King Gizzard and The Lizard Wizard – Murder of the Universe

Avec la carrière de King Gizzard and the Lizard Wizard, les pédagogues du monde entier ont obtenu un axe privilégié pour enseigner à leurs disciples la théorie de l’expansion infinie de l’univers : rien de plus édifiant, pour saisir la complexité du phénomène, que l’observation de la discographie du groupe, soit un amas absurde d’astres-albums mal identifiés n’ayant de cesse de croître en se répandant dans toutes les directions, de s’attirer, de se repousser les uns les autres pour former ou déformer autant de micro-univers reliés par quelques réseaux galactiques plus ou moins organisés, quelque force inexplicable, quelque matière mystérieuse et insondable.

Comme la NASA ne se sentait pas les épaules pour appréhender un tel phénomène, c’est en toute logique à La Grosse Radio qu’il est revenu la responsabilité de l’étude de Murder of The Universe, second album des Australiens pour 2017. A des années-lumière du précédent Flying Microtonal Banana, et de son esthétique désertique affirmée, cette nouvelle œuvre trouverait plutôt sa place dans la même galaxie que Nonagon Infinity (2016), toujours en gravitation autour de la tête de Stu Mackenzie.

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Les lois physiques qui régissent ce système sont complexes : comme l’accent est mis sur l’aspect narratif de l’œuvre, la composition se construit véritablement autour de cette narration ; comme la narration est elle-même complexe (en même temps que plutôt lisible), la composition l’est également. Murder of The Universe est divisé en trois chapitres ; c’est notamment sur le premier que la proximité importante entre composition et narration donne lieu aux plus beaux coups d’éclat. Comme nous l’expliquait Stu Mackenzie lors de notre entretien, The Tale of the Altered Beast met en scène deux personnages, « une sorte de créature mi-homme, mi-ours » poursuivant un être humain.

Des différents « Altered Beast » aux « Alter Me », une alternance de points de vue se met en place : nous regardons le monde à travers les yeux de la bête, puis ceux du personnage, avant de revenir à la bête, et ainsi de suite. Si le procédé est d’une certaine évidence quand il s’agit des arts cinématographiques et littéraires, il l’est bien moins dans notre musique actuelle : il a donc été nécessaire de chercher un moyen efficace de le mettre en place. En cela, la trouvaille du groupe australien est redoutable, et plutôt inhabituelle : afin de rendre au mieux l’incarnation de leurs caractères, les protagonistes ont chacun leur propre échelle rythmique ; la bête est représentée par des mesures à six temps, tandis que l’être humain s’approprie les mesures traditionnelles à quatre temps.

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L’intérêt de la combine est décuplé par son aboutissement : au plus la poursuite évolue, au plus les deux personnages se rapprochent dans l’espace, au plus l’échelle des temps se distord ; des mesures à sept noires sont intégrées, puis des mesures à onze croches… La migraine que l’on obtient en s’acharnant à compter les temps ne nous quittera plus jamais, les veines de nos globes oculaires ont explosé, séquelles définitives. Sans doute est-il préférable, de toute façon, de ne pas s’y attarder trop longuement : à force d’écoutes obsédées, plusieurs défauts apparaissent, comme les quelques traces de coutures entre deux phrases de guitare. On a l’impression de pénétrer un peu par effraction dans la loge du magicien, et de découvrir où le lapin était planqué depuis le début. Non pas que l’album soit facile à appréhender : en s’y penchant ne serait-ce qu’un tout petit peu, on se rend compte que l’inévitable sentiment de désorientation survenu à la première écoute est en fait construit sur des bases profondes, abyssales. Mais il est peut-être nécessaire de garder une certaine distance volontairement naïve, pour ne pas se priver d’être ému.

La deuxième partie se veut moins complexe narrativement et musicalement. C’est d’ailleurs plutôt bienvenu : il n’est pas sûr que nous aurions survécu à une nouvelle offensive technique. Quoi qu’il en soit, The Lord of Lightning vs. Balrog conserve une esthétique hautement figurative, avec ces sons bizarroïdes sur fond de batterie nerveuse restituant les sons d’un combat entre le Seigneur de la Lumière et le Balrog. L’aspect épique de la musique rend parfaitement justice à l’épique de la bataille, entre deux personnages au charisme désuet – du bon côté du ringard. Là encore, les personnalités sont parfaitement interprétées par les sons, fonctionnant sur la base de conventions plutôt cinématographiques, rapportées dans la musique. Et tandis que les chœurs gutturaux renvoient à quelque infernale abysse, les guitares et les textes renvoient eux à Nonagon Infinity – le chapitre est d’ailleurs introduit par un retour au riff de « People Vultures », instaurant une continuité narrative.

Les mélodies, comme très souvent chez King Gizzard, ont un soutien important : on prend le soin de les introduire en douceur, comme celle de « Lord Of Lightning » jouée en fond, l’air de rien sur « The Reticent Raconteur », avant d’être portée à la fois par la voix et par une ou deux guitares, puis d’être prise en charge par l’ensemble du groupe, la tabassant comme une ligne stoner. De quoi les rendre immédiatement mémorisables, les imprimer dans le crâne. Le même traitement est réservé à la moindre phrase mélodique : il est toujours question de l’exploiter à fond, de la tordre dans tous les sens, de l’essorer pour en même temps essorer l’auditeur.

Et effectivement, lorsque commence la troisième et dernière partie, l’auditeur est lessivé. Loin de le laisser reprendre ses esprits, le groupe alourdit encore l’ambiance générale, à grands renforts de synthétiseurs, prenant naturellement plus de place pour coller à la nouvelle histoire abordée : celle de Han-Tyumi, cyborg pragmatique, ersatz avancé de l’Intelligence Artificielle horrifique, obsédé par l’humanité et notamment, sa faculté à vomir. Le tout est évidemment un peu plus difficile à suivre, peut-être à cause de l’énervant « Vomit Coffin » (Han-Tyumi y a construit une machine lui permettant de vomir à son tour…), mais il s’agit là d’une étape nécessaire dans la préparation du gigantesque crescendo final, une longue diatribe du personnage, à l’inexpressivité paradoxalement éloquente. Le choix de la voix parlée, qui court d’ailleurs tout au long de l’album, pouvait inquiéter dans un premier temps, et passe d’ailleurs près de nous sortir de l’incroyable cadence de la musique – en particulier pour un public peu anglicisé – mais s’avère payant en cet instant ; le narratif passe un peu en force mais touche tout de même sa cible au final.

Avec Murder Of The Universe, King Gizzard and the Lizard Wizard va donc très loin, imaginant un univers total, pour mieux le détruire ensuite. Le son du groupe évolue, se fait plus expérimental : la batterie est désormais un noyau inamovible, une base sûre autour de laquelle les sons fusent dans tous les sens, entourent l’auditeur à la faveur d’une stéréo judicieusement travaillée, et l’emportent loin des lois de la pesanteur ; on n’a plus de sol sous les pieds, on ne sait plus où est le haut, où est le bas, ni si l’on roule dans le vide ou si c’est le vide qui roule autour de nous-immobiles.

La musique se complexifie, pour aboutir à une œuvre sans doute moins largement accessible que les précédentes, mais incontestablement plus audacieuse ; c’est une véritable expérience musicale qui est proposée, un anachronisme brillant, bravant les diktats d’un public moderne supposé impatient, pour imposer coûte que coûte le rythme lent et répétitif de son développement méticuleux, ou sombrer dans l’oubli.

23 juin 2017 chez Flightless/PIAS
Crédits photo : Thomas Sanna au festival This Is Not A Love Song

 

NOTE DE L'AUTEUR : 9 / 10



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