HMLTD – West Of Eden

Après avoir abreuvé le monde, depuis 2016, de singles frappadingues accompagnés de clips d’une rare qualité, et suivi une trajectoire inexplicable les faisant évoluer d’un glam-électro-punk d’avant-garde à une pop de rooftop mondain en signant chez la major Sony, les Londoniens de HMLTD sont enfin passés au long format, et sortent leur premier album, West Of Eden, chez Rough Trade Records.

En 2015, alors que Fat White Family s’échine à tailler à la machette un chemin nouveau pour les groupes des souterrains londoniens, HMLTD décide de ne profiter que de l’appel d’air pour s’en aller tracer son azimut marginal à travers les herbes hautes du business de l’underground. Le groupe attire l’attention par l’aspect radical de sa composition, juxtaposant aussi brillamment qu’abruptement des ambiances contrastées, rock et électroniques. Le visuel est tout aussi léché, des clips ambitieux au look glam-androgyne et coloré. Puis HMLTD signe chez Sony, dont le représentant leur assure qu’il « sait comment faire d’eux le plus grand groupe du monde« . Ca foire évidemment, le groupe a étonnament l’air sincèrement étonné – aucun d’eux ne devait savoir que la major, c’est toujours le méchant de l’histoire (le contexte de l’éviction du groupe, à base d’article à charge et de blabla Twitter, est expliqué dans cette interview pour NME). Il en suit une période d’inactivité relative, entrecoupée de sorties, une fois de temps en temps, de singles franchement peu alléchants, où le dérangé semble tristement passé du côté conformiste de la barrière. Les titres perdent de leur intérêt ; les looks deviennent proprets, les personnages sont beaux et non plus effrayants ; Zac, le claviériste qu’on avait aimé voir se bastonner avec un spectateur au TINALS de Nîmes, comme une maman-chat défendant ses petits, quitte le groupe ; ça sent mauvais. Et c’est là que sort West Of Eden.

Dès la diffusion de la tracklist, la curiosité s’exacerbait. Quelques uns des tubes qui tôtifs sont présents, « To The Door », hit western immédiat, ou « Satan, Luella and I », splendide développement d’un registre bien plus lyrique qui avait convaincu définitivement du talent de HMLTD, par l’exposition d’un raffinement inattendu. Les morceaux honnis sont là aussi, notamment « Loaded » et son refrain digne de Muse. Une bonne part d’inédits se présente également et rassure, on n’est pas dans la bête compilation, mais bien dans la création d’un long-format cohérent. Cette intuition se confirmera d’ailleurs bien vite au vu du soin apporté à la progression des ambiances, et à leur enchevêtrement.

La grande qualité de cet album est celle de la cohérence brillante entre le propos décadentiste et l’esthétique nauséeuse. Le titre du tout premier morceau l’annonce : « The West Is Dead », l’Occident a tout donné, l’Empire oppulent entre en phase de décomposition. Pour y répondre, la palette des genres, en terme de diversité, est d’une richesse indécente, propose quelque chose comme la quintessence de l’histoire récente de la musique populaire : tout est assimilé, digéré, et renvoyé pêle-mêle avec un à-propos visionnaire.

Cela nous permet des grands écarts, de passer d’une pop moderne vénéneuse, « 149 », qui nous fait oublier ce qu’on fait là, à une comptine piano-voix, sautillante et toute jolie, « Joanna ». On étudie aussi le post-punk (virulent, basses à balle sur « The West Is Dead »), et  les contre-temps de circassiens (« Where Is Joanna? ») ; tout au long de l’oeuvre, l’axe western introduit avec « To The Door » est développé, ostentatoire (« The Ballad Of Calamity James ») ou discrètement disséminé dans quelques riffs de guitare. Avec « Why? », une simple chanson délicieusement obsolétisée par des arrangements de violon tragiques confirme l’intérêt du groupe pour les gammes asiatiques, que l’on découvrait avec la face B « Kinkaku-ji ». Ainsi non seulement les genres, mais encore les zones géographiques se confondent : Berlin, l’Amérique profonde, l’Asie – pour un groupe dont l’ADN est à l’international, au regard des origines multiples de ses membres.

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Seul cet amas informe d’influences semble pouvoir rendre justice à la thèse, et seule cette thèse peut justifier la diversité vertigineuse qui règne à l’Est de l’Eden. Avec cette connexion profonde, la défiance que l’on éprouvait à l’égard des titres bling-bling de la liste s’en trouve annihilée, puisque leur présence est justifiée, légitimée par l’humeur lascivement apocalyptique de ses créateurs. Tout est alors sujet à admiration : l’interprétation désespérée des musiciens, les contrastes incroyables, mais aussi l’utilisation scandaleuse de sons d’électro-pop à gerber, d’arrangements mainstream et de mélodies putassières qui auraient pu avoir été composées pour n’importe quelle ex-star de Disney Channel, post-puberté, au moment du premier clip où on voit ses fesses (même pas fait exprès, on parle de « Mikey’s Song »). On barbote en bref dans l’avilissement le plus total, satisfaits d’être si peu respectés, bienheureux dans notre flaque de souille nous connectant au reste de l’humanité, aux sujets orphelins des empires décédés.

Ainsi HMLTD, pour son premier long format, propose un album dont la grandiloquence traduit une ambition sans bornes, ou l’inverse. A un moment où le monde du rock s’autorise à regarder de nouveau vers la création pop grand public ou électronique actuelle, où l’auto-tune se démocratise, où l’on se permet ça et là d’admettre qu’on a écouté Kanye West et qu’on a aimé ça, West of Eden édifie de nouvelles passerelles qui pourraient accélérer le processus de décloisonnement qu’engendre le relâchement des identités allant de pair avec le Grand Effondrement. On en sort avec le sentiment rare et franchement euphorisant qu’il est encore possible de créer quelque chose de neuf, musicalement, et dans le rock, tout en acceptant joyeusement que, plus généralement, notre fin est proche.

Sortie le 7 février chez Rough Trade Recordsécoute intégrale ici

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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