Gros événement le dimanche 4 octobre Chez Paulette. Le petit pub rock perdu à quelques kilomètres de Toul accueillait Big Big Train, groupe de rock progressif actif depuis une trentaine d'années, pour la première fois en France. Ce concert organisé par ArpegiA, association spécialisée dans le domaine du prog, s'annonçait comme unique à bien des égards.
Big Big Train
Un concert Chez Paulette c'est une expérience à part entière du début jusqu'à la fin. Pour y arriver, il faut quitter la grande ville de Nancy, passer par Toul et arpenter les routes étroites de Meurthe-et-Moselle, jusque Pagney-Derrière-Barine, ville de 646 habitants soit un dixième de la capacité d'un Zénith de Paris. Dès l'entrée dans le village, des membres de l'organisation dirigent les voitures vers les rues voisines car, pour se garer, point de parking. Une petite marche en montée permet d'admirer le calme du hameau avant de tomber nez à nez sur l'immense tour bus de Big Big Train et une petite enseigne de bar : Chez Paulette. A quelques minutes de l'ouverture des portes, une petite file d'attente se forme dans l'impasse en montée, juste devant l'entrée qui ressemble plus à une porte de vieille ferme. La proximité avec le groupe est déjà présente puisque Nick D'Virgilio fend la foule pour retourner au tour bus. Par la fenêtre on peut observer une cuisine avec un buffet ancien, des assiettes comme chez nos grands-mères. Bref, il y a cette impression d'arriver vraiment chez Mamie Paulette et d'attendre que quelqu'un nous ouvre. Justement à 19h, l'accès nous est accordé et les fans s'agglutinent dans le bar en attendant que les rideaux qui séparent la salle de la partie restauration s'ouvrent. Le lieu est déjà chargé d'histoire, il y a cette sensation de chaleur et de convivialité. Un écran plat trône au dessus d'un coin cosy pour que ceux qui seraient venus boire un coup ne puissent pas manquer une miette de la prestation.
Dès l'ouverture de la salle, quelques fans se pressent à la barre qui est juste là pour décorer car la proximité avec le groupe est totale. La batterie de Nick D'Virgilio est au bord de la scène, les micros aussi et pendant le concert, un membre du public ramassera même le câble jack de Rikard Sjöblom, le guitariste du groupe. Plusieurs placements sont possibles avec des bancs qui longent les murs périphériques ainsi que quelques chaises avec des tables. Le lieu porte bien son nom : pub rock. A quelques minutes de l'entrée du groupe sur scène, la fosse est encore bien dégarnie. Il faut dire que plusieurs choses ont pu freiner la venue du public : un dimanche soir, même si l'horaire était convenable (début 19h30, fin 22h) et la localisation du lieu (impossible de se passer de voiture, aucun hôtel dans les environs et un peu loin du Benelux, une terre plus propice au prog). Mais qu'importe, pour son premier concert, Big Big Train ne va pas s'économiser si ce n'est sur la production puisque, limité par la configuration, nous n'aurons pas le droit aux projections. Pour cette tournée intitulée Woodcut and Other Stories, le groupe commence par les "autres histoires" avec un premier set dédié à plusieurs morceaux de l'ère David Longdon, coïncidant avec l'arrivée de Nick D'Virgilio au sein de la formation, à l'exception de "Kingmaker" dont la genèse remonte à une démo publiée en 1992. La première partie comporte aussi une belle surprise avec "Lost Rivers of London", un titre présent uniquement sur la version vinyl de l'album Folklore et l'EP Wassail.
Le concert démarre avec "Salisbury Giant", unique occasion pour le public de sortir les téléphones portables puisque, sur demande de la production, seules les quelques premières minutes des deux sets sont autorisées aux photos. Tant mieux, cela permet d'apprécier ce qui se passe sur scène et même sans projections vidéos, il y a tant à voir. Les 7 musiciens font preuve d'un talent indéniable dans leurs instruments de prédilection mais n'hésitent pas à passer d'une fonction à une autre. Alberto Bravin, le chanteur n'hésite pas à prendre plusieurs fois la guitare pour soutenir Rikard lors d'un solo très bluesy. Et même si les regards sont fixés sur Nick, Rikard et Alberto positionnés plus au devant de la scène, le reste du groupe brille par la diversité de ses prestations. Paul Mitchell, à la trompette apporte un son beaucoup plus rond, n'hésite pas à donner de la voix et utilise son Mellotron pour tapisser les titres d'une atmosphère très seventies. Seul Greg Spawton semble un peu plus en retrait. Un sourire apparaît lorsqu'Alberto introduit "Kingmaker" en décrivant la chanson comme étant aussi vieille que le bassiste. Ce morceau, qui est fortement influencé par Genesis notamment lorsque le regretté David Longdon le chantait, prend une dimension plus moderne avec Alberto au micro. C'est à ce moment là qu'on sent que le groupe commence à se lâcher un peu plus et prend énormément de plaisir. Il faut dire que les compositions de Big Big Train sont assez techniques mais cela ne semble pas poser de problèmes à Nick D'Virgilio qui fait une masterclass de batterie tout en assurant les choeurs. Son duo avec Paul à la trompette impressionne tellement que le public outrepasse l'interdiction de filmer. Par ailleurs, ce dernier, sur "Lost Rivers of London" nous montre que, oui, les cours de flûte à bec du collège peuvent être utile un jour, le côté médieval de ce titre se prétant parfaitement à l'utilisation de cet instrument. Le premier set se termine avec "East Coast Racer" qui lorgne plus du côté de Spock's Beard. Le public répond bien aux sollicitations d'Alberto et même les ingés son se mettent à faire une petite danse. Cela nous permet d'évoquer justement l'équipe technique du groupe qui, semble-t-il, fait plus que partie de la famille. Tout au long du show, ils auront assuré une prestation parallèle avec des chorégraphies hilarantes, des accessoires incongrus comme des couronnes de galette des rois sur "Kingmaker" et un karaoké quasi constant sur toutes les chansons.
Après une pause de 20 minutes qui, selon Alberto était propice à boire une ou même cinq bières, ou alors s'embrasser (car après tout nous sommes en France, le pays du French kiss), le groupe remonte sur scène pour interpréter son dernier album en entier, Woodcut. Pas de suspense : l'album passe parfaitement la barrière du live et le groupe l'interprète à la perfection. Quelques différences néanmoins notamment dans les sons d'Oskar Holldorf (le claviériste), qui restera assez discret notamment à cause du mix même si quelques parties le mettent en valeur, on pense au début d' "Arcadia" ou son duo avec Clare Lindley sur "Hawthorn White". Ce deuxième set est intense, à l'image du dernier opus de Big Big Train avec très peu de moments de répits et qui permet réellement de faire la part belle aux différents membres du groupe. Ainsi la violoniste Clare Lindley est beaucoup plus mise en avant, en particulier sur "The Sharpest Blade" où elle chante la mélodie principale et vient même prendre le devant de la scène avec son violon. Même constat pour Gregory : sa basse Rickenbacker double neck impressionne et son chant sur "Counting Stars" apporte une touche plus mélancolique. Le grand moment de la soirée reste l'interprétation gigantesque de "Chimaera" avec son riff à la "Solisbury Hill" de Peter Gabriel, le tout porté par une prestation toute en finesse à la charley de Nick D'Virgilio. Ce dernier n'est pas qu'un simple batteur. Son empreinte est palpable sur l'intégralité de l'album : "Cut and Run" possède ce côté très Spock's Beard dans les accords, les harmonies avec un solo de batterie presque latino-américain. À l'opposée, le set atteint une énergie très hard rock lors de l'exécution de "Albion Press" : Rikard se met à headbanguer alors que Paul investit le centre de la scène.
Le maître de cérémonie reste bien sûr Alberto Bravin. Pour une cinquième date d'affilée sans jour off, l'italien s'en sort très très bien. On lui pardonnera la dernière montée vocale sur "Last Stand" mais maintenir un tel niveau tout en jouant du clavier et de la guitare, c'est une belle prouesse. Il arrive parfaitement à retranscrire l'émotion de morceaux comme "Counting Stars". Big Big Train peut également compter sur un lightshow de qualité pour instaurer diverses atmosphères. Sans pour autant bénéficier d'une production pharaonique, les éclairages sont bien utilisés comme sur "The Sharpest Blade" et son final stroboscopique et soulignent souvent la prestation de chaque musicien. Et pourtant, si jusqu'ici, l'accent a été mis sur les prestations individuelles de chaque membre du groupe, lorsque les derniers accords du set retentissent, il reste cette impression de fusion totale. Big Big Train est une formation qui joue formidablement bien mais surtout qui aime jouer ensemble. Il n'y a qu'à capter chaque regard, chaque interaction entre les différents musiciens. Et même le mixage souligne cette unicité : les harmonies sont consistantes, les différentes lignes musicales s'imbriquent bien. La configuration restreinte de Chez Paulette participe également à cette communion entre le groupe, mais aussi avec le public. La scène est petite certes, point de fosse la séparant de la crash bar et cette soirée fait penser à l'une des devises américaines : "E Pluribus Unum" : "Un seul à partir de plusieurs". Et pour apporter une preuve de plus à ce constat : quelques minutes après la fin du concert, c'est l'intégralité du groupe qui vient dans la salle, tout simplement, à la rencontre des fans. Un peu comme si nous avions assisté à une prestation de membres de la famille. Ils déambulent en discutant avec le public, des liens se créent, il est même difficile de quitter les lieux tant l'ambiance est chaleureuse et la foule est encore importante.

Pour son premier concert en France, même si le public n'était pas à 100% au rendez-vous, Big Big Train, ArpegiA, et Chez Paulette nous ont offert une magnifique soirée. Il est bon de voir qu'il est possible d'assister à des prestations aussi sincères dans un monde où le divertissement se résume souvent à payer une place de concert 200 euros pour voir des artistes de la taille d'un playmobil au fin fond d'une salle remplie d'un public qui n'est là que pour se montrer sur les réseaux sociaux. Tout était réuni pour célébrer ce qu'il y a de mieux dans la musique : "jouer" dans toute sa splendeur, redevenir des enfants, partager quelque chose avec le groupe, sans compétition avec son voisin de fosse et être pendant plus de deux heures, dans un lieu hors du temps.
Un très grand merci à Big Big Train, à l'association ArpegiA pour l'accueil et pour cette opportunité unique. On vous encourage vivement à suivre le groupe, l'association et à venir faire un tour Chez Paulette.
Setlist
Premier set
- Salisbury Giant
- London Plane
- Swan Hunter
- Kingmaker
- Lost Rivers of London
- Drumpet
- East Coast Racer (avec extrait de Love is the Light)
Deuxième set
- The Artist
- The Lie of the Land
- The Sharpest Blade
- Albion Press
- Arcadia
- Second Press
- Warp and Weft
- Chimaera
- Dead Point
- Light Without Heat
- Dreams in Black and White
- Cut and Run
- Hawthorn White
- Counting Stars
- Last Stand
Photos prises par JC Lebrun. Toute reproduction interdite sans l'autorisation du photographe.








