Le temps passe et Steven Wilson est toujours là où on ne l'attend pas : chaque opus est pour le Britannique une occasion de remettre en question son art et le monde qui l'entoure. Après The Overview et son exploration spatiale, Steven Wilson a décidé de revenir sur Terre pour nous décrire simplement un village. Mais comme on le sait avec le multi-instrumentiste, les choses sont toujours plus complexes qu'elles n'y paraissent.

Après le virage plus pop de la fin des années 2010 et du début des années 2020, il semblerait que Steven Wilson soit revenu à ses premières amours : les compositions complexes progressives. Il en profite pour réfléchir sur la nature même de ce terme qui dérive du terme "progrès". Comment améliorer un style qu'il maitrise complètement, un style qui au départ était censé améliorer le rock et l'emmener vers des horizons divers mais qui au fil des années est devenu un genre un peu fermé avec ses propres codes ? Dans un monde musical où tout doit être parfait, retravaillé et pur, et où souvent les machines ont pris le contrôle, le Britannique a pris le contre-pied et a décidé d'humaniser le prog. Exit les ordinateurs qui quantisent chaque note et proposent des synthétiseurs numériques sans âme : Steven Wilson prend les instruments pour ce qu'ils sont : des créations qui vivent, se modifient et se désaccordent avec le temps, la température, l'humidité. Cela donne un album extrêmement vivant et humain dans tous les sens du terme. Requiem for a Village est sûrement l'opus qui rend le plus compte du passage du temps : empruntant certains éléments de la musique concrète, Steven Wilson fait vivre ses compositions au rythme du village qu'il décrit : beaucoup de samples de vie réelle sont utilisés afin d'ancrer la musique au coeur de la vie quotidienne. Les bâtiments prennent vie et l'ensemble forme comme une peinture de John Constable dans lequel on rentrerait tel Mary Poppins dans un tableau à la craie.
L'album est empreint de cette tradition britannique célébrant la campagne nostalgique face à la ville tentaculaire née de la Révolution Industrielle. Steven Wilson convoque dans les paroles et les atmosphères la poésie de William Blake mais surtout celle de William Butler Yeats avec ce retour poétique au folklore. Les textes narrés par David Tennant (acteur bien connu pour son rôle dans Doctor Who ou Harry Potter) utilisent les caractéristiques sonores de la poésie anglo-saxonne avec une alternance d'assonnances en "l" ou en "r" pour exprimer la dualité de ce village. Ce folklore est également résumé par le terme gallois "hiraeth" utilisé pour le 5ème titre faisant référence à ce sentiment de nostalgie qui vous habite lorsque quelque chose vous manque mais également dans les rythmes utilisés par Russell Holzman à la batterie. Beaucoup de morceaux sont cadrés par des cadences anciennes évoquant des ritournelles comme dans "Green Map" ou des rituels dans "Cursus Fingerprint". Steven Wilson se permet même d'aller chercher d'autres formes incantatoires chez les Amérindiens dans "On Chapel Slope" lorgnant du côté de la world music de Peter Gabriel.
La transition avec la musique de Genesis est assez facile à faire puisque ce groupe pionnier du rock progressif a lui aussi célébré l'Angleterre rurale. Et cela se sent également dans la musique puisque les aprèges de Randy McStine à la guitare, les synthétiseurs et notamment la flûte jouée au Mellotron évoquent clairement le Genesis des années 70. En revenant aux sources du prog comme pour mieux le réinventer, Steven Wilson ne peut s'empêcher d'emprunter quelques éléments à son groupe phare : Pink Floyd que ce soit au début de "Murmuration" avec son synthétiseur basse ronronnant comme dans "On the Run" ou en utilisant une voix éraillée proche de celle de Roger Waters sur "The Same River Twice". Ce titre mèle également les pianos triturés et torturés qu'on retrouvait dans Hand.Cannot.Erase comme pour montrer que la patte de Steven Wilson est toujours là. Malgré une envie perpétuelle de changement, le compositeur possède un style bien à lui et les fans de Porcupine Tree seront ravis de retrouver les riffs incisifs évoquant Fear of a Blank Planet sur "Hiraeth" ou le titre éponyme.
Néanmoins, le Britannique a préféré faire preuve de concision avec des compositions parfois courtes et un line-up plus resserré. Alors qu'il avait trouvé un groupe constitué de musiciens talentueux (on se rappelle des magnifiques soli de Adam Holzman sur Hand.Cannot.Erase), il a préféré s'occuper de la majorité des instruments sortant parfois de sa zone de confort en se mettant au hautbois et retournant à la basse qu'il avait autrefois délégué à Nick Beggs. Il en ressort un album plus personnel et plus introspectif, peut-être plus représentatif de Steven Wilson et de sa personnalité comme une sorte de vieil album photo où chaque image évoque un événement passé mais qui a forgé une histoire familiale, celle de la discographie du musicien. On se plait donc à feuilleter cet album en se laissant embarquer par les différentes atmosphères le tout conté par les différents narrateurs. Louons bien sûr le mixage absolument parfait et extrêmement immersif même lorsque l'album est joué sur des enceintes de voiture ou d'ordinateur, mais après tout, c'est dans la nature de Steven Wilson de nous proposer un objet sonore à la limite de la perfection. Et c'est là qu'une autre dualité se joue : enregistrer les instruments tels qu'ils sont, jouer avec les imperfections des humains et de la vie sans pour autant sacrifier une recherche de la justesse esthétique et il convient de féliciter l'artiste pour ce numéro d'équilibriste.
Un album de Steven Wilson n'est pas qu'une simple liste de morceaux, c'est un concept, un projet mûrement réfléchi qu'il est toujours plaisant d'analyser. Il y a toujours cette perplexité lors de la première lecture mais lorsqu'on arrive à saisir le propos de l'artiste, alors l'album prend tout son sens. Et Requiem for a Village n'échappe pas à la règle : chroniquer et analyser cet album est une pure merveille puisqu'il ne s'agit pas bêtement de décrire une succession de mélodies. Il y a autre chose dans chaque titre de la discographie de Steven Wilson. C'est un voyage clairement abouti et sous couvert d'une complexité parfois déroutante, il y a une simplicité de lecture. Si le titre de l'album fait penser au film homonyme de 1975, l'écoute de cet album fera penser également à The Village de M. Night Shyamalan où même Midsommar de Ari Aster avec cette même envie de retrouver ses racines comme pour se réinventer. Steven Wilson confirme que le prog n'est pas mort et qu'il continue de progresser pour notre plus grand plaisir.
Tracklist
- Swirl In A Lark’s Eye
- Requiem For A Village
- The Same River Twice
- Now Departing
- Hiraeth
- On Chapel Slope
- Murmuration
- Curcus Fingerprint
- A Basket Of Bees
- Great Green Map
- Wheel
- The Old God Is Buried
L'album Requiem for a Village sort le 6 novembre 2026 sur le label Fiction Records et est déjà disponible à la précommande ici.













