Puscifer – Money Shot

"C’est un véritable bonheur de se laisser glisser le long de compositions qui s'avèrent à la fois si évidentes et si aventureuses"

Il a beau s’être fait remplacer une hanche et être occupé avec ses histoires de pinard (l’homme consacre une part non négligeable de son temps à ses vignes), Maynard James Keenan trouve tout de même le temps d’être relativement actif avec son projet Puscifer. Le chanteur y dirige tout, Puscifer est sa créature, son exutoire, son terrain de jeu privé. Histoire que ce soit plus amusant, il invite tout de même les copains (inutile de faire la liste des musiciens ayant participé au projet à un moment ou à un autre, mais il y a du très lourd), de sorte qu’on se retrouve avec une sorte de collectif All-Star en constante évolution, à l’exception bien sûr de son maître d’œuvre.

Ce qui avait commencé comme une simple curiosité, sans doute très amusante pour ses participants, beaucoup moins pour l’auditeur qui se retrouvait souvent devant un bazar auditif sans grand intérêt, est peu à peu devenu un « vrai » groupe, en particulier avec son deuxième véritable album Conditions of my parole, sorti il y a maintenant 4 ans. Moins expérimental mais aussi moins décousu, moins surprenant mais aussi moins bordélique, l’album se concentrait sur les mélodies, ce qui permettait de laisser davantage de place à la voix du chanteur. Si toutes les bonnes idées n’étaient pas systématiquement exploitées, ce second effort long format montrait qu'il fallait désormais prendre Puscifer au sérieux. De sorte qu’avec Money Shot, on attendait une confirmation.

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Le line-up s’est quelque peu stabilisé, et c’est désormais un trio créatif qui a appris à travailler ensemble qui compose : Maynard bien sûr, mais également les guitaristes Mat Mitchell (également producteur, ingénieur du son et compositeur qui a bossé avec entre autres NIN, Tool, APerfect Circle, Queens of the Stone Age mais aussi Katy Perry) et Carina Round (dont les chœurs sont de plus en plus présents). Au vu de l’identité bien plus forte qui émane de Money Shot, il est clair que les trois musiciens ont pris l’habitude de travailler ensemble et trouvé un équilibre : si l’humour débile n’a pas disparu (non mais vous avez vu cette pochette ?), priorité est donnée à la musique, qui, elle, ne rigole plus du tout.

Dès le premier titre « Galileo », on est saisi par le fait que Puscifer a désormais sa propre patte, bien reconnaissable. La notion d’ambiance est primordiale : les parties instrumentales sont relativement minimalistes, permettant aux voix de Maynard et Carina de mener le bal. Et quelles voix… On savait le chanteur de Tool doué, mais il s’exprime ici en toute liberté, avec une voix d'une sensibilité extrême, dans ce qui est sans doute le projet qui lui ressemble le plus. De sorte que s’il est possible que les inconditionnels de Tool regrettent de voir Maynard se consacrer à une autre formation, de une il ne porte pas l’entière responsabilité de la non avancée des travaux (le chanteur a récemment déclaré à Rolling Stone qu’il attendait toujours de recevoir les morceaux de ses petits camarades pour se mettre au boulot), de deux, vu la qualité de Money Shot, il serait dommage de lui intenter un mauvais procès.

L’ambiance est au recueillement le long de morceaux d’une extrême finesse. On reconnaît bien là le souci du détail qui caractérise les différents groupes auxquels Maynard participe. Les mélodies sont finement ciselées et connaissent systématiquement des progressions qui tout en donnant l’impression de couler de source, emmènent l’auditeur vers des contrées auxquelles il n’aurait jamais pensé. C’est un véritable bonheur de se laisser glisser le long de compositions qui s'avèrent à la fois si évidentes et si aventureuses. « Grand Canyon », qui utilise la majestuosité de la nature comme métaphore pour inviter à prendre du recul et prendre conscience de la situation dans laquelle nous vivons tous, est à l’image de ce début d’album : douce et implacable, jouissive et mesurée, ou comment gérer à la perfection l’art des contrastes tout en scotchant l’auditeur à ses enceintes.

 

Là où certains albums partent en trombe avant de tomber dans un certain ventre mou, Puscifer choisit de démarrer en douceur et d’accélérer doucement le rythme, sur la seconde partie de « Simultaneous » tout d’abord, après un long et étrange monologue qui traite de façon absurde de l’incapacité croissante de nos contemporains à communiquer (une référence à peine voilée à l’importance prise par les réseaux sociaux), puis sur le morceau titre, qui délaisse la subtilité le long de 2 minutes 30 d’un rock industriel furibard. Bien sûr, cette petite ouverture vers la violence n’est qu’un moyen de mieux apprécier la beauté une fois de plus saisissante de « The Arsonist », sur laquelle la complémentarité entre les voix de Maynard et Carina fait merveille.

 

Le rythme n’est toutefois pas complètement redescendu, et s’emballe à nouveau avant que l’album ne dévoile son dernier acte. Ce dernier acte est composé de 3 titres intimement liés : « Smoke and Mirrors » fait presque office de transition vers la lente mélopée de « Life of Brian ‘apparently you haven’t seen », avant une montée en puissance finale.

On a coutume de dire que le 3e album est celui de la maturité : Money Shot est le meilleur album de Puscifer à ce jour. Mais contrairement à son prédécesseur, dont on pouvait déjà dire la même chose lors de sa sortie, il s’impose comme un excellent album du début à la fin, et contribue un peu plus à l’aura qui entoure Maynard James Keenan. Le chanteur se livre ici comme jamais, grâce également à la relation qu’il est parvenu à forger avec ses deux principaux collaborateurs dans ce qu’on peut désormais appeler un groupe, et si ses paroles sont toujours difficilement intelligibles, l’album dans son ensemble est sans doute son travail le plus personnel, mais aussi le plus touchant. Définitivement un des artistes rock les plus intéressants de sa génération.

8,5/10

 

NOTE DE L'AUTEUR : 9 / 10



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