien auprès du public présent, se trouve entravé de notre côté par la sensation désagréable que l’on nous caresse dans le sens du poil. Et l’on en veut alors à tous ces groupes proclamés cultes, un terme qui semble souvent n’être utilisé que pour ne pas dire d’eux qu’il sont artistiquement morts, hantant les festivals pour servir une soupe tiède et industrielle, sans qu’à aucun moment la moindre intention de revenir à la vie ne se fasse sentir.

Le public mérite d’être surpris, bousculé, secoué, éventuellement même choqué, bref, d’accéder à une nourriture émotionnelle et intellectuelle ne consistant pas en la bête pression du bouton « libération d’hormones de plaisir » déjà sur-sollicité dans nos quotidiens moribonds. On en oublie le sens-même du mot transcendance, et c’est dramatique : les Hives défoulent, captivent, divertissent, mais au final ne transcendent rien ni personne.

Crédits photos : Thomas Sanna

hives pelle
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