Julian Casablancas + The Voidz – Tyranny

Après avoir chroniqué le dernier album des Strokes, je rempile avec le dernier projet de Julian Casablancas, et ce n’est pas un hasard : je dois être en train de devenir accro, car Casablancas me bluffe par sa créativité et son culot. Solo n’est pas le terme adéquat pour ce projet, puisque Julian le présente comme le fruit d’une collaboration réussie avec les musiciens recrutés pour l’occasion (The Voidz), certains ayant déjà travaillé avec lui.

Tyranny est sorti fin septembre 2014 sous le label de Julian Casablancas, Cult Records  – honte à votre servante qui n’a pas fait son boulot de chroniqueuse réactive (priorité aux leçons de poney), mais je m’étais promis de vous faire partager mes impressions sur cet opus pour le moins surprenant et qui divise les auditeurs, malgré de bonnes évaluations dans la presse musicale de manière générale. “This is not for everybody, this is for nobody” chante Julian sur la première chanson de l’album. Vous êtes prévenus ! 

Si les premiers live en anticipation de l’album ont provoqué des sueurs froides chez les chroniqueurs par leur qualité discutable, la sortie de Tyranny aura pu soit leur clore le bec, soit les laisser dans l’incompréhension la plus totale. De mon côté, j’ai adhéré en bloc dès la première écoute à presque tout ; presque, parce-qu’il est tout de même difficile de ne pas décrocher à un moment ou un autre de cet album tumultueux, parfois à la limite du bruitisme. Mais on n’est pas loin de l’album incontournable tout de même, par l’ampleur épique du son, la fusion des ambiances mélancoliques, et par le message pessimiste assumé par un Casablancas écorché vif mais droit dans ses pompes et vocalement très inspiré.
 

Voidz


Julian annonçait la couleur dès le mois de juin dernier, dans un article du magasine américain Rolling Stone, en parlant du titre de l’album : « Tyranny has come in many forms throughout history. Now, the good of business is to put above anything else, as corporations have become the new ruling body. Most decisions seem to be made like ones of a medieval king: whatever makes profit while ignoring and repressing the truth about whatever suffering it may cause (like pop music, for that matter). » En résumé : le business et le profit deviennent notre tyrannie moderne, et nous préférons ignorer la souffrance qu’ils causent.

Même couleur sombre dans cette interview fort intéressante des Inrocks à la sortie de l’album :
« – Les Inrocks : Un des aspects étranges de ton album Tyranny, c’est cette juxtaposition entre un son très explosif, très coléreux et ce chant de plus en plus mélancolique, désabusé…
– Julian Casablancas : Ce sont sans doute les thèmes qui ont ordonné ce ton. Je veux offrir un peu d’espoir à la fin, mais en route, on va forcément passer par des passages accablants. C’est le prix à payer pour le réalisme. Je reste en colère, il y a toujours eu ce sentiment de désespoir et de fureur en moi. La différence, c’est que j’ai aujourd’hui le sentiment de jouer contre la montre. (…) A moins d’être violemment victime du système, on s’en accommode, on fait l’autruche. Alors que nous sommes revenus à des systèmes aussi féodaux, tyranniques qu’au Moyen Age… Nous vivons vraiment dans une illusion de démocratie : plus nous serons nombreux à le reconnaître à l’intérieur de notre bulle et mieux ce sera.« 

Bref, accrochez vos ceintures, des perturbations sont annoncées sur le vol…

L’album s’ouvre sur la magnifique intro de « Take me in your army ». C’est beau, plaintif, et plein de séduction ambiguë. Effets vocaux, synthés et dissonances seront de la partie, et si le décollage s’est fait en douceur, quelques détails nous laissent préssentir que le voyage ne sera pas forcément paisible. On trouve sur ce morceau une marque de fabrique de l’album qui reviendra en leitmotiv : des solos de guitare trébuchants, dont on se demande parfois s’ils sont le fruit d’une improvisation hasardeuse par un guitariste en mal d’inspiration ou au contraire totalement shooté aux films d’angoisse, avec juste ce qu’il faut de dissonances pour générer de l’anxiété chez l’auditeur.
 


L’addictif « Crunch Punch » définit un peu plus précisément le menu pendant le vol : du rock façon Casablancas, effet jouissif assuré entre gravité et apesanteur ; vous reprendrez bien un petit solo déboité en accompagnement ? « M.utually A.ssured D.estruction » enfonce le clou sur le blouson punk en 2 minutes 30 et nous explique un peu plus crûment à quelle sauce Casablancas veut nous manger : une sauce saturée, trash et torturée.

Juste le temps de se dire que les choses se compliquent, et l’album embraye sur « Human sadness », un morceau emblématique de 11 minutes. A l’écoute des premières mesures, je n’en reviens pas : Julian Casablancas +The Voidz ont pompé Wolfgang Amadeus Mozart. Et qui plus est son Requiem (« Introït »). Etre une rockeuse dans l’âme n’empêche pas d’être à genoux devant Mozart et son oeuvre la plus poignante ; j’avoue mon côté réactionnaire sur les reprises mozartiennes à tout-va, en général c’est bien simple : je zappe. Cela a été le cas pour Evanescence et son « Lacrymosa », qui figure pourtant sur un album que j’affectionne particulièrement. Ceci dit, il se dégage une ineffable beauté sur la première partie de « Human sadness ». Incroyable… ça fonctionne. Je ne zapperai pas ce morceau et son fabuleux mantra mélodique qui ose mélanger le sucré et le salé, l’acide et l’amer, le doux et le fort (« Beyond all ideas of right and wrong there is a field, I will be meeting you there« ).

En plein milieu du morceau, changement de cap, une nouvelle perturbation est annoncée. Le progressif évolue à renfort de sons typiques de jeux vidéos, l’ensemble est plus conceptuel ; on peut baisser les bras ou adorer. C’est un étrange et douloureux voyage, qui ne me convainc pas sur toute la longueur mais finit par me recapter en fin de course. Ambitieux, éprouvant, intense, semblent des qualificatifs adaptés pour ce morceau que Casablancas a eu le culot de sortir comme premier single. Etait-ce un appel du pied, « Je suis comme ça et je vous emmerde », un cri du coeur, ou bien les deux ? Gageons que les tenants et aboutissants de ce morceau et de cet album sont aussi complexes que le monde qu’il décrit.

« Where no eagles fly » est le deuxième single, peut-être histoire de rassurer ceux qui ont écouté le premier et auraient préféré rester sur le bas côté. On revient à du rock plus traditionnel, avec un refrain hardcore, et juste ce qu’il faut de petits sons électros. Je vous livre également un extrait explicite et fort bien tourné :

« The wolf will cry sheep as they take him away,
We plot in our sleep but follow orders all day

The rhythm is for you but the song is for me,
The meaning might be secret but the melody is free
« 
 


« Father electricity » est le deuxième morceau à rallonge, avec 7 mn à cheval entre world music et trip électronique mâtiné d’indus. On croirait assister à un rite tribal qui tourne mal. Certains ont baissé les bras une deuxième fois et sont repartis écouter leurs vieux albums des Strokes, de mon côté j’embarque en souvenir de Comedown machine. Le morceau se fait à nouveau plus dissonant en cours de route, comme pour renforcer la virulence à peine masquée du texte ; faudrait-il creuser plus profondément sous le vernis presque facétieux de ces percussions arrivées là on ne sait comment ? Ce morceau n’est pas le plus perturbant pour l’auditeur, et il apporte un espace bienvenu à ce moment de l’album, mais ce n’est certainement pas le moins chargé de sens pour l’auteur.

« Johan Von Bronx » nous offre un petit flash back tout droit sorti des Strokes, avant d’enchaîner sur un « Business dog » au coeur du sujet avec son refrain punk tranchant.

L’excellent « Xerox » illustre parfaitement ce qui m’attire dans les side projects de Casablancas. Génial mélange de sons électros et de mid tempo, sa petite ritournelle file droit au cerveau. Des eaux soft et mélodiques, certes, mais on remet une tranche de final couinant, histoire que cela ne soit pas trop clean non plus : « Money breeds tyranny« , tout de même.

« Dare I care » offre la touche orientale du voyage et en profite pour glisser un clin d’oeil à « One way trigger » des Strokes. « Nintendo blood » ne me fait par contre ni chaud ni froid, c’est le morceau le moins percutant à mon sens, malgré un final qui tente une perfusion énergique. L’album se clôture sur un « Off to war » morbide qui laisse bien peu de place à l’espoir, avec ses nappes d’orgue lugubre. « I wait for the light to shine » chante le fantôme de Casablancas d’une voix cassée.
 

Mur


En résumé, Tyranny nous parle d’aliénation dans la société actuelle avec des mots et des instrumentations fortes : « I am not myself » (« Nintendo blodd »), « All is lost » (« Human sadeness »)… Si Julian Casablancas reste un poète abstrait, l’ensemble reflète néanmoins une critique acerbe et très concrète de notre mode de fonctionnement contemporain, avec une sincérité bien plus convaincante que les premiers concerts ou la vidéo teaser ne pouvaient laisser espérer. J’aimerais éviter de prononcer le mot « urgence », que je ne peux plus lire en chronique tellement il a servi à décrire n’importe quoi, mais il y a pourtant de ça. L’ensemble ne fonctionne que parce-qu’il y a une tension sous-jacente extrêmement profonde.

« Je ne me sens ni politique, ni surtout radical. Mais beaucoup trop d’artistes sont insensibles à la moralité : c’est mon cheval de bataille. Les années Bush ont sans doute ouvert mes yeux… Le but de la musique devrait être d’offrir une échappatoire à cette réalité, je le sais bien. Mais j’ai la chance d’avoir un micro, je ne peux pas traiter ce que je vais en faire à la légère. Le vrai défi, c’est de rester universel, de pouvoir être compris partout, par tous. C’est pourquoi j’ai si souvent utilisé des phrases à double sens, pour que personne ne se sente exclu. Mais sur Tyranny, il y avait sans doute un besoin d’être plus précis, car l’ennemi est beaucoup plus visible à l’œil nu, les problèmes apparaissent plus clairement. Ce n’était pas une volonté : c’est la situation qui, ces dernières années, m’a poussé à écrire ces chansons. » (cf précédente interview de Julian Casabancas par les Inrocks).

L’album en lui-même n’est pas facile d’accès, mais Julian n’en a cure. Il possède le statut enviable mais délicat d’équilibriste entre les impératifs commerciaux d’un musicien qui a encore besoin de vivre de son art, et ceux d’un artiste doté d’une identité forte et déjà capable de refuser certains compromis. Faut-il avoir été The Strokes pour pouvoir se permettre d’être Julian Casablancas ? Certainement, et peut-être était-ce le chemin nécessaire pour arriver à cet album véritablement rock, peut-être même le plus proche du sens premier du rock que j’ai écouté depuis longtemps, et pourtant assez inclassable dans son genre. Je ne peux donc que vous conseiller de donner une chance à cet opus sur plusieurs écoutes, si jamais le doute vous assaille.
 

Live


Photos issues de la page Facebook du groupe
Site internet Julian Casablancas +the Voidz

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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