Elvis Costello and The Roots – Wise up Ghost

Rencontre improbable, rencontre au sommet, entre deux artistes qui comptent sinon parmi les plus populaires, en tous cas parmi les plus influents de leur génération dans leurs styles respectifs. Deux artistes jamais satisfaits, toujours en quête de nouvelles sonorités et expériences, jamais soumis au dieu business malgré un succès commercial indéniable.

D’un côté, Elvis Costello, auteur / compositeur / interprète anglais que personne n’a jamais su cataloguer correctement. Echappant à toutes les définitions réductrices, l’homme poursuit sa route en se souciant comme d’une guigne du qu’en dira-t on. S’il a fait carrière et peut compter sur une base de fans tout acquis à sa cause, le grand public s’est depuis longtemps désintéressé de lui, ne goûtant que peu ses changements d’humeur et son refus d’une formule facile. De l’autre côté, Ahmir Khalib Thompson, plus connu sous le nom de Questlove, producteur, journaliste, DJ, avant tout connu comme batteur et leader du groupe de hip hop The Roots. The Roots n’a jamais rien fait comme les autres. Pas de samples, mais des musiciens (et il faut les voir partir en solo en concert !). Une recherche musicale continue qui coupe court au succès massif qu’ils rencontrent à la fin des années 1990, après avoir été parmi les premiers à dénoncer la commercialisation du rap (le clip de « What they do »). Pour autant, dans le hip-hop, tous les initiés les connaissent et les respectent.
 

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Depuis quelques années, The Roots, en perte de vitesse aux Etats-Unis, prend une décision radicale en devenant le groupe du talk show de Jimmy Fallon, un des plus populaires, qui finit par recevoir Elvis Costello, dont il est grand fan. L’animateur avouera plus tard qu’il rêvait alors que les artistes collaborent ainsi. Il faut croire que la providence l’a entendu puisque Questlove, fan de Costello également, sympathise avec ce dernier, pour sa part ravi d’entendre quelques unes de ses chansons réinterprétées par un groupe de hip-hop. Un an plus tard, rebelotte, et petit à petit, nos lascars collaborent de plus en plus régulièrement, sans rien dire à personne pour qu’on leur fiche la paix. Voici donc venir Wise up Ghost, ultime pied de nez au racisme musical de la part d’artistes qui ont bien plus en commun qu’un rapide coup d’oeil ne pourrait le laisser supposer.

De fait, c’est un bonheur d’entendre le débit si particulier de Costello sur des beats langoureux, jazzy, funky, sexy comme l’enfer. L’association en est tellement naturelle qu’on se demande franchement pourquoi ils ne l’ont pas fait plus tôt. Si le single « Walk us Uptown » est de bon aloi avec sa rythmique infernale, ce sont bien les rythmes et ambiances résolument old-school de « Sugar won’t work », l’ambiance abrasive de « Wake me up » ou la classe à l’état pur qui irradie de la chanson titre qui donnent tout le sel à cette oeuvre singulière et inclassable. Difficile de décrire cette musique sans la dénaturer. A la croisée des chemins, cet album l’est résoulment et ravira tous les amateurs de musique sortant des sentiers battus. Quand la chaleur du groove vient offrir le plus beau des écrins à une voix aussi particulière, quand les égos s’effacent au profit de la qualité des compositions, cela ne peut que faire des étincelles. 



 

 

Même les ballades sont de purs régals (« Tripwire »), rappelant les plus belles heures de la Motown sans jamais tomber dans la pâle redite. Comme quoi parfois le bonheur tient à pas grand chose. Si Elvis Costello s’en donne à coeur joie, prenant visiblement un pied pas possible à s’aventurer là où il n’était encore jamais allé, les Roots ne sont pas en reste et font preuve de tout leur talent instrumental (le rappeur Black Thought a en toute bonne logique cédé sa place au micro et n’apparaît pas sur l’album) en délivrant des beats imparables, allant puiser dans leurs influences jazzy pour s’éloigner de réflexes qui auraient pu nuire au résultat. En résulte une musique crossover qui s’inspire aussi bien du hip-hop que de la soul des anciens (« Come the Meantimes »). On savait déjà les musiciens capables de nous étonner en s’adaptant aux artistes avec lesquels ils collaborent (la liste est longue, mais parmi les plus récentes, citons l’album Get Up avec John Legend), mais le fait est qu’ils ont plus d’un tour dans leur sac.

Certes, il y a bien quelques petites baisses de régime ici et là (« Stick out your tongue », « (She might be a) grenade », un peu longuettes), mais pour le reste, cet album ravira les oreilles un tant soit peu aventureuses pour peu qu’elles ne soient pas totalement allergiques à la soul et à la grande époque des musiques noires.



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