Slift et Avee Mana, la conquête de l’Espace Julien à Marseille

Quelques mois après la sortie de son album homérique Illion, Slift achève une tournée tout aussi substantielle le samedi 6 avril à Marseille. De l’Angleterre à la Suède, en passant par l’Allemagne et les Pays-Bas, 27 dates composent cette odyssée qui vient donc jouer son acte final en la cité phocéenne. En outre, il s’agit là d’un double événement, puisque c’est aussi l’occasion pour les fidèles de la scène rock marseillaise de se rabibocher avec l’Espace Julien, enceinte centrale mais largement délaissée cette dernière décennie, qui renoue ce soir avec les programmation bruyantes ET qualitatives.

Avee Mana

Pour que les retrouvailles se déroulent au mieux, il fallait que l’introduction soit confiée à un groupe issu de la scène locale : en bonne et due forme, c’est Avee Mana qui assure le préchauffage. Depuis le premier EP Who the fuck is Francky Jones et sa pop garage psychédélisante, le quatuor n’a eu de cesse de muscler son jeu, jusqu’à accoucher l’an dernier d’un EP rentre-dedans comyfaut, Inner Life, paru chez Hazard Records.

En live, c’est encore plus rugueux, ça frappe, ça fuzze, ça cavale. On se demande s’il n’y a pas une trajectoire commune à ces groupes partis d’un son garage, qui auront traversé le revival post-punk sans céder à la tentation de l’intégration d’un synthé : bien souvent, la guitare a repris son hégémonie d’antan, c’est le cas ici. Du coup, suivant le mouvement de violentisation de notre société qui va mal aïe aïe, le registre glisse lentement mais sûrement, et on se retrouve, en bout de course avec un son lourd, une composition fleurie entrecoupée de gimmicks quasi heavy. On est étonnés de les entendre, mais ça n’est pas si étonnant ; ni désagréable d’ailleurs, d’autant que la maîtrise de la six-cordes de nos aïeux est ici démontrée avec naturel et sensibilité, sans aucun recours à quelques artefacts frimeurs qui eussent été de mauvais aloi.

Dans cette surenchère exponentielle des décibels, c’est bienvenu, la voix fait exception : douce, en fait chantonnée par-dessus les instrumentaux débridés, elle coule comme un filet de miel sur une tranche de pain sportif - celui bien épais avec les fruits secs dedans. De sécheresse, il en est bien question justement, quand les rythmiques vivaces de type autoroute goudronneuse débouchent sans prévenir sur des déserts suffocants : les riffs down-tempo sont particulièrement saisissants, écrasent les poitrails, assèchent les palais et laissent du sable dans les chaussures. De quoi organiser de beaux contrastes, qui font sans doute l’une des forces d'Avee Mana.

Slift

Six ans que Slift n’était pas venu fracasser des tympans à Marseille. La dernière scène phocéenne foulée était celle de La Salle Gueule, petit bastion punk adoré des autochtones (cela se confirme lorsque Jean, guitariste-chanteur, évoque la salle, déclenchant les vivats des premiers rangs qui pour la plupart arrosent son sol de bière avec une certaine régularité), mais si intime et « local » que ça en semble aberrant, tant le trio a pris de poids depuis lors. Pour qui y était en 2018, pourtant, c’est une évidence : il ne s’agit clairement pas du même groupe.

On pourrait être tenté de dire « on sentait déjà que le groupe allait finir bien au-dessus de la mélée », mais, en fait, pas du tout : impossible de prévoir à l’époque que ce jeune projet copinant avec Howlin Banana Records ferait quelques années plus tard la fierté de Sub Pop, passerait d’un statut de jeune garde enthousiasmante quoique un peu trop respectueuse des codes de King Gizzard et Oh Sees à celui de dieu mythologique créateur d’univers. Jadis Slift observait les lois Dwyer, les décrets Mackenzie, dorénavant, il a la main sur les caractéristiques physiques de son monde ; et autant le dire tout de suite, pour ce qui est de la pesanteur, c’est complètement déconné.

On ne s’est jamais senti aussi lourd qu’avec la tête dans les amplis de Jean Fossat, ce qui semble plutôt injuste vu que le groupe semble lui être en lévitation tout du long, comme quoi on est pas tous armés pareil pour les voyages interstellaires. La démonstration technique est d’une telle implacabilité, d’un bout à l’autre du set, qu’on en oublierait presque parfois d’être époustouflé. C’est un sentiment récurrent dans le show, de manière générale : un tel déferlement de violence peut créer une certaine sidération, et l’on alterne entre torpeur cuisante, encaissant les tartines sans pouvoir articuler un « eh beh dis donc », et revenchardise guerrière, paré à monter sur un cheval pour s’en aller combattre à l’épée (prendre Troie ou la défendre, selon affinités).

Les titres du dernier opus Illion sont, en effet, pourvus d’un haut sens de l’épique, que viennent dégonfler parfois quelques accalmies, nappes de synthés méditatives, néanmoins vrombissantes. Pour autant, le morceau qui emmènera le plus le public est issu de l’album précédent Ummon, l’évidence "Lions, Tigers and Bears" ; une emballée constante et furieuse dans laquelle on perd tous ses potes ; on les retrouve le temps d’un refrain arraché-déchirant, puis on les re-paume. Au vu du plaisir ostensible que le groupe prend dans l’exercice live (sur scène, on répète sans cesse son enthousiasme de se produire à Marseille), on comprend que Jean nous ait confié, dans une récente interview, que le groupe travaille pour ses prochaines sorties sur des formats plus courts, qui concentreront sans doute une efficacité prompte à secouer les foules.

Puisqu’il faut tout de même être un peu relou : au cours de l’apéro-débriefing qui s’organise spontanément après le concert à la Maison Hantée, un débat secoue les langues, celui des images projetées tout au long du spectacle. Deux camps s’opposent ; l’un, composé d’à peu près tout le monde, a adoré l’hypnotisme qu’elles dégagent, l’expérience totale qu’elles permettent ; l’autre, composé exclusivement des deux trouducs grognons de La Grosse Radio, pense que, au-delà du style graphique qui ne les a pas franchement touchés, la diffusion d’images en elle-même crée une sorte d’écran artificiel devant les musiciens, qui court-circuite un peu le rapport qu’ils pourraient développer avec les spectateurs. Elles les plongent de fait dans un état contemplatif obligé, une passivité. Elles lissent les proportions sonores également : les grands écarts impressionnants que la musique propose entre riffs lourds à l’unisson, accalmies abstraites, explosions de tempo, peuvent sembler amoindris par l’unité visuelle, qu’elle soit de couleur, de luminosité, de motif… Pour avoir pu comparer avec le set du Check-In Festival, où, à cause d’un problème technique, la vidéo n’avait pas pu être jouée, le dépouillement extrême de la scénographie avait donné une intensité spectaculaire à la musique et à ses modulations… Et des images un peu plus satisfaisantes pour notre photographe qui déplore ici une certaine uniformité.

Il ne serait pas juste de terminer sur une note négative, aussi insignifiante soit-elle, car l’excellence de la prestation est incontestable. Nous le disions en préambule, cette soirée était la première occasion pour le public marseillais de retrouver l’Espace Julien dans le cadre d’un concert rock depuis de nombreuses années – il doit bien y avoir quelques exceptons mais c’est franchement comme ça que tout le monde l’a vécu. Une nouvelle équipe a saisi la programmation, et semble déterminé à ramener cette scène à la vie.

A de nombreux égards, le fait de ramener un groupe aussi important que ce trio toulousain international est un message d’espoir pour la nation phocéenne (phrase à prononcer la main sur le cœur). On est reconnaissants, et même un peu fiers (ne serait-ce que d’avoir réussi à patienter tout ce temps sans se jeter dans le port). Les tournées des groupes de cette envergure avaient pris la fâcheuse habitude de snober le sud-est ; jauges, prix du déplacement, public insuffisant, autant d’arguments que cette soirée réussie à tout point de vue vient contester ; on prouve en tout cas que c’est POSSIBLE.

Depuis cette performance de Slift et d’Avee Mana, Marseille est en quelque sorte de nouveau sur la carte des tourneurs. C’est une excellent nouvelle pour le public, mais également pour la scène locale dont l’ébullition impressionnante n’est une découverte que pour les médias sédentaires. Se trouver sur le circuit des grandes tournées est une nouvelle façon de reconnaître l’existence de cette faune qui n’avait, de toute façon, pas prévu d’attendre cette reconnaissance pour faire son truc. Renouer avec des jauges importantes balise aussi le chemin à parcourir : avec d’autant plus d’espace pour s’étendre, il faut s’attendre à une imminente montée des eaux de la Méditerranée.

 

Crédits photos : Thomas Sanna (toute utilisation interdite sans l'aval du photographe)



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