Par Thierry de Pinsun
Les gars, le message n'a pas l'air d'être bien passé. Ça sert à quoi d'avoir des artistes qui lisent La Grosse Radio, la considèrent comme la référence pour orienter leurs compositions à venir, la Bible ultime sur la manière de créer de la bonne musique aujourd'hui – y'en a qui parlent dans leurs mini-chroniques de lumières et de cathédrale, autant suivre la mode de la chrétienté qui revient – si on peut se mettre nos conseils au cul ?
C'était pourtant écrit noir sur blanc : « espérons que les balades niaiseuses et les morceaux filler ne soit pas de la partie cette fois-ci ». D'accord, les caractères sont petits, mais quand on voit que Renaud arrive à convaincre les assureurs de le laisser embarquer sur un bateau avec Pascal Obispo (le pire ici n'étant pas forcément le bateau), on se dit qu'avec ses moyens, Deep Purple peut se payer de bons oculistes.
Soyons honnêtes deux minutes, on se doutait bien que Splat ne serait pas composé que de morceaux marquants. Mais de là à choisir l'un de ses oubliables comme single, comme porte-étendard du skeud dans l'imaginaire collectif, c'est un coup à se tirer une balle dans le pied. Imaginez si à l'époque d'Infinite (2017), ils avaient choisi de mettre en avant et même de jouer sur scène un truc comme Johnny’s band... Wait a minute... Remarque, c'est toujours l'occasion de ressortir les sempiternels Jean-Michel « Ça c'est du vrai classic rock, pas comme leurs merdes progressives » – premier commentaire du clip, « Finally I hear the real Deep Purple », ça n'a pas loupé. Il y aura toujours des heureux, c'est déjà pas mal. Faut dire que ce riff-là ne peut que plaire à ceux qui aiment que leurs plats soient toujours concoctés sur la même base.
Diablo, donc. Même technique de com’, le short YouTube qui va bien avec deux trois images et la petite intro qui contient le dit riff. Après le groupe qui joue dans une grande pièce aux teintes bleutées, le groupe qui joue sous une lumière rouge-fumée. Un petit extrait qu’on a moins envie de se taper en boucle que pour Arrogant boy (même si finalement, à force d'écoutes pour taper ces lignes, il commence à prendre. Chut. Gardons un ton hargneux). Quand il survient en entier, le constat est attendu car dans la continuité de cet aperçu : la même honnêteté nous invite à user du terme suranné « efficace », mais tout sonne comme un triple retour.
Retour d'une mélodie sautillante rappelant un peu trop Maybe I'm a Leo (Machine head, 1972), assez groovy pour plaire, assez passe-partout pour s'en foutre comme chaque fois qu'elle est réapparue dans les albums du groupe. Retour du nez de Ian Gillan, ce fourre-tout dans lequel les petits aigus qui terminent chaque phrasé – ici des lignes de chant enjouées et forcément prenantes mais qui ne se sont pas foulées pour exister – viennent se carrer. Retour de l'alternance claviers-guitares qui se répondent dans la session instrumentale, chacun rejouant une variante des mesures qui ont précédé son intervention. Ici non plus, alors que c'est souvent là que Deep Purple peut nous embarquer ailleurs le temps de quelques secondes, on ne retient pas grand chose au-delà de la satisfaction d'un instantané. Pas ce brin d'émotion supplémentaire parce que les cordes de Simon McBride ont su trouver ce petit plus qui distingue un passage du reste, ni ce frisson que les touches de Don Airey entretiennent par leur capacité à dénicher une trouvaille qui tout à coup surprend.
Pour Glover et Paice, c'est l'assurance du minimum garanti : le bassiste continue de marteler ses noires sans qu'elles ne contribuent à tapisser le morceau d'un rythme où chaque note résonne et le batteur tente l’invariable, sans breaks ni petites notes fantômes. Ne leur en voulons pas trop, c'est quand même grâce à eux deux que ça groove.

Diablo, pourtant. Celui qui si l'on en croit l'adage – et un morceau sympa de UFO sur A Conspiracy of stars (2015) – se cache dans les détails. Il y a bien cette mélodie qui tout à coup se casse, un court passage où chœurs, claviers et guitare accompagnent le chant comme une unique ligne mélodique. Tout ça est bien joli, on retrouve des idées bienvenues venant de Pictures of you (=1, 2020) mais aussi de The aviator (Purpendicular, 1996). Ce moment que l'on pense être un refrain ne reviendra pas, ce qui constitue tant la force de Diablo – la possibilité d'un ailleurs, cet instant de composition décorrélé que l'on choisit d'intégrer pour complexifier la structure, pilier des nuances progressives que le groupe a toujours choyé – qu'une faiblesse redoutée pour le Splat à venir – en 3min16, le morceau n'a pas le temps de développer ses potentielles nuances. Il y a bien l'apparition surprise d'une deuxième guitare durant la session instrumentale, assurée dans le clip par Ian Gillan himself. Les rêves du gras chef de voir réapparaître Peter Stormare disparaissent. Elle est plaisante grâce à son style discret jouant plus sur l'aspect groovy d’un placage d'accords nonchalant que sur une dextérité démonstrative, mais – idem – son'intervention trop courte ne l'empêche pas de conférer à l’anecdotique. L'impression que Deep Purple s'est limité à un essentiel sans chercher à pousser plus loin les éléments inédits que justement, on aime à lui trouver.
C'est qu'à force d'écoutes, et désormais images à l'appui – voir les pépés jouer fait toujours son petit effet –, on commence à l'apprécier plus que de raison, Diablo. On sait pertinemment que si Splat dévoile les quelques merveilles qu'on lui imagine, on l'oubliera vite, mais la déception quant à l'attente d'une composition plus audacieuse qui ne se referme pas sur les acquis éternels du groupe n'empêche pas de taper du pied, de fredonner, de rire quand Gillan tente une voix rauque, quasi-gutturale en évoquant les tréfonds de l'enfer – pensées pour Bernadette. Le ressenti est donc contradictoire : si l'on doit s’en contenter, on est loin d'être aussi chafouin qu'on le prétend – après tout, Deep Purple qui fait du Deep Purple en 2026, c'est pas rien – mais si Splat s'avère multiplier ses surprises, on se demandera pourquoi il aura fallu se vautrer dans la répétition d'un schéma trop emprunté. Peut-être ont-ils la volonté que ce qu'on fredonne ne soit pas leurs gimmicks mais Mais toi non plus, tu n'as pas changé…

Side A
1. Arrogant Boy
2. Diablo
3. The Rider
4. The Lunatic
Side B
5. The Only Horse In Town
6. Sacred Land
7. The Beating Of Wings
Side C
8. Guilt Trippin'
9. Scriblin' Gib'rish
10. Jessica's Bra
Side D
11. Third Call
12. My New Movie
13. Splat!


