Peter Gabriel – And I’ll Scratch Yours

Peter Gabriel annonce la couleur avec sa nouvelle réalisation : And I’ll Scratch Yours. L’album de reprises sorti en septembre dernier est le volet qui complète le projet en 2 volumes. 12 artistes ont ainsi relevé le défi de s’approprier l’univers de l’homme, passant en revue sa période solo entre 1977 et 1992. 

Avec Sratch My Back, le 1er LP, paru en 2010, le compositeur offrait sa sélection des morceaux de ces mêmes artistes. Celle-ci conçue de façon acoustique et avec grand orchestre était conduite d’une voix des plus sereine et paisible, où se révélait un climat aux allures de pièce classique et aux accents minimalistes évocateurs de Philip Glass.

La boucle est bouclée, 3 ans plus tard, le concept Scratch My Back, And I’ll Scratch Yours – en d’autres termes : « Rends-moi service et je te rendrai la pareille » – a livré ses dernières notes.

Une réussite de diversité, petit parcours d’une palette colorée :

Feist, se distingue de plusieurs manières. Elle porte ici le flambeau de l’amour et de l’espoir avec « Don’t give up ». Le restant de l’album exposant davantage la teneur grave des textes du répertoire de Peter Gabriel. Son empreinte est élégante lorsqu’elle reprend la partie de chant initialement dévolue au compositeur, tandis que le chanteur de Timber Timbre intervient sur celles qu’interprétait Kate Bush.
A noter également qu’elle partage avec Joseph Arthur, l’exception de ne pas figurer dans la sélection du 1er album du diptyque.

Trois comparses du maître d’oeuvre déploient un éventail de registres inquiétants :

Feu Lou Reed, qui a eu la mauvaise idée de nous quitter prématurément, il y a quelques jours, (lire l’actu sur notre antenne) nous entraîne dans l’obscur avec sa version très personnelle de « Solsbury Hill ».  La voix caverneuse et le phrasé caractéristiques du chanteur, les guitares saturées nous emmènent loin du sautillant titre de l’origine.
Le morceau qui évoquait la fin d’une époque, lorsque Peter Gabriel venait de tourner la page Genesis, accompagne funestement l’auteur underground du cultissime « Walk on the wild side ».


L’angoissant, Brian Eno, qui s’y connaît en atmosphères effrayantes excelle avec « Mother of violence ». Une litanie sur fond de sons triturés. Il assène le lancinant refrain et habille de musique industrielle la ballade initiale.

En guise d’hommage, voici le souvenir que laisse Lou Reed avec la version de « Solsbury Hill ».


Personne ne s’est frotté à « Sledgehammer », THE big hit, mais figure bel et bien  « Shock the monkey » interprété par Joseph Arthur. La chanson au texte surréaliste est proposée dans une version ballade anxiogène baignant dans la saturation des instruments et à laquelle la voix sépulcrale de l’artiste s’accorde si bien.

La coloration ethnique chère au patron du label Real World se retrouve sur « Come talk to me » .
Bon Iver et son chanteur Justin Vernon opposent à la machinerie puissante et lancinante prog-rock d’origine un morceau aérien au chant lié et aux sonorités de ukulele. Le titre s’enrichit en évoluant vers un heureux mélange prog-ethnique.

Bidouilleur de sons électroniques et lui aussi friand de nuances ethniques, David Byrne s’exécute sur « I don’t remember ». La patte de l’ancien Talking Heads est reconnaissable, toujours aussi efficace avec la voix haut perchée, parfois gracile, les intonations acérées et les onomatopées à la cassure anguleuse. Il donne naissance à une nouvelle interprétation de la mélodie.

Nos cousins canadiens d’Arcade Fire servent un « Games without frontiers » plutôt proche de l’original tout en demeurant fidèles à leur registre de prédilection ambient, enveloppant et dense.

Elbow apporte une touche apaisante à « Mercy Street » avec son approche prog envoûtante. Et l’on croit parfois entendre la voix de Peter Gabriel himself.

Regina Spektor et Randy Newman ont choisi le mode ballade piano.
« Big Time », une ballade ! Oui, oui Randy l’a fait ! Ce monument de tournerie rock-funky-pop-soul gabrielesque, il l’adapte en un balancement cabaret qui garde intacte l’énergie de la chanson dont la causticité lui va comme un gant.

Voix et piano seuls introduisent cette mouture pop-folk de « Blood Of Eden » au texte métaphorique et si surréaliste. Regina Spektor produit une belle interprétation de la chanson, initialement incarnée par le duo Sinéad O’Connor/Peter Gabriel, de sa voix tant incisive qu’au timbre de velours.

Paul Simon, qui partage avec le producteur, les aventures pionnières de la World Music, depuis son album Graceland enregistré à Johannesburg en 1986, a tout naturellement porté son choix sur le titre « Biko », chanson hommage à Steve Biko, symbole tragique de la cause anti-apartheid en Afrique du Sud,
Du Paul Simon, guitare arpégée, voix et violon agrémentés d’un mixe de chœurs pop et à tonalité africaine. Un joli tempo qui conclut l’album.

C’est à Stephin Merritt que revient le seul bémol dans l’appréciation de ces reprises. Au départ, « Not one of us » est de la facture rock de son époque, comportant la signature déjantée Gabriel mélangée à une ambiance très Police. Le musicien, s’il a gardé le climat années 80, n’en a pas pris le meilleur. Il nous sert une sorte de glace à l’italienne qui dégouline de son cornet. Un synthé pop-variet’, sans personnalité et un leitmotiv cherchant à imiter Sparks sans y parvenir. On préfère croire que Stephin Merritt a pris le parti de faire le choix de la dérision.


Voila, donc une bien belle réalisation puisqu’elle nous fait voyager dans les univers d’artistes de tous horizons. Révélant au passage certains musiciens peu connus en France. Les interpètes ont dû chausser une grande pointure et s’y sont adaptée.

Si l’on considère que l’intérêt d’un tel projet est que chacun des élus marque de sa propre empreinte l’oeuvre qui lui est confiée, on peut se demander si l’homme du label Real World, réputé pour ses exigences artistiques, était assuré dès le départ de ce résultat, obtenu. Un début de réponse réside dans le titre du concept : « Rends-moi service, je te rendrai service en retour« .

 

Track-list :

  1. I don’t remember  – David Byrne
  2. Come talk to me – Bon Iver
  3. Blood of Eden – Regina Spektor
  4. Not one of us – Stephin Merritt
  5. Schock the monkey – Joseph Arthur
  6. Big Time – Randy Newman
  7. Games without frontiers – Arcade Fire
  8. Mercy Street – Elbow
  9. Mother of violence – Brian Eno
  10. Don’t give up – Feist Feat. Timber Timbre
  11. Solsbury Hill – Lou Reed
  12. Biko – Paul Simon

On peut se procurer l’album en version solo : And I’ll Scratch Yours
Ou la version Scratch My Back + And I’ll Scratch Yours ici

Pour aller plus loin dans la découverte, on peut consulter ces intéressantes vidéos des musiciens qui expliquent leurs choix (en anglais).

Elbow / Peter Gabriel : « un choix évident« .

Bon Iver/Justin Vernon : « C’était pour moi la plus importante… une chanson sur la quête…« 

David Byrne : « Un sujet sensible« . En quelque sorte le contrechamp de « I don’t remember », sur le thème de l’immigration, du déracinement.


 

 

 

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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