The Arrogants – No Time To Wait

Second acte de la comédie du « j'ai commencé le rock'n'roll avant d'arrêter de sucer mon pouce, et en plus j'ai du talent » : après l'épisode Archie and the Bunkers, deux p'tits gars de 14 et 17 ans défouraillant comme des grands, voici The Arrogants, des Lillois venus pour prouver au monde que la jeunesse française n'est pas si décadente (ou l'est carrément, selon le point de vue).

Il semblerait que les maisons de disque tremblent un peu lorsqu'il s'agit d'introduire de jeunes musiciens. Il existe en tout cas un discours-type adapté à ce genre de situation, que les écuries aiment à mettre en avant pour présenter leurs poulains ; sa fonction première, c'est assez amusant, semble être de rassurer une sorte de vieux rock-critic réac imaginaire, en tissant un portrait du dit groupe en opposition à celui d'un « jeune » stéréotypé du XXIème siècle... Un truc dans le genre « hey, ces gamins ont l'âge d'être vos fils, mais inexpliquablement, ils ont choisi de jouer du rock'n'roll plutôt que d'écouter [ici, le nom d'une popstar quelconque, américaine ou française selon la nationalité du groupe] comme tous les autres » (là, c'était David Guetta). Etant donné que c'est déjà la troisième fois cette semaine qu'on lit quelque chose de ce goût, on se dit que soit les maisons de disque trouvent quand même beaucoup de choses « inexpliquables », soit quelqu'un prend quelqu'un d'autre pour une truffe. On avance donc un peu dans notre analyse de ce culte moderne de la jeunesse : l'enthousiasme que déclenche un groupe pré-pubère qui avoine un minimum pourrait être dû à la croyance ferme, chez le quinquagénaire moyen, que « les jeunes » sont des bons-à-rien irrécupérables dépourvus de toute forme de goût, ou il pourrait s'agir d'un coup arrangé basé sur la rentabilité effective d'un groupe, potentiellement inversement proportionnelle à la moyenne d'âge de la formation ; peut-être une combinaison des deux ; on avance...

Mais toutes ces considérations sur le papier aluminium sont à des lieues de notre véritable sujet, visant à définir si le chocolat qui est à l'intérieur est mangeable, ou bien si cette bon dieu de marmotte nous a roulés.

Si l'on peut taquiner Dirty Water Records sur la légèreté avec laquelle ils présentent leurs protégés, on est forcés de constater qu'encore une fois, après Archie donc, c'est bien du lourd qu'ils nous envoient. C'est leur catalogue qui veut ça, le son est comme toujours délibérément typé rétro ; on est toutefois dans une autre catégorie ici, plutôt dans une sorte d'exercice de style imitatif, où tout est fait pour donner l'impression qu'on a véritablement affaire à l'un des rejetons de cette période faste où le garage psychédélique était roi – le son, le mix, les chemises et les lunettes de soleil. Sur ce plan, l'illusion est parfaite : n'importe lequel des morceaux de ce « debut album » comme disent les amerloques, aurait sa place sur la fameuse compilation Nuggets, qui par sa parution sauva définitivement de l'oubli 27 incontestables chefs d'oeuvre (enfin, 26 parce qu'il y en a un que je n'aime pas) en 1972.

Les 11 pistes de No Time To Wait forment un ensemble cohérent et redoutablement attachant. Dès le premier morceau, qui donne son titre à l'album, tous les éléments qui vont jouer de leur magie pour nous enfermer dans une petite bulle uchronique sont mis en place : rythmique sautillante, guitares fuzz en stéréo, voix atypique fort plaisante, haut perchée, androgyne même... Le tout est très dynamique, remuant : la basse tire ici son épingle du jeu, porte une sorte de frénésie toute dansante, joue d'audace sans toutefois renverser l'équilibre basé sur cette sorte d'ordre naturel et implicite entre les différents instruments ; c'est maîtrisé, et elle se montrera par la suite, plus discrète, sans en égarer pour autant son efficacité.

 

On garde les mêmes ingrédients pour le reste de l'album, les morceaux se succèdent sans jamais perdre de leur énergie, et sans jamais lasser : "Move", lancé par un beuglement difficile à retranscrire (« Beuaah », ou « Mweuah »), "Flashing Lights" rythmé par son clavier marteau-piqueur et son accalmie polyphonique, "I'm No Fuckin Mozart" qui convainc dès la lecture du titre... C'est indéniablement frais, et puis, il y a toujours une petite surprise cachée quelque part lorsque l'on tend l'oreille, un délicat coulis de guitare par ici, un petit bout de clavier par là... le mix est ingénieux sans être bourratif, ne cède pas à une surproduction qui aurait gâché notre plaisir – c'est un garage arrangé.

"Too Much Lies" ralentit le tempo pour un temps, laisse la place à un chant-parlé-crié répétitif, la paranthèse est agréable – c'est sans doute là le morceau le plus Nuggets de tous. L'instrumental "The Arrogants Theme" met en place un groove sensuel bien construit permettant à tout un chacun de se laisser aller à quelque fantaisie mélodique, avant que "Velocity" ne vienne nous flanquer un harmonica entre les dents, accessoire nécessaire, sans lequel on ne peut définitivement pas être 60's, on se demandait où il était. Tout un tas d'instruments s'empilent dans "Santra", bourdonnent dans nos oreilles en un bordel plaisant, et vecteur de bonne humeur. "UFO" est un nouvel instrumental, efficace et incisif, sans doute dispensable toutefois ; il a au moins le mérite de retarder un peu le moment où les guitares se tairont. Le final est de qualité, on retrouve avec "Mr Devil" une cadence plus enjouée, avant "I'm Gonna Leave You", mid-tempo en forme de générique de 3:30 qui nous rendrait presque nostalgique (parce que le clavier est mélancolique, par derrière).

C'est donc un premier album enthousiasmant que nous proposent les Arrogants, fougueux et dansant, avec une bonne dose d'insolence. Sans aucun doute, on devrait encore entendre parler d'eux ; d'ailleurs, on nous assure qu'ils ont pas mal tourné ces dernières années, et l'on serait heureux des les voir trainer un peu dans les quelques festivals estivaux qui auront survécu en 2016.

Mais, quelque chose tout de même me tracasse ; le même état d'âme en fait que l'on peut avoir avec chacun de ces groupes qui s'inscrivent par trop ostensiblement dans une démarche de « retour à », quelle qu'en soit l'époque ; l'impression d'une démarche stérile en fait, qui en laisse l'histoire de la musique à un statu quo. Il n'y a certes pas à tamponner de date de péremption sur chaque style à sa sortie d'usine, mais il y a quelque chose d'un peu malsain à ce constant retour en arrière, qui de plus, avorte tout espoir de pérénité (parce qu'un groupe qui dure, c'est un groupe qui crée, non ?). Enfin, peut-être que l'on devrait se contenter du plaisir présent, tant pis s'il est fugace, sans se soucier de l'avenir du rock'n'roll. Et sans doute serait-ce aussi une lâche trahison envers mon propre corps que de m'arrêter à une conclusion aussi pessimiste, étant donné que j'ai remué les fesses pendant tout l'album.

Reportons ce débat à une autre fois.

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NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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