Le Primavera Sound : un festival incontournable ou une vaste foire ?

Par notre envoyé spécial, Mathieu Artaud

Des années que l’affiche du Primavera Sound barcelonais vend du rêve, l’un des rares festivals européens proposant la fine fleur du rock indé mondial et le seul évènement capable de rivaliser avec les américains Coachella, Lollapalooza… Cette année, la programmation frise l’indécence tant la majorité des groupes en actualité et auxquels je voue une admiration sans nom sont présents : Radiohead, Sigur Ros, Beirut, PJ Harvey, Air, Mbongwana Star… sans oublier ceux qu’on croise toujours avec plaisir : Moderat, Animal Collective, Shellac, Ty Segall, Savages, Tortoise… et de belles surprises à prévoir. L’impatience des derniers jours avant le déplacement sous le soleil espagnol n’a d’égal que la grandeur du dernier album de Radiohead A moon shaped pool.

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Vendredi

Arrivée sur le fameux site : immense espace bétonné, parsemé de verdures, et bordant la méditerranée. Première impression : l’organisation est sans faille, on rentre rapidement. Le Parc del Forum regorge de scènes, une dizaine, au pied du port de plaisance, sur les hauteurs surplombant la mer, des stands de (bonnes) bouffes partout, on ne se sent pas à l’étroit ! Après quelques minutes de balades voici le saint des saints, les 2 grandes scènes faisant face à face : Heineken Stage et H&M Stage.

Savages est déjà en plein effort. Jehnny Beth s’époumone et ne s’économise pas pour convaincre. C’est une vraie performance tant le post punk des anglais est fédérateur que ce soit dans les brulots issus du 2ème album « Adore Life » : « The answer »… ou le démoniaque final « Fuckers ». Une belle suée pour évacuer les premières bières.

Direction la scène opposée pour assister au show rondouillard de Beirut. Quatrième fois que je vois Zach Condon et ses musiciens, et rien à faire, ce mec est un génie sur album, en acoustique, mais sur les grandes scènes, cela ne prend pas. Le show est bien mené, de qualité, les tubes sont aux RDV : « Nantes », « Santa Fe », « The rip tide », « The Gulag orkestar », on passe un bon moment, mais jamais dans l’excellence. La prestation manque de relief, de piquant, on s’attend à une explosion de cuivres, qui ne viendra jamais. Zach a peu de charisme et ressemble toujours au gentil gamin surdoué débarqué par hasard… A voir dans de petites salles, c’est une certitude que les conditions plus intimistes lui sont plus adaptées !

C’est enfin l’heure du monstre sacré Radiohead… J’ai fait l’erreur de débutant de vouloir voir Beirut jusqu’au bout, du coup impossible de pénétrer la gigantesque foule n’ayant comme seul but d’être au plus près de la messe annoncée. Je ronge mon frein, et patiente au milieu de 70 000 personnes. Car effectivement 98% de l’ensemble du festival assiste à ce concert. 22h15 sonne, je regarde ma montre, le concert aurait dû commencer, je jette un œil averti en sautillant, et oui le groupe est bien sur scène et joue « Burn the witch »… Le son est tellement mauvais que je n’ai même pas entendu les premières guitares… C’est un désastre, Radiohead est le concert que j’attendais le plus avec celui de Sigur Ros, motivant ma venue à Barcelone, et la voix de Thom Yorke est inaudible. Mais au-delà de ce sérieux problème, j’ai l’impression que la setlist est poussive ce soir, et cède à la facilité du très grand public. Les ultras tubes sont tous joués « Karma police », « Paranoid Android », « No surprises », « Street spirit »… Alors bien sûr un karaoké géant sur « Creep » fait son effet mais j’aurais préféré un set plus pointu. Le nouveau show vidéo n’a rien d’exceptionnel contrairement à celui de la tournée précédente et se noie dans d’innombrables gros plans inutiles et illisibles. RDV manqué, j’enrage ! Alors, amis fans du quintet d’Oxford, rassurez-moi, c’était mieux sur les autres dates ?

C’est complètement dépité que plusieurs minutes après la fin, laissant passer une incroyable transhumance humaine que je me déplace pour assister à la prestation de The Last Shadow Puppets. Ni Miles Kane ni le génial Alex Turner (je le préfère nettement dans Artic Monkeys), ne parviendront à me sortir de cette grande déception… Le show est super carré, peut-être trop par moment, je m’attendais à plus de folie mais rien à dire, le super groupe fonctionne et parvient sans mal à garder une vaste audience devant eux. A revoir dans d’autres circonstances.

Sur le retour, le chemin me mène sur la jolie Arena Ray Ban où Animal Collective est plus perché que jamais, devenant inaccessible… Une seule solution : la fuite. Dommage pour Beach House.

Samedi

Décidé à en profiter coûte que coûte, mon approche sera différente ce dernier soir.
Au loin, c’est le revival Beach Boys, « Pet sounds » est joué dans son intégralité par son ancien leader Brian Wilson. En plus de cet album mythique, le groupe ne se fera pas prier pour balancer « Surfin USA », « I get around »… qu’évidemment tout le monde attendait. Le public est en liesse, et l’humeur légère. Parfait.
Deerhunter n’apportera pas grand-chose, raison de plus pour bien se placer pour le concert suivant. Je ne me ferai pas avoir 2 fois !

La grande prêtresse PJ Harvey est de retour. En vrai chamane des temps modernes, Polly Jean nous offre une prestation radicale, un big band hippie des années 2000. Le nouvel album est mis à l’honneur The Hope Six Demolition Project. Directement sous le charme car je ne l’avais pas encore écouté, des titres comme « The Ministry of Defence », « The orange monkey », « The wheel » fonctionnent et marquent immédiatement. Les harmonies vocales sont irrésistibles et PJ excelle en maîtresse de cérémonie. Tout aussi éblouissante dans un registre plus épuré « Dollar, dollar », ou « River Anacostia », l’anglaise est littéralement bouleversante… Elle semble d’ailleurs apaisée et bien loin de l’égérie rock des années 90, revisitant carrément « 50ft Queenie », « To bring you my love » ou « Down by the water ». Une vraie réussite !

Sigur Ros revient aux sources sur cette tournée, Jonsi, Goggi et Orri sont seuls sur scène et retrouvent l’essence même de leurs origines. La setlist s’en ressent grandement avec la mise en valeur des premiers albums monuments Ágætis byrjun, ( ) en tête. Ce dernier est un de mes albums favoris, je suis aux anges ! Quand « Starálfur » ou « Vaka » résonnent, évidemment les larmes montent immédiatement tant ces morceaux sont chargés en émotions… Le fausset de Jonsi est inimitable, saisissant. Les islandais n’oublient pas de piocher dans l’ensemble de la discographie. Même si parfois l’absence des sections cuivres et/ou cordes se fait sentir pour donner encore plus de puissance aux morceaux. La partie light/vidéo est quant à elle proprement hallucinante. Sans en faire des tonnes, on en prend plein la figure, complétement éblouie par tant de magie, une nuit céleste, un ouragan de lumière… Le show est total. L’énergie est retrouvée sur un « Festival » d’anthologie, sur le récent et énormissime « Kveikur » et que dire du final grandiose sur « Popplagið », explosion infernale capable d’agiter chaque festivalier au point de le laisser hagard sitôt les lumières éteintes. Sigur Ros construit sa légende d’album en album, de concert en concert… et a été assurément le groupe phare de l’édition 2016.

Le dancefloor géant de Moderat a du mal à nous faire redescendre sur terre, mais minutes après minutes parvient à nous voler quelques pas de dance. La combinaison de Modeselektor et Apparat n’a plus rien à prouver et est redoutablement efficace en live. Idéal pour finir la soirée mais les étoiles ne quitteront pas de sitôt nos yeux encore humides.

Bilan

Si vous allez au Primavera, ne comptez pas vous abreuver en découvertes, vous n’aurez pas le temps si vous souhaitez aussi voir les têtes d’affiche. Trop de scènes, trop de monde. Surtout, SURTOUT : évitez l’espace à gauche de la régie, formant une cuvette, face à la scène principale, le son y est déplorable.

Des questions viennent inévitablement : veut-on participer à une gigantesque foire et assister aux concerts des stars internationales dans des conditions lamentables en occultant toutes découvertes ? Ou doit-on privilégier les festivals de découvertes à taille humaine et les concerts atypiques des grands groupes de ce monde ? Rock en Seine m’a déjà échaudé plusieurs fois, je n’ose imaginer des festivals comme Glastonbury, Rock Am Ring, Werchter… qui eux ont clairement pris le parti de la course folle à la tête d’affiche et à la foire populaire. Au sens premier de surcroit, avec animations, manèges et fête à la saucisse inclus. Certains d’ailleurs se sont complètement perdus en routes, les célèbres Eurockéennes de Belfort sont bien loin de leur essence d’origine et n’ont plus aucunes saveurs.

Pourtant, des solutions alternatives existent pour voir les têtes d’affiches dans de bonnes conditions. Radiohead et Sigur Ros se produisent dans un sublime théâtre romain aux Nuits de Fourvière à Lyon, 4500 places par soir, PJ Harvey dans la plus belle salle de France, 2 soirs d’affilés au Bikini à Toulouse, 1500 places, Tortoise aussi à Toulouse au Metronum, 600 places, Mbongwana Star dans le magnifique théâtre de la mer à Sète programmé par Gilles Peterson, David Gilmour dans les fabuleuses Arènes de Nimes, Air au This is not a love song (Tinals) Festival à Nimes… Ce dernier a d’ailleurs tout compris, des lieux à tailles humaines, une ambiance travaillée, une programmation de qualité… et accès sur la découverte. Justement pour satisfaire sa curiosité, il suffit de se rendre au Tinals donc, au Printemps de Bourges, au MaMA, aux Transmusicales, à Europavox, au Weekend des Curiosités… Les choix ne manquent pas !
Nuls doutes que ces concerts resteront dans les mémoires plutôt que ceux de la fiesta barcelonaise.



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