Paul McCartney – McCartney III

Paul McCartney ne s’arrête pas, Paul McCartney ne s’arrête plus. Tournant sans cesse (quand le Covid n’y est pas), lancé à nouveau dans le feu de la modernité depuis quelques albums, à la fois humble et drôle dans le game médiatique, voilà qu’il a détourné son confinement en album artisanal entièrement conçu en autarcie, le troisième du nom dans cet esprit après ses prédécesseurs en 1970 et 1980. Le fougueux bassiste de 78 ans surprend et fascine avec cet opus solo inattendu, sorti in extremis pour nous consoler de ce 2020 dont les seuls chiffres suffisent à me rendre vulgaire. Est-ce que ça marche ? Et comment !

On avait laissé la discographie officielle de “Macca” en 2017 avec Egypt Station, un album très satisfaisant déjà chroniqué ici. Paul y avait réussi à injecter une bonne vibe contemporaine dans des tics de production familiers qui faisaient parfois clin d’œil forcé. Trois ans et une pandémie plus tard, on le retrouve avec un plaisir légèrement inquiet dans les bacs : l’éternel jeune homme saura-t-il rester frais et audacieux, ou reviendra-t-il à des chansons plus oubliables qui rejoindront le cortège de ses nombreux albums bof-bof des années 90 ? D’autant que McCartney III nous est vendu comme un disque né du “lockdown”, qu’il appelle non sans optimisme malicieux le “Rockdown”. De quoi est donc capable encore Paul, délesté du poids des attentes de l’industrie du disque, mais livré à lui-même dans sa plus parfaite liberté de châtelain anglais bricoleur ?

À peine le saphir a-t-il fait quelques tours sur le LP sorti ce vendredi qu’on respire un grand coup. McCartney III est bon, il est même plus que bon : il est meilleur qu’Egypt Station, murmure mon intuition pendant que se déroule le premier titre, “Long Tailed Winter Bird”. Le ton est joueur, le son est puissant, les idées sont bonnes, le morceau touche au paradoxe d’être à la fois une impro et structuré et soigné. On rentre dans l’atelier de Paul par une porte dérobée, on l’imagine jouer chacun de ces instruments avec sa touche à lui, on peut le sentir expérimenter et, surtout, oser plus qu’il ne l’avait fait depuis un bon bout de temps. Et c’est parce qu’il ose que McCartney III, petit à petit, se confirme comme une réussite après cette entrée en la matière principalement instrumentale mais séduisante.
 


Les choses sérieuses commencent avec “Find My Way”, une gentille cavalcade audacieuse où la voix de l’ex-Beatle accuse les années mais se tient droite et fière. Tout est à sa place, des guitares trafiquées joyeuses aux cuivres synthétiques rassurants en passant par les saillies de guitares sèches qui rappellent la pépite pré-electro “Temporary Secretary” de McCartney II. Paul ne se laissera aller à l’auto-citation que plus loin à l’occasion d’un “Seize The Day” qui n’est pas sans rappeler l’optimisme psyché de 1967. Mais pour le reste, c’est du Macca années 2010 pur jus qui irrigue le disque, de “The Kiss Of Venus” qui fait le lien avec des bluettes antérieures comme “Happy With You” à “Woman And Wives” qui dessine à “Hand In Hand” une suite plus grave et plus consciente du temps qui passe.


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On est d’ailleurs surpris de la façon dont l’artiste prend à bras le corps son âge et son expérience. Il abaisse sa voix sans complexes (la ballade “Pretty Boys”), se fait plaisir sur des schémas qu’il maîtrise parfaitement (le bluesly mais piégeux “Lavatory Lil”) et montre même qu’il a bien capté le langage du rock actuel, à force de traîner avec Dave Grohl et consorts, dans le mastodontesque “Slidin” que les Queens Of The Stone Age auraient été flattés d’écrire. Choeurs hauts perchés, riffs lourds et percées aériennes, progressions harmoniques obsédantes : un manifeste de jeunesse et d’énergie en 3 minutes 23. Même sens de l’audace sur “Deep Deep Feeling”, une rêverie trip-hop de 8 minutes qui n’est pas sans évoquer “Morning Bell” de Radiohead tout en ne tombant à aucun moment à court d’idées.
 


Le voyage se termine avec “Deep Dawn”, dans un autre registre où Paul excelle : la complainte Motown groovy qui lui donne l’occasion de pousser sa voix dans des retranchements touchants – on pense alors à l’excellent “Beware My Love” époque Wings. Puis surgit un bref retour à l’instrumental du début avant la conclusion acoustique “When Winter Comes”, ponctionnée dans les archives du bonhomme circa 1992. Sa voix y sera donc plus claire et le mixage sonnera trop brillant par rapport au reste : dommage, c’était peut-être la fantaisie de trop, le petit plus dont on n’avait pas tant besoin. Sans avoir écouté les bonus tracks des versions CD, on se dit qu’un autre fond de tiroir du moment aurait bien fonctionné pour fermer la marche de ce disque aussi solide que parfaitement ancré dans notre époque.

Au vu de son âge, le bassiste a récemment déclaré qu’il ne sait jamais quel album sera le dernier. À l’image de la pochette de McCartney III, on peut dire en tout cas que les dés sont jetés : Paul est pour toujours un artiste hors normes, capable des plus belles réinventions de sa musique, et un infatigable activiste de la vitalité artistique et morale. Inutile de préciser le bien que ça fait.

Sortie le 18 décembre chez Capitol Records
 

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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