Anathema (+ Rendezvous Point + Masvidal) – Le Trianon, Paris (08.03.20)

Une soirée mémorable attendait le public et l’équipe de La Grosse Radio au Trianon le 8 mars dernier. Mémorable, d’abord par l’affiche alléchante : la formation anglaise de légende Anathema vient en effet gâter ses fans et célébrer les dix ans de son album We’re Here Because We’re Here. Les pionniers du rock alternatif expérimental, à la carrière impressionnante, ont emmené dans leurs bagages deux groupes aux horizons très variés, l’artiste américain Masvidal et son rock acoustique, et les énergiques Norvégiens de Rendezvous Point. Mémorable également, car il s’agit en fait du dernier jour où les rassemblements de plus de 1000 personnes sont autorisés dans l’Hexagone.

Retour sur un ultime moment de partage musical avant les bouleversements que tout le monde connaît.

 

Masvidal 

Masvidal, Anathema, Trianon, Paris, concert, 2020

Seul à la guitare, avec son ordinateur et, derrière lui, un décor animé représentant un paysage énigmatique d’une autre planète projeté sur un écran portatif, l’Américain Paul Masvidal entame son set avec simplicité et humilité. Très concentré, l’artiste interprète avec douceur des morceaux acoustiques où son chant, très pur, se mêle aux accords de guitares et aux effets qu’il lance avec son ordinateur, créant des échos, réverbérations et harmonies ajoutant à l’ambiance contemplative et sereine du set.

Loin du metal de Cynic, formation prog où il officie en tant que compositeur, guitariste et vocaliste, et encore plus loin de Death dont il a également fait partie, Masvidal propose ce soir un set épuré mais maîtrisé aux harmonies très agréables. Ses compositions solo sont issues d’une trilogie d’albums sortie entre l’an dernier et ces derniers jours, intitulés Mythical / Human / Vessel.

Masvidal, Anathema, Trianon, Paris, concert, 2020

Le temps est comme suspendu au Trianon ce soir, les sonorités planantes et atmosphériques semblant emporter complètement le public déjà nombreux. Une note d’émotion supplémentaire s’ajoute lorsque Masvidal dédie le quatrième morceau à son « ami de 37 ans« , le batteur Sean Reinert, décédé quelques semaines plus tôt, qui avait joué à ses côtés avec Cynic, Death, ou Æon Spoke. Il s’agit d’ailleurs d’une version acoustique poignante de « Wheels without Wheels » de Cynic, qui marquera, déjà, la fin de ce set intimiste très – trop – court, tout en élégance.

 

Rendezvous Point

Changement de décor (extrêmement rapide) et changement d’ambiance avec l’arrivée du quintette progressif / metal mélodique Rendezvous Point, tout droit venu de Norvège. Monstre à plusieurs têtes, le groupe envoie un son qui allie des envolées vocales claires puissantes et harmonieuses aux riffs puissants des cordes assez grunge, le tout sur une rythmique incroyable de Baard Kolstad (Leprous) à la batterie. Les moments les plus lourds voient la bassiste Gunn-Hilde Erstad et le guitariste Petter Hallaråker headbanguer de concert, quant aux parties mélodiques plus douces, elles sont marquées par la présence inspirée du vocaliste, très charismatique, et le talent de  Nicolay Tangen Svennæs aux claviers.

Rendezvous Point, Ananthema, Trianon, Paris, concert, 2020

Bénéficiant d’un son réglé admirablement, Rendezvous Point délivre ce soir un set précis et intense,  le groove de la basse en avant. Les mélodies sont portées par la voix aérienne du charismatique Geirmund Hansen (souvent accompagné aux choeurs par Petter et Nicolay) et les belles parties de clavier.

Rendezvous Point, Anathema, Trianon, Paris, concert, 2020

Harmonie et puissance se dégagent du morceau « Wasteland », promenade narrative qui n’est pas sans évoquer Leprous, d’abord en raison de la signature si caractéristique dans le jeu de Baard derrière les fûts, mais aussi grâce à la conviction de l’interprétation de Geirmund, tout en nuances.

Rendezvous Point, Anathema, Trianon, Paris, 2020, concert

L’efficacité des compositions est très entraînante, d’autant qu’il se dégage du groupe une fraîcheur et une énergie communicative. Dans la fosse beaucoup chantent et connaissent les paroles des morceaux, sautent et dansent, et sur scène, le dynamisme et la complicité des musiciens ne fait aucun doute.

Rendezvous Point, Anathema, Trianon, Paris, 2020, concert

Pour la seconde fois de la soirée, des cris de protestation s’élèvent à l’annonce du dernier morceau du set, extrêmement raccourci. Geirmont s’assoit au bord de la scène et vient même à la barrière pour un final magistral, le très lourd « Mirrors ». Ce long morceau tout en contretemps et syncopes est ponctué par des envolées lyriques, des riffs incisifs, une ligne de basse irrésistible, et une montée en puissance à la batterie culminant dans un solo démentiel de Baard qui martyrise impitoyablement son drumset sous les applaudissements unanimes du public.

Un final explosif mais qui laisse un goût d’inachevé, après à peine vingt minutes : même si Rendezvous Point est passé par Paris quelques mois auparavant (en septembre 2019 au Backstage), il y a fort à parier que le public du Trianon ce soir ne serait pas contre une nouvelle date du combo norvégien, cette fois-ci en headline… Rendez-vous point pris ? Nous l’espérons.

Rendezvous Point, Anathema, Trianon, Paris, concert, 2020

Setlist Rendezvous Point 

Apollo
Wasteland
Mirrors

 

 

Anathema

Archétype du groupe au parcours sinueux, qui l’a porté à travers des contrées musicales et artistiques aussi variées que le doom des débuts ou le rock atmosphérique et progressif, Anathema célèbre en 2020 les dix ans de la sortie de We’re Here Because We’re Here. Choix intéressant que ce huitième opus qui a marqué un certain changement de direction artistique et sonné la renaissance du groupe après une période difficile.

Première partie : We’re Here Because We’re Here

La symbolique de l’album choisi pour cette tournée anniversaire a son importance. We’re Here Because We’re Here, sorti en 2010, a confirmé le virage de la formation originaire de Liverpool vers le rock progressif et atmosphérique. Les membres d’Anathema font ce soir une entrée sobre et commencent rapidement le premier titre de l’album, qui sera joué ce soir dans son intégralité. « Thin Air » et son intro lancinante suivie d’une belle montée en puissance, annonce vite la couleur : la prestation est impeccable avec de la concentration sur scène et une écoute quasi religieuse du côté du public. Les titres s’enchaînent, avec encore plus d’intensité que sur l’album, notamment grâce à un son très équilibré au Trianon ce soir. Les instruments sont très bien mis en valeur, et les prestations vocales de Vincent Cavanagh et Lee Douglas simplement exceptionnelles.

Anathema, We're Here Because We're Here, Trianon, Paris, 2020, concert

Le grand écran de fond et les savants jeux de lumières forment un décor cohérent avec le rendu très « Pink-Floydien » de l’album, atmosphérique et parfois introspectif (« Dreaming Light »), mais cela n’interdit pas des passages bien plus animés et intenses, avec même un karaoké très bien suivi dans le public pour accompagner le superbe chant de Lee sur « Presence ». À noter, la présence à la batterie du multi-instrumentiste Daniel Cardoso, tout en précision et en puissance. Ce dernier fut également claviériste au sein d’Anathema; il y a bien deux synthés sur scène ce soir, mais à tour de rôle, ce sont Danny et Vincent Cavanagh qui se chargeront des parties au clavier.

Anathema, We're Here Because We're Here, concert, Paris, Trianon, 2020

Même si Rendezvous Point avait sérieusement chauffé le Trianon, cette première partie monte en puissance, et en chaleur. Les premiers titres, dans la nuance, avec des passages doux et atmosphériques, laissent place peu à peu à des moments de force et de puissance à la rythmique percutante, à l’instar de l’énorme « A Simple Mistake », crescendo puissant marqué par des riffs redoutables, moment mémorable permettant aux fans des premiers jours de retrouver un peu de la lourdeur metal d’Anathema.

Anathema, We're Here Because We're Here, 2020, concert, Paris, Trianon

De la scène se dégage une énergie et une chaleur de la part des musiciens et des frères Cavanagh, surtout Danny, qui multiplie les gestes d’amour au public, et fait chanter sa guitare en direction des balcons sur « Universal ». Le public, par ses chants et son accueil chaleureux de chacun des titres, se montre apparemment ravi de cette première partie que l’on peut qualifier de parfaite dans l’exécution, démontrant une fois de plus le soin qu’Anathema porte à ses prestations live, toujours de qualité. Si l’on peut regretter un manque d’échange avec le public, il n’y aura pas longtemps à attendre pour que ce très léger bémol soit réparé. En effet, à l’issue des dernières notes de « Hindsight », une véritable métamorphose s’opère sur scène…

Deuxième partie : Best-of (2003-2017)

« C’était We’re Here Because We’re Here. Vous avez aimé ? Bon, maintenant, on va jouer d’autres morceaux ! » 

Les frères Cavanagh s’ouvrent enfin et se lancent dans des remerciements chaleureux dans un français plus que correct. De nombreux échanges en toute décontraction viendront ponctuer cette seconde partie de concert, comme quand un fan crie « plus fort ! » et que Danny prend son micro et s’empresse de demander à l’ingé son de rectifier le souci, ou quand Vincent célèbre avec émotion l’anniversaire de son vieux chat Jackson !

Anathema propose un véritable second set, avec pas moins de huit longs titres balayant les deux dernières décennies de sa carrière, célébrant des influences variées et complètement assumées : du progressif au rock atmo en passant par l’électro, c’est un florilège de sons qui ont en commun de provoquer des émotions au public, avec la puissance des compositions envoûtantes et les harmonies vocales superbes délivrées par Vincent et Lee.

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Les tableaux et atmosphères proposés par Anathema font naviguer le spectateur entre émotion et jubilation, entre contemplation et euphorie, grâce à une maîtrise indubitable du crescendo. L’hymne électro « Closer », porté par le dialogue du synthé et de la guitare et la voix robotique de Vincent, fait son effet. Sur « Distant Satellites », à la rythmique implacable, la montée en puissance culmine avec le vocaliste au tambour et les musiciens comme en transe.

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L’émotion est à son comble quand le Trianon s’illumine de centaines d’étoiles, Danny ayant demandé au public d’allumer les torches des téléphones et dédié « A Natural Disaster » aux victimes des attentats du Bataclan. Très dynamique sur scène, ce dernier délivre une solide prestation à la guitare et aux claviers, mais reste très en retrait vocalement, peut-être moins en forme que par le passé.

Il y a ausi des instants de grâce dans ce concert, moments plus doux qui sont l’occasion d’apprécier le talent des deux vocalistes en parfaite harmonie toute la soirée. L’introduction émouvante et calme de « Springfield », avant le passage à des riffs explosifs, est appréciée par beaucoup dans le public les yeux fermés – quelques « Chut ! » s’élevant même dans le parterre pour faire taire les bavards venant gâcher la magie du moment. La voix pure de Lee Douglas est phénoménale, son chant aérien et puissant tient le Trianon en haleine, comme par exemple sur le syncopé « The Lost Song Part 3 », qui permet d’ailleurs au groupe de présenter son nouveau bassiste, Charlie Cawood.

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Le public accueille ces classiques avec enthousiasme. Les paroles sont connues et entonnées en chœur par l’ensemble de la salle, jusqu’au paroxysme de la soirée, les cultissimes et irrésistibles « Untouchable » (« Part 1 » puis « Part 2 ») où le public finira par chanter plus fort qu’Anathema, dans un moment de communion d’une rare intensité. Le refrain d’ « Untouchable » est ensuite repris par la salle toute entière pour rappeler le groupe qui vient de sortir.

Bonne nouvelle pour les fans, Danny annonce qu’un nouvel album est en élaboration, qu’il sera « fucking great« , et en propose un extrait pour terminer la soirée. Il s’agit de « Day One », reprise de Hans Zimmer, célèbre compositeur de cinéma, et plus particulièrement du thème principal du film Interstellar. Un morceau à la fois aérien et lourd, presque hypnotique, qui vient conclure la soirée de la plus belle des façons. Un dernier salut pour Anathema, dont les membres entonnent les paroles de « Twist and Shout » des Beatles, diffusé dans la salle, pour un moment de fierté toute liverpuldienne !

Anathema, We're Here Because We're Here, Trianon, Paris, concert, 2020

Au Trianon ce soir, on a chanté, plané, dansé, on a communié et vécu des moments intenses. Pendant quelques heures, le temps a été suspendu, et la belle prestation d’Anathema et des deux premières parties se révèle être un parfait dernier souvenir à garder en tête pour les mélomanes privés de concert pendant le confinement, décidé peu de temps après.

Setlist Anathema 

1ere partie : We’re Here Because We’re Here (album)

1. Thin Air
2. Summernight Horizon
3. Dreaming Light
4. Everything
5. Angels Walk Among Us
6. Presence
7. A Simple Mistake
8. Get Off, Get Out
9. Universal
10. Hindsight

2ème partie 

11. Can’t Let Go
12. The Lost Song, Part 3
13. Springfield
14. Closer
15. Distant Satellites
16. A Natural Disaster
17. Untouchable, part 1
18. Untouchable, part 2
19. Day One (Hans Zimmer) – B.O. Interstellar

Photographies ©Marjorie Coulin 2020. Toute reproduction interdite sans l’autorisation de la photographe. 



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