Muse : The Wow ! Signal – Space Odyssey

Par Thierry de Pinsun

Depuis que The Big Ear a capté le fameux Wow ! Signal en 1977, on remarquera qu’il n’y a toujours pas de consensus établi sur son origine. Que les complotistes de tous temps, Paco Rabanne ou squatteurs de Roswell se rassurent, leurs théories ne sont pas prêtes d’être tues : à l’aube du cinquantenaire de cette étrange captation, deux dates peuvent raviver les plus viles hypothèses. Celle de la sortie de Disclosure Day de Steven Spielberg, reprenant l’imagerie autour des petits hommes verts, d’agences obscures qui communiquent avec eux depuis un moment et d’un « Jour de la révélation » qui s’approprierait presque les signaux apocalyptiques, détournant la fin du monde initiale pour une prise de conscience et une évolution collective qui annihilerait enfin toutes nos tares. 79 ans et toujours aussi naïf le Spielby, on aime ! Mais surtout, celle de la sortie quelques jours plus tard de The Wow ! Signal, nouvel album de Muse, faisant de l’imagerie spatiale son leitmotiv et évoquant dès son premier titre, "The Dark Forest", des tentatives d’émissions sonores dans l’espace pour que l’humanité, à l’aube de l’extinction, puisse appeler à l’aide. Coïncidence ? Clairement, oui, mais il faut bien trouver une accroche. Et il y en aura toujours deux au fond pour croire à toutes les conneries qu’on raconte dès lors qu’elles sont bien ficelées et qu’il y a un poil de complotisme et de mystère.

Peut-être pourrions-nous y voir une pointe d’égotisme outrancier, le groupe qui a déjà déclaré vouloir pousser le vice jusqu’à aller tourner un clip dans l’espace – avec ou sans l’argent de Tom Cruise ? – nous annonçant à leur manière que quitte à envoyer un nouveau Voyager à destination d’une vie extraterrestre, autant que ce soit leur musique qui y figure. Désolé Chuck Berry, mais celui qui a un jour titré le dernier morceau de son second album "Megalomania" t’a battu à l’auto-adulation. Deal with it. Après, qu’on se l’entende, le simple fait de considérer que sa musique est suffisamment bonne pour être partagée à tous par le biais de la professionnalisation est aussi une forme de mégalomanie insondable. Un réel sujet à traiter, n’y a-t-il d’ailleurs pas un album de U2 qui s’apprête à sortir ? Revenons à nos trois Britanniques – et non pas à nos Irlandais, relançons les querelles inter-Commonwealth, La Grosse Radio veut elle aussi déployer des incidents diplomatiques – qui au final, grâce à cette propension à la démesure sont allés flirter un peu partout. Toujours par l’intermède d’une pop sucrée pouvant quelquefois laisser de côté les tonalités rock – "Supermassive Black Hole" (sur Black Holes And Revelations, 2006), "Madness" (The 2nd Law, 2012), "Compliance" (Will Of The People, 2022) – histoire de se maintenir à flot dans les consciences collectives, Muse a su entraîner ses fidèles dans des pièces qui plongent la tête la première dans des accents metal – "Reapers" (Drones, 2015), "Kill Or Be Killed" (Will Of The People) – ou osent l’opératique – "Survival" (The 2nd Law) "United States Of Eurasia" (The Resistance, 2009), "Supremacy" (The 2nd law). Toujours avec un sens de la composition qui a éloigné les plus « puristes » de leurs premiers adeptes – au final, Muse est plus proche d’un groupe de black metal que du rock radio dont ils se revendiquent, le langage autour d’eux prenant le champ lexical ridicule du « trve or not trve » – pour ne garder que ceux dont l’esprit aventurier égale leur audace musicale.

"The Dark Forest", morceau d’ouverture précédemment cité, fait d’ailleurs office de condensé de toutes ces notions. Une session corde qui s’emballe, opère des descentes de gamme tonitruantes pour accompagner la rythmique cavalière – avec un thème répété qui nous rappelle, coïncidence oblige, le premier Château traversé dans Zelda III (A link to the past, 1991) –, ce n’est pas la modestie qui étouffe Matt Bellamy lorsque, dans la deuxième partie du morceau, son solo de guitare est accompagné de choeurs qui le déifient en latin. Une folie des grandeurs tenue de bout en bout : l’introduction à l’ambiance stellaire se veut crescendo, opère sa coupure pour laisser place aux guitares saturées et à une surpuissance tant dans l’approche instrumentale – la basse de Chris Wolstenholme qui bastonne un riff ravageur, les fûts de Dominic Howard qui appuient chaque temps comme s’il explosait des vaisseaux spatiaux – que dans le mix d’Aleks Von Korff, "The Dark Forest" n’est pas qu’une ouverture convaincante, c’est la preuve que The Wow ! Signal sera ravageur ou ne sera pas. Si le constat mettra un petit temps à se confirmer, la faute à une première partie pensée comme une remise en contexte de la carrière du groupe avec son lot de titres plaisants – "Nightshift Superstar" qui singe à sa manière "Supermassive Black Hole" (à savoir un single suffisamment passe-partout pour accrocher tout le monde mais suffisamment bien composé pour survivre à sa dimension radiophonique), "Cryogen" qui joue la carte d’une variante de "Plug In Baby" (Origin Of Symmetry, 2001), une façon de dire qu’on convie aussi les aficionados de la première heure au bal – mais aussi ses dispensables : les balades "Shimmering Scars" et "Be With You", peut-être trop proches dans la tracklist pour être appréhendées correctement, peut-être trop chiantes pour être appréciées tout simplement –, Muse en a définitivement sous le colbac.

Dès qu’il amorce sa deuxième partie, l’album opérant une césure à sa moitié qui distingue clairement deux faces, c’est le temps des propositions. De la proposition même, tant les cinq morceaux sont pensés comme un tout à enchaîner, les trois premiers ne marquant aucune coupure entre eux. Une initiative qui nous fait d’ailleurs reconsidérer "Unravelling", qui nous a laissé coi lors de sa découverte au Hellfest 2025 et qui en conclusion d’un voyage amorcé deux titres plus haut prend une toute autre tournure. Remises en contexte, les idées déployées dans le morceau – notamment le pont où les guitares se veulent assez brutes, ce qui a dû faire tourner pas mal de têtes en terres clissonaises – ne semblent plus des bribes inabouties par leur aspect succinct mais des réponses à des motifs récurrents. Amorce de ce trio de choc, "Hexagons" rejoue la carte de "The Dark Forest" : une invitation à un voyage hyper-sonique, où les couches musicales se superposent comme si elles étaient à elles seules la grande introduction de The Wow ! Signal. On retrouve là le "Prophecy" de Judas Priest (sur Nostradamus, en 2008) qui rencontrerait les ambiances sur-produites des années 80 – notamment la batterie de Dominic Howard, se la jouant grandiloquence comme s’il rejouait le "Don’t Cry" d’Asia – dans un mélange certes cacophonique mais qui plaque l’oreille sans démordre une seule seconde. La disco-pop de "The Sickness In You & I" fera le reste, son refrain addictif devenant nôtre dès la première écoute.

Quand le voyage atteint sa finalité, c’est pour que le groupe continue à s’ouvrir de nouvelles portes : non seulement "Hush" prend le risque d’être encore plus « dans l’air du temps » que ce que Muse s’est déjà permis, ses mélodies flirtant terriblement avec le "Titanium" de David Guetta et Sia, mais le risque d’inviter Ellie Goulding et de lui faire une ligne de chant sur mesure, que Bellamy s’approprie également sans sourciller, reste la preuve que le trio sait regarder son époque. On imagine bien que les commentaires à ce sujet seront du même ordre que ceux que nous avions vus – ici même – quant au duo Metallica/Lady Gaga, baignés de misogynie crasse et d’accusations d’opportunisme à bas coût (alors que l’insupportable "Moth Into Flame" devient excellente quand c’est Gaga qui l’entonne, débouchez-vous les oreilles), mais le message est assez clair : on emmerde toujours autant les puristes (message émanant de Muse et de La Grosse Radio) et on garde l’esprit aventurier. Comme ultime provocation, l’album balaie le rock « pur » jusque dans sa finalité, "Space Debris", qualifié par beaucoup de balade niaise qui n’a rien à faire en clôture. Pourtant, dans cette ultime ambiance aérienne que Matthew Bellamy entame en clamant « I can’t fill the void when her heart ices over and light’s destroyed » (Je ne peux combler le vide quand son coeur s’est glacé et que la lumière est détruite), "Space Debris" fait l’effet d’une dérive, le calme après la tempête qui laisse le groupe avouer à demi-mots que ces morceaux ont été enfantés dans l’épreuve – musicale pour l’originalité, personnelle pour les émois évoqués (divorce, nihilisme, peur de l’après) – et qu’il est temps de se reposer avant de remettre, plus tard, sa créativité à rude labeur.

Réussite, preuve que Muse n’a pas démérité sa place que son statut d’un groupe qui va toujours où on ne l’attend pas, The Wow ! Signal est aussi un constat de jouvence, celui où la musique maintient ses servants, auditeurs comme créateurs, dans une éternelle jeunesse. Avec leurs arrangements surexploités, poussifs pour qui n'aimerait pas, les trois Britanniques pètent plus haut que tous les culs de la planète. Mais si tous les gaz avaient cette odeur-là, ce n'est pas en 2050, mais aujourd'hui, qu'il ferait 60 degrés à Paris.

Side A
1. The Dark Forest
2. Nightshift Superstar
3. Shimmering Scars
4. Cryogen
5. Be With You

Side B
6. Hexagons
7. The Sickness In You & I
8. Unravelling
9. Hush
10. Space Debris

NOTE DE L'AUTEUR : 9 / 10



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