Rencontre avec Frank Carter

La dernière fois que nous avions rencontré Frank Carter remonte à l’été 2016. Depuis, son projet avec les Rattlesnakes a décollé en Europe et surtout en France où le public le connait bien désormais et lui permet de remplir des salles de plus en plus grandes. En amont de son concert parisien, le frontman nous a accordé quelques minutes de son temps, dans un planning chamboulé par les embouteillages monstres de la capitale.

Interview réalisée en collaboration avec Visual Music

Salut Frank, merci de nous accorder un peu de ton temps. Tu es au tout début d’une tournée européenne qui a commencé à Lille hier. Comment ça s’est passé là-bas ?

C’était vraiment bien. Aucun d’entre nous n’était vraiment prêt pour ça, c’était la première fois qu’on jouait à Lille et c’était une date de festival pas notre propre show. Mais tout le monde était si poli avec nous et ils avaient l’air heureux de nous voir. Simplement un très bon concert.

Avec les Rattlesnakes, vous êtes venus de nombreuses fois à Paris depuis vos débuts. Est-ce qu’il y a un souvenir en particulier qui te vient en tête quand tu penses aux concerts que tu as fait ici ?

La première fois qu’on a joué ici avec The Bronx, c’est un des meilleurs concerts de notre carrière. C’était trois semaines après les évènements du Bataclan je crois. Plein de groupes avaient annulé leurs tournées européennes et on avait décidé de ne pas faire ça, on a maintenu notre tournée. Je pense que les Parisiens ont apprécié ça, ça leur a apporté un tout petit sentiment de justice. Tu sais, cette magnifique ville a été tellement stigmatisée, il y avait presque un boycott tacite, les groupes ne voulaient plus venir alors que c’est Paris quoi ! L’une des plus belles villes du monde, remplie d’amour pour contrer la haine. Nous on a décidé de venir et le show était incroyable avec une énergie super positive.

Vous avez récemment sorti un album live de votre concert à la Brixton Academy. Pourquoi ce choix ?

C’était un grand moment pour moi et pour les trois talentueux musiciens avec moi. Pour un groupe de rock, jouer en tête d’affiche à Brixton c’est vraiment difficile, presque impossible. Réunir 5000 personnes après seulement 3 ans d’activité, c’était hallucinant et on avait tous envie de garder ce show en mémoire et le revivre. Quand on a eu l’offre de l’enregistrer pour un CD live on a dit oui tout de suite. Je pense que les gens en sont contents aussi, c’est appréciable pour eux de m’entendre parler du contexte qui entoure chaque chanson.

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Est-ce que tu travailles déjà sur le successeur de Modern Ruin ? Tu sais vers quelle direction il ira ?

Pas encore de façon très précise. Avec Dean, on a commencé à parler de faire quelque chose de nouveau mais on a rien démarré. Je pense qu’il écrit de nouveaux riffs en ce moment et j’ai tenté d’écrire des paroles mais rien n’est assez solide pour l’instant.

C’est intéressant que tu demandes vers quoi il ira, car avec Blossom et Modern Ruin j’en avais une idée très précise mais je sens qu’on est arrivé à la fin de quelque chose. Pour la suite, je vais essayer d’écrire de manière à explorer plus de choses et je ne connais pas encore la destination.

Tout s’est enchaîné très vite depuis la création de Frank Carter & the Rattlesnakes il y a trois ans. Quand tu regardes en arrière, est-ce qu’il y a quelque chose que tu ferais différemment ?

Rien du tout. Ça fait peu de temps que les Rattlesnakes ont commencé mais je suis dans le milieu depuis plus dix maintenant et j’ai beaucoup appris de mes erreurs dans Gallows et Pure Love. Je sais reconnaître les pièges quand j’en vois et c’est pour ça qu’avec ce projet on réussit à monter aussi vite.

Je me suis aussi recentré sur le fun, c’est quelque chose qui manquait dans mes deux derniers groupes et c’est vraiment tragique quand j’y pense. J’ai beaucoup de chance d’avoir un métier aussi incroyable et je devais à tout prix en profiter et être heureux de ma situation. Ça aide beaucoup de garder ça en tête.

Comment tu te sens face à ton succès en France et la plupart de tes concerts sold-out ?

On en est conscient et on est très content que la sauce prenne comme ça. 700 personnes à Paris, c’est beaucoup, 750 demain à Nantes encore plus. Quelque chose se passe en France et on essaye de le gérer le mieux possible. La plus grosse erreur, ce serait d’ignorer ce qui se passe ou d’être trop confiant en prenant de trop longues pauses.

On prend le parti de venir juste assez souvent, histoire que les gens ne soient pas ennuyés mais que lorsqu’ils veulent nous voir, ils puissent le faire dans les semaines ou mois qui suivent.

Tes fans viennent de tous les horizons, de la scène hardcore-metalcore au pop-rock et tu joues dans des festivals avec tous types de groupes. C’est important pour toi de rassembler un public si varié ?

Oui toujours. C’est important car tu peux vite te retrouver cloisonné. Quand j’ai grandi, tu avais ton espace bien défini en fonction de ce que t’écoutais, stoner, metalhead, punk-rocker… Même si c’était cool et que ça te donnait une identité, ça avait tendance à restreindre ton esprit et tes goûts musicaux. Ce que j’aime avec le rock c’est la grande diversité qu’il contient. J’adore toute la musique et j’adore la pop notamment. J’ai toujours voulu que ma musique ait le coté catchy de la pop mais avec un message plus agressif derrière. C’est vraiment important d’avoir une fanbase diversifiée, ça rend les choses et surtout les concerts plus intéressants car tout le monde se retrouve au même endroit.

Est-ce que tu as quelque chose à dire à propos du harcèlement sexuel en concert et comment faire pour les rendre moins dangereux pour les femmes ?

On a un long chemin à faire et je pense que c’est important que des gens comme moi se saisissent de ce problème et en parlent. Je n’essaie pas d’être un héros, plutôt de soulager l’immense culpabilité que je ressens à ce sujet. Si j’avais commencé à parler de ça il y a 15 ans sur scène avec Gallows, l’atmosphère de mes concerts serait probablement plus sûre pour les femmes, les gens auraient pu grandir avec dans la tête l’idée que l’on est dans une espace égalitaire, que chacun peut crowdsurf autant qu’il le veut et qu’on ne peut pas traiter les femmes comme ça.

Je ressens une immense culpabilité de ne pas l’avoir fait plutôt. Mais honnêtement je n’avais pas le recul. Je suis un mec blanc de la classe moyenne et je ne pensais pas aux problèmes que les autres peuvent rencontrer dans le pit. Je n’avais aucune crainte de slammer ou d’être touché de façon inappropriée, je fonçais juste dans le pit et je moshais jusqu’à ce que quelqu’un me mette K.O. (rires).

C’est un environnement beaucoup plus dangereux pour les femmes, l’anonymat et la testostérone réveillent des pulsions sauvages chez les gens. C’est facile d’être une brute quand tu peux te fondre dans la foule ensuite et ne jamais être pris. C’est la même chose pour les trolls sur Internet. Ce sont les êtres les plus cruels qui existent, pourtant si tu en exposes un en lui disant « je sais qui tu es, je connais ton adresse », d’un coup le ton va changer. C’est pareil dans le pit.

Je pense que les choses changent, mais toujours trop lentement. Pour ma part je continuerai d’en parler autant que possible pour éveiller les consciences dans une scène malheureusement raciste, misogyne et homophobe. Aussi triste que ce soit car le rock est censé être la communauté où tu seras accepté si tu ne te sens pas accepté ailleurs. Mais même en son sein, il y a du harcèlement et on montre toujours du doigt certaines catégories de personnes. On a tous un rôle à jouer pour inverser ça et ça commence par essayer de mettre les femmes et les hommes sur un pied d’égalité dans le moshpit.

 

Quand tu ne chantes pas, tu exerces aussi le métier de tatoueur. Comment tu fais pour combiner les deux en tournées ?

C’est la raison de mon retard, j’étais en train de tatouer au centre-ville ! Je tatoue tous les jours en tournée, j’essaye tout du moins. Ma copine est en tournée avec nous et le fait aussi. C’est assez facile pour nous, on a pas mal d’expérience pour ma part ça fait douze ans que je fais ça. J’ai aussi un apprenti qui m’aide à installer et remballer. Je lui apprends à tatouer et il a le droit d’être en tournée avec nous, en contrepartie il doit se lever tôt (rires). Je fais des journées très longues à cause de ça mais je préfère largement ça que d’être à la maison à m’ennuyer.

Si jamais tu décides d’arrêter la musique, ça deviendra ton job à plein-temps ?

C’est déjà le cas. La musique c’est génial mais c’est très inconstant. Le tatouage offre des revenus plus réguliers, ça a toujours été un bon moyen pour moi de garder une certaine sécurité. J’ai beaucoup de chances de pouvoir tatouer. Enfin, je dis ça mais j’ai aussi travaillé comme un dingue pour y arriver donc je ne sais pas quelle part de chance il y a là-dedans.

Les paroles de tes chansons sont assez personnelles. Est-ce que c’est compliqué pour toi de les chanter des années après les avoir écrites, lorsqu’il faut te replonger dans des moments de ta vie parfois douloureux ?

Ça peut être compliqué. Quand j’écris une chanson, je l’écris pour moi-même, j’essaye de trouver une réponse ou un sens à un évènement de ma vie. Lorsque j’ai trouvé ce que je cherchais, la chanson prend un sens différent et ça peut être jouissif lorsque j’ai laissé ce qui n’allait pas derrière moi. Le fait de la chanter encore et encore, c’est agréable car tu sens que tu domines la situation.

D’un autre côté, lorsque tu écris une chanson et que tu ne trouves pas la réponse à ce que tu cherchais, ça peut être une vraie punition. Tu es sur scène tous les soirs à chanter une chanson et à poser toujours la même question, sans réussir à trouver de réponse. Les deux extrêmes existent et pour moi, le juste milieu qui aide à faire la part des choses c’est le public. Quand on sort une chanson, elle prend une signification différente pour chaque personne qui l’écoute. Ils ressentiront peut-être quelque chose de très différent de ce que moi j’ai ressenti en l’écrivant, ils l’appliquent à leur propre vie. J’ai la responsabilité de continuer de les chanter pour eux, pour qu’ils puissent venir et hurler leurs paroles préférées, celles qui comptent beaucoup pour eux.

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Tu as pris la décision de devenir vegan. Qu’est-ce que ça t’apporte et est-ce que tu penses que ça influencera ta musique, comme ça a pu influencer celles de groupes comme Architects ?

Je ne le suis pas encore totalement, mais je fais de mon mieux. Ça pourrait influencer ma musique, pour l’instant ce n’est pas le cas. Pour l’instant ça influe surtout sur ma performance, je me sens en meilleure santé et plus dynamique. Je sais que ça ne se voit pas mais c’est parce que j’ai la gueule de bois, malheureusement pour moi la vodka est vegan (rires).

Sérieusement, ça m’aide à tenir le coup sur l’ensemble d’une tournée et je me sens mieux mentalement aussi. Pour la musique, j’essaye de ne jamais être trop politique dans mes paroles. Sur Modern Ruin je l’ai été pas mal mais généralement, je laisse les gens avoir leurs propres opinions et croyances la dessus. Au bout du compte je ne suis qu’une personne comme eux tous, donc je n’ai pas à leur dicter quoi que ce soit.

D’un autre côté, je dirais que si tu n’es pas capable de tuer un animal à mains nues, tu ne devrais probablement pas en manger, tu vois ? Et peut-être que j’en serais capable, mais je pense surtout que je deviendrai pote avec l’animal. J’ai un chien et dès que tu as un chien, ça change ta perspective. J’essaye d’expliquer ça à ma fille aussi. L’autre jour elle voulait des bâtonnets de poisson et je lui ai expliqué qu’il fallait aller tuer le poisson pour ça. Elle a trois ans. Autant te dire qu’elle n’a pas beaucoup aimé. Au final elle en a quand même mangé, je pense que l’heure de la discussion n’est pas encore venue (rires).

J’ai appris que tu allais ouvrir pour les Foo Fighters cet été. Comment tu appréhendes ce moment ?

Je suis terrifié pour être honnête. Tu sais, c’est probablement l’un des meilleurs groupes de rock de tous les temps, si ce n’est LE meilleur. Ils sont tout en haut avec Metallica et Black Sabbath, ouvrir pour eux me rend assez nerveux mais c’est aussi terriblement excitant.

Est-ce qu’il y a une partie du monde où tu n’as jamais joué et où tu souhaites aller ?

On n’a encore jamais tourné en Amérique du Sud et j’adorerais. Sinon, l’Afrique où j’aimerais beaucoup jouer aussi ou la Russie ou l’Inde. J’ai passé beaucoup de temps en Europe, Amérique du Nord et Australie et bien sûr j’ai envie de voir autre chose. Je pense qu’en Amérique du Sud il y a une vibe particulière, ils adorent le rock et j’ai l’impression de manquer un truc en n’y allant pas. Aller à la plage et faire du rock n’ roll, il n’y a pas mieux.

Pour finir, c’est quoi la dernière chose qui t’as fait marrer ?

Il y a une vidéo géniale qui tourne en ce moment. Tu peux y voir mon apprenti complètement ivre en train de chanter des chansons du style « Cosmic Girl » de Jamiroquai. Il a 19 ans, il devrait même pas connaitre cette chanson ! (rires). Il fait ça pendant des heures avec une voix super aigue et d’un seul coup il revient à lui et se rend compte qu’on le filme, je pense que c’est la partie la plus drôle.  

Photos : Gaelle Pitrel – 2018
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