Quand Christian Olivier met Têtes Raides sur Off…

Lorsque Victoria, l’une des attachées de presse de Christian Olivier, m’a indiqué que l’interview se déroulerait à Paris, je me souviens de lui avoir demandé ; « du côté de Faidherbe ? » Ben oui logique, c’est le quartier de La niche, la boutique des Chats Pelés, le collectif de graphistes auquel il appartient et qui créé l’univers visuel de Têtes Raides depuis plus de 30 ans. Rideaux baissés la niche ces temps-ci, à l’instar de Têtes Raides qui « fait la sieste » comme se plait à le dire son chanteur… Il me reçoit à quelques mètres de là, au Rallye, un de ses troquets parisiens qui résiste à l’invasion des chaines américaines. Christian Olivier y est manifestement chez lui, se permettant même de demander au patron de baisser sa radio afin que je puisse enregistrer notre conversation… On parle de son album, de la tournée qui a commencé en avril et qui le verra participer ce week-end aux Solidays et aux Francofolies le 14 juillet prochain.

LGR – Le collectif pour toi, ce n’est pas un vain mot, c’est même plus qu’un mot ; tu fais partie d’un groupe qui est un vrai « collectif »… Un album solo, avec d’autres musiciens donc, après 30 ans passés avec presque le même collectif, ça se passe comment ? Le collectif, ça ne se décrète pas, ça se construit…

Avec Têtes Raides, on a démarré ensemble, on s’est pas posé la question de savoir si on appartenait à un collectif ; on l’était de fait. Le collectif, il faut effectivement le recréer, mais à partir d’une démarche individuelle, qui visait justement à rompre avec mes habitudes de travail prises avec Têtes Raides. Je me suis donc tout d’abord retrouvé à composer et à écrire seul avec ma guitare et pour le passage en studio, ma première partenaire fut Edith Fambuena (1), qui signe les arrangements de l’album.

LGR – Et là, le collectif se recrée…

Je dirais plutôt qu’un binôme s’est constitué pour la réalisation de l’album et que l’osmose s’est vite créée. A partir de mes maquettes, elle m’a proposé des idées d’arrangements et de programmations rythmiques. L’étape suivante a été de choisir des musiciens qui allaient « coller » au projet. Pour revenir à cette notion de collectif que tu évoques, en studio, il se réduit au temps de l’enregistrement proprement dit. Chacun vient enregistrer sa partie, apporter sa patte ; c’est un peu comme une recette de cuisine, tu rajoutes condiments, aromates pour trouver le juste équilibre à ton plat… C’est une méthode de travail différente de celle de Têtes Raides, qui est basée sur le live. Ceci dit, entre les guitaristes, la basse, la batterie, le casting a été super réussi. Daniel Jamet, un ancien de la Mano Negra, que j’avais croisé en 88/89, m’accompagne d’ailleurs sur la tournée…

LGR – Tu as donc fait appel à la guitariste et directrice artistique Edith Fambuena pour les arrangements. On reconnaît sa patte sur les violons de « Laisser la place » ; cela fait songer à ceux de « Fantaisie militaire » de Bashung…

Oui, on reconnait son utilisation des cordes, toujours un peu tendues ; ce n’est pas du « violon guimauve »… Elle s’en sert pour créer une matière, une texture pour les arrangements. C’est la même démarche pour les guitares, qui ne sont pas juste là pour poser des rythmiques. A l’écoute, on peut même penser qu’il s’agit d’autres instruments…

LGR – Ce n’est pas à proprement parler une référence, mais plutôt un « cousinage musical », mais la mélodie de « Je crie » rappelle celle des compositions de Mano Solo…

Je n’ai pas songé à Mano en écrivant ce morceau, mais c’est bien si cela te fait penser à lui. C’est vrai que l’on a participé à des projets, fait des dates ensemble, que l’on s’est côtoyé amicalement… On avait en commun une même volonté d’autonomie, un même intérêt pour les visuels. On partageait surtout le même état d’esprit, notamment sur le contenu de nos chansons…

LGR – Les guitares prédominent dans « On/Off » ; donc s’il fallait te coller de force dans une case, ce serait de la chanson rock…

Je dirais même chanson « punk rock » ! J’ai grandi avec les Clash, les Sex Pistols… Il m’en est resté sinon une attitude, du moins une manière d’aborder la chanson, avec une attention toute particulière pour le texte. Une chanson, c’est certes une mélodie mais la musicalité des mots compte tout autant.

LGR – Tu joues effectivement beaucoup avec les mots ; utilisant des mots-valises, allant même jusqu’à pratiquer un non-sens très anglais…

On évoquait l’aspect « matière » d’un son. C’est la même chose pour le texte. De la matière d’un mot provient le sens ; tu  recrées donc du sens lorsque tu « tritures » un peu tout ça. Et il y a évidemment un côté ludique…

Christian Olivier, Têtes Raides
© Marikel Lahana

LGR – Ta voix parait moins grave que sur les morceaux de Têtes Raides ; c’est un choix délibéré ou amené par les mélodies ?

Il y a dans l’album certaines mélodies, certains accords que nous n’utilisions pas avec Têtes raides. Des grilles et des rythmiques un peu différentes également. L’espace musical est fait d’équilibre entre la musique et la voix. Avec Têtes raides, ma voix est plus rythmique, tient un peu la charpente de l’édifice… Là, elle est moins tendue, plus relâchée et oui, du coup, mon timbre a bougé…

LGR – C’est la même chose sur scène ?

On retrouve ça également, mais il faut que je fasse toujours un peu attention à ne pas trop lâcher les chevaux…

LGR – On relève dans certaines critiques une référence ska pour les mélodies ; à part une rythmique reggae sur « Dieu », j’ai eu beau chercher, pas trouvé de ska…

C’est même plutôt du dub sur « Dieu », mais je te confirme qu’il n’y a pas de son pur ska. Même si j’écoutais du ska dans les années 80, voire du calypso et que je continue à en écouter, car c’est une musique qui vient de loin, qui a des racines. C’est presque une forme de blues.

LGR – Ton titre – sans titre du coup – « … » dit plus en deux vers – par exemple « Au pied de la city / on est tous à bas prix » – que bien des ouvrages, des articles de presse sur ce sujet. C’est d’ailleurs une constante dans la plupart des chansons de l’album…

C’est le principe même d’une chanson ; un format court qui doit être percutant et parler à tout le monde. L’exercice n’est pas facile mais je mise sur la curiosité des gens, sur un dialogue et un échange. Il faut donner des clés, des outils dans le texte, mais aussi dans l’interprétation. J’aime la chanson à tiroirs, avec des fenêtres qui s’ouvrent, avec une bonne dose d’imaginaire et donc de poésie…

LGR – Tu as écris un texte en marge de l’album (2) dans lequel je pioche un autre exemple du même tonneau ; une belle allégorie écolo : « Alors on se réveille, mais où sont les abeilles / Mince, j’suis qu’un bout de plastique perdu dans l’Atlantique / Mais rassurez-vous « Je vais bien » / Car je sais que demain on se tendra la main« .

Pour faire passer le message, l’approche frontale, à part convaincre les convaincus, ça ne sert pas à grand chose… Et puis un texte, ça doit aussi transmettre un plaisir, si possible à chaque fois renouvelé. Lorsque j’écoute Brassens par exemple, même si je connais parfaitement la chanson, je redécouvre quelque chose de nouveau à chaque écoute. Plusieurs niveaux de lectures possibles qui permettent de s’évader, c’est une nécessité pour moi…

LGR – Dans « Démocramotie », tu évoques République, devenu lieu de mémoire après les attentats de Charlie et aujourd’hui épicentre de Nuit Debout. Comment tu réagis face à ce mouvement qui se réapproprie la démocratie, toi qui avec Têtes Raides, a été à l’initiative de concerts de soutien aux travailleurs immigrés ou contre le FN ?

Ce qui est sûr que c’est que ce mouvement nous interroge ; dans quelle démocratie sommes-nous et vers quelle démocratie allons-nous ? C’est un mot comme d’autres d’ailleurs – au hasard, liberté – pour lequel de façon cyclique, il faut se battre pour en conserver le sens premier. Je pense qu’il y a une vraie envie chez les gens de reprendre la parole à République ou ailleurs, de pouvoir se poser pour échanger. Pas facile dans un monde qui privilégie la vitesse, qui court après le temps et qui subit un trop plein d’images et d’infos… Mais c’est la base de la démocratie. Où ira ce mouvement, je n’en sais rien mais en soi, c’est déjà important qu’il existe pour démontrer aux politiques qu’ils ne sont pas les seuls propriétaires de la démocratie, que le peuple a son mot à dire.  

LGR –  Les programmations d’Edith Fambuena, qui donnent une couleur particulière aux morceaux, sont présentes sur scène ?

Oui, on retrouve une partie de ces arrangements, qui sont lancés sur scène par Anne Paceo à la batterie. Et le reste, ce sont les guitaristes et le bassiste (3) qui s’en chargent. Je suis super content de ce qui se passe avec eux, parce que justement on est parvenu à recréer un collectif. Une convergence musicale, un même état d’esprit, ce qui selon eux, est plutôt rare… Une chose qui pour moi, est essentielle car sur une scène, tu ne peux pas « jouer » un rôle.

LGR – Avec Têtes Raides, vous avez interprété Vian, Brel, Renaud… A la soirée des 40 ans du Printemps de Bourges, tu as repris « Marcia Baila » des Rita Mitsouko. D’autres reprises sur la tournée ?

« You know, i’m no good » de Amy Winehouse, un titre que j’adore, avec un groove terrible. Au début, je me suis dit, ça va être chaud… Au vu des réactions du public, ça fonctionne bien et ça ouvre une fenêtre particulière pendant le concert. Et bien sûr, on fait un bon quart d’heure Têtes Raides

LGR – Côté graphisme et images, tu as également confié « On/Off » à d’autres créatifs, ce qui donne un style artistique moins foisonnant que celui de l’univers Têtes Raides…

C’est vrai qu’avec mon collègue des Chats pelés, on faisait toutes les pochettes, les affiches de Têtes Raides… On est dans la continuité de cette « bascule » totale que j’ai choisi pour la musique et sur le même principe, je délègue tout en gardant la maitrise. Là aussi, dans une relation de totale confiance. Que ce soit avec Jérôme Witz pour le graphisme et Yann Orhan pour les vidéos.

LGR – Le clip de « Je crie » te capte trois-quart dos à la caméra dans un plan séquence filmé presque tremblé. Un choix filmique très minimaliste… Dans celui de « Laisser la place », on retrouve néanmoins un jeu typographique assez proche de vos travaux avec Têtes Raides.

Que l’on retrouve également dans la pochette intérieure de l’album, puisque c’est Jérôme Witz qui en est l’auteur. Le clip de « Je vais bien » qui sort ces jours-ci part encore dans une autre direction, parce que chaque titre de l’album a son propre univers.

LGR – « On » et « Off » les deux morceaux qui donnent leurs noms, se ressemblent beaucoup…

C’était le même morceau à la base. Avec Edith, nous nous sommes dits qu’il serait plus intéressant de le scinder en deux. On entend le texte différemment du coup et je pense que si nous avions enregistré le morceau in extenso, il aurait eu moins de valeur tant au niveau du sens que son rythme ou de l’intensité de ses percussions.

LGR – C’est un choix délibéré de conclure avec « Tapez des mains », qui est sans doute le morceau le plus entraînant de l’album ?

Oui, c’est en quelque sorte une réponse à « Je crie », une façon de boucler la boucle pour finir sur une énergie positive. En gros, y a tout ce bordel, mais faut y aller, quoi !

LGR – Cela évoque les chants des manifs, « Si tu n’aimes pas Untel, tapes dans tes mains !« 

Oui, il y a un peu de ça.

LGR – Tu pourrais la leur refiler ? Ça remonterait un peu le niveau côté festif, même si le 14 juin à Paname, HK et ses saltimbanques étaient de la partie, c’est souvent tristouille les rengaines de manif…

Faut voir… (rires).

LGR – J’ai lu dans certaines interviews que tu te présentes comme un débutant avec ce premier album, qui au passage, a reçu de bonnes critiques…

C’est un peu un début de carrière. Plutôt prometteur comme tu le dis et ce qui est bien, c’est que ça se confirme en tournées. Certains viennent pour le chanteur de Têtes Raides, d’autres ne me connaissent absolument pas. Je trouve intéressant, voire excitant de devoir capter un nouveau public autre que celui de Têtes Raides

1 Edith Fambuena (ex Valentins) a également travaillé sur des albums d’Etienne Daho, Jane Birkin, Miossec, Tété, Higelin et bien d’autres encore…
2 On Off – Christian Olivier – Huffington Post – mars 2016 
3 Pierre-Antoine Combard et Daniel Jamet aux guitares et Pierre-louis Basset à la basse.

 



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