Entretien avec Jake Kiszka de Greta Van Fleet

A l’occasion de la sortie de leur dernier album, Battle at Garden’s Gate, la Grosse Radio a eu l’occasion de s’entretenir à distance avec Jake, le guitariste de Greta Van Fleet. Après la sortie très médiatisée, et même assez critiquée de leur premier album Anthem Of The Peaceful Army en 2018, le groupe américain originaire du Michigan est donc enfin de retour après plus de deux ans de travail. Interview en toute décontraction et sans concession d’un artiste qui respire vraiment la musique.  

Bonjour Jake, comment vous sentez-vous après la sortie de votre nouvel album ?

Salut, je pense que nous sommes d’abord très fiers de ce nouvel album. Nous avons travaillé très dur pour réaliser cet album, qui nous a pris bien plus de deux ans à concevoir. Et finalement, je crois que nous avons réussi à arriver là où nous voulions aller. En plus de cela, les retours des gens font plaisir à entendre, c’est toujours agréable.

Il est vrai qu’on sent vraiment beaucoup de travail mis dans cet album. Vous aviez vraiment à cœur de faire un album très cinématographique, avec de la complexité et plein d’atmosphères différentes. Penses-tu même qu’on pourrait parler d’un album de rock progressif ?

Je pense que le terme de rock progressif est intéressant, même si j’ai entendu peu de gens l’utiliser pour qualifier notre musique. C’est intéressant, car c’est un bon terme pour décrire ce qu’on fait, même si ce n’est pas complètement l’ADN de notre musique non plus. En effet nous sommes loin de faire de la musique comme Pink Floyd ou Genesis par exemple.

Effectivement, ce qu’on voulait avec Battle At Garden’s Gate c’était vraiment de s’inspirer des films et d’autres médias pour rendre l’album très cinématographique. On s’est en particulier beaucoup inspirés de musique de films, notamment lorsque l’on a composé ensemble, c’est ce qui a vraiment donné un côté très épique et très cinématographique à notre musique.

Greta Van Fleet, band, rock

Il me semble que tu es notamment très fan du compositeur Hans Zimmer, n’est-ce pas ?

Oui effectivement, c’est un compositeur que j’adore. Je l’ai beaucoup écouté ces derniers temps et c’est sûrement un des artistes que j’ai le plus écouté entre nos sessions d’enregistrement. Je voulais vraiment être sûr d’incorporer dans notre album un peu de son travail. Je suis fan de quasiment toutes ses œuvres, même si j’ai une préférence pour son travail sur Batman, The Dark Knight. Sa musique sur Pirates des Caraïbes est aussi géniale. Il y’a vraiment dans sa musique une sorte de mythologie et de folklore. C’est très intéressant. En tout cas j’espère que vous pourrez l’entendre un peu dans The Garden’s Gate.

Une de vos chansons les plus progressives est sûrement la dernière de l’album, « The Weight Of Dreams », une des plus épiques que vous n’ayez jamais faites. Comment l’avez-vous conçu ?

L’histoire de cette chanson est assez bizarre à vrai dire. Ça a commencé il y’a deux ans lorsque nous étions en tournée aux Etats-Unis. Nous avions dû reporter une date parce que Danny, notre batteur, avait eu un souci aux mains. Ce qui nous avait accordé trois jours de repos dans une petite ville un peu au milieu de nulle part en Pennsylvannie. Il n’y avait pas grand-chose à faire et c’est là qu’on a commencé à écrire la chanson. Mais à la base, ce qu’on avait écrit n’était destiné qu’à être une phase de transition entre nos différentes chansons. Cela ne durait que deux minutes à ce moment-là. Et ça a fini par faire un morceau de 20 minutes, qu’on a ensuite joué par la suite seulement en live sur nos tournées américaines.  A l’époque c’est ce qu’on appelait « The Black Flag Exposition ». Et la réponse du public a tellement été bonne qu’on en a fait une véritable chanson pour cet album. C’est comme ça qu’est né « The Weight Of Dreams ». Finalement elle ne fait plus que neuf minutes, on a vraiment essayé d’en garder l’essentiel. 

 

Un autre single de cet album est la première chanson qui introduit l’album, « Heat Above ». Elle avait déjà été écrite lors de la sortie de votre premier album. Pourquoi ne pas l’avoir sortie à ce moment-là ?

C’est une bonne question. D’une certaine manière je pense qu’à ce moment-là en 2018, nous n’étions pas vraiment prêts à l’enregistrer. Nous n’étions pas vraiment satisfaits du résultat. On n’avait pas assez de recul pour enregistrer de manière parfaite ce qu’on avait en tête. Et je pense que le fait d’avoir évolué en tant que musiciens nous a permis de transformer ce titre pour en faire cette chanson géniale. Comme quoi, il n’a fallu que trois ans (rires)

D’ailleurs, que signifie Battle at Garden’s Gate ? Pourquoi avoir choisi un tel nom ?

Il faut savoir qu’à la fin de l’été 2019, on avait déjà commencé à enregistrer pas mal de chansons. Mais on n’avait à ce moment-là aucune idée quant au nom de l’album. Et c’est vraiment à la fin du projet, à la fin de l’écriture de l’album qu’on a eu l’idée du nom. A ce moment-là, on avait enfin notre album, très cinématographique. On savait que notre album était un peu pensé comme une histoire ou un mythe. Et lors d’un diner, Josh est arrivé et nous a demandé : « Et pourquoi ne pas appeller l’album Battle at Garden’s Gate ? ». Et on a tout de suite accroché au nom, on a trouvé que ça représentait bien notre travail, avec notamment cette connotation mythologique. En effet, c’est un nom qui représente bien à la fois le côté classique, historique voire cinématographique de notre album, tout en gardant une touche de modernité. Enfin, ça correspond aussi très bien à notre évolution musicale depuis Anthem of the Peaceful Army

Finalement, il y’a cette question que sûrement tous les médias vous posent, sur le fait que vous ne seriez finalement qu’une simple copie de Led Zeppelin. Est-ce que finalement cet album plus posé, plus complexe, ne serait pas une réponse à toutes ces critiques ? Une façon de dire, vous voyez, nous avons une vraie identité maintenant, on fait notre propre musique.

Ah c’est intéressant, on peut voir les choses de cette façon en effet. Mais, depuis nos débuts nous n’avons pas tant que ça changé de direction musicale ou artistique. Et nous avons toujours créé ce que nous voulions créer, même si la société, ou les journalistes disent qu’on a copié sur untel ou un autre. Et on a toujours suivi la bonne direction à mon avis. Et d’un autre côté, c’est quand-même très classe d’être comparé à des références musicales comme Led Zeppelin. C’est important de surtout le prendre avec beaucoup d’honneur et d’humilité. Ce sont des légendes. En plus de cela, je trouve que c’est génial de pouvoir se dire qu’on voyage à travers le temps en remettant au goût du jour ces influences qui nous sont chères. C’est tellement fou de se dire qu’on transmet un peu ces influences grâce à ce qu’on fait. D’être dans la lignée de ces géants du rock, c’est dingue ! 

D’ailleurs tu as baigné depuis ton enfance dans ces influences très classiques, notamment même très blues, n’est-ce pas ? Quand avez-vous commencé à faire du rock finalement ?

Oui, avec mes frères [ndlr : le bassiste Sam, et le chanteur Josh de Greta Van Fleet], nous sommes issus d’un milieu pas forcément très musical, mais en revanche beaucoup porté dans l’art et la littérature. Nous y avons grandi entourés de toute cette culture, et lorsqu’on était plus jeunes, c’est dans cet environnement qu’on a pu écouter et découvrir des vinyles, essentiellement de la musique américaine très traditionnelle. Je dirais même qu’on était vraiment au contact des prémices de la musique américaine. C’était surtout les classiques du blues US, comme Elmore James, Willie Dixon, Alan Wolfe, Robert Johnson, Muddy Waters. Ce sont les « kings ». Après on a découvert des artistes plus folk, avec Bob Dylan, Arlo Guthrie, ou Joni Mitchell. Tout ça on le tient de nos parents. Mais ce n’est qu’au lycée, en fin de compte, qu’on a vraiment commencé à faire du rock, avec ces influences des années 60/70. Et ce qu’on fait aujourd’hui, on le tient vraiment de toutes ces influences.
 


En parlant de ce côté orchestral et symphonique de votre album, vous avez après l’enregistrement rajouté des parties de musique classique en faisant appel à un quatuor à cordes sur certaines de vos chansons. Envisagez-vous de faire la même chose sur scène en live pour vos prochains concerts ? Par exemple lors d’une de vos dernières sessions live, l’ajout de violons apporte vraiment une autre dimension à la chanson.

De manière intéressante, l’approche initiale était vraiment d’enregistrer cet album comme en live. Lors des prises, on voulait vraiment avoir tous les instruments en même temps. Seul le chant a été rajouté séparément. C’est vraiment une approche nouvelle, car d’habitude on enregistrait les instruments un par un de manière assez classique.

Après cela, on s’est rendu compte que rajouter des instruments classiques a vraiment permis de donner une nouvelle vie à certaines chansons. Cela dit, au tout départ, l’album a vraiment été pensé de telle sorte qu’on ne rajoute vraiment aucun instrument par-dessus. Et je pense que les chansons sont en majorité faites pour être jouées seulement par nous 4, dans leurs versions originales qui sont plus authentiques, plus dépouillées, plus brutes. Elles sont vraiment sympas à jouer comme ça. De manière générale, je ne pense pas qu’il faille rajouter plus d’instruments ou de technologie dans nos chansons. Cela les dénature en quelque sorte. Mais on verra avec l’évolution de nos performances et de nos prochains concerts si on change ça. Qui sait, on recrutera peut-être quelques violonistes sur le chemin (rires)
 

A ce propos, vous avez, avec Sam, votre bassiste, intégré beaucoup de parties au clavier pour renforcer ce côté orchestral et cinématographique. Comment avez-vous fait pour enregistrer en même temps les pistes de basse et de clavier, vu que vous enregistriez avec tous les instruments d’un coup ? Cela ne va-t-il pas poser de problèmes en concert de ne pas avoir de basse ?

Oui, on s’est posé la même question lorsqu’on était en train d’enregistrer l’album, comment justement pouvoir jouer à la fois de la basse et du piano. En fait, Sam a utilisé une pédale de basse avec son mellotron. Ce qui lui permet d’ajouter des lignes de basse préenregistrées par-dessus le piano. Comme ça il peut à la fois jouer de la basse et du piano en même temps. Donc ça ne posera pas de problèmes lorsqu’on jouera en concert. 

Une question maintenant sur le producteur de votre album, Greg Kurstin, un grand nom de l’industrie musicale, qui a fait particulièrement parler de lui du fait de ses collaboration avec des artistes de la pop comme Sia, Lana Del Ray, Pink Foster the People ou même Adèle. Pourquoi un tel choix ? Que vous a-t-il apporté ? N’était-ce pas un risque de rendre votre musique trop mainstream ? 

C’est une question très intéressante, car avant de rencontrer Greg Kurstin, nous avions discuté avec de nombreux producteurs. Mais quand on a l’a rencontré, c’est lui qui nous a proposé cette idée de faire un album rock ‘n’ roll très cinématographique. Et on a tout de suite adoré le concept. En plus de cela, on savait que Greg est avant tout quelqu’un d’extrêmement talentueux. Plus que son travail avec des stars de la pop, il est surtout un artiste très polyvalent. Il sait vraiment tout faire, vraiment ! Et c’est ce qui nous a vraiment impressionné, de se dire qu’on allait pouvoir avoir un producteur qui a aussi bien travaillé avec Adèle qu’avec les Foo Fighters, ou même Paul McCartney.

En tout cas il nous a vraiment permis d’exprimer notre créativité et notre liberté artistique pendant la production de l’album. Et je pense que ce qu’il nous a vraiment apporté c’est bien cette polyvalence, et son sens, son feeling de la musique. Lorsqu’on lui proposait quelque chose, et qu’on lui demandait quelle tonalité adopter ou encore ce qu’on pouvait changer dans la musique, il nous apportait vraiment son expérience. Il nous disait par exemple qu’on pouvait faire ce qu’il avait fait avec Paul McCartney, qu’on pouvait avoir la même tonalité ici ou là. Et donc c’était très intéressant d’avoir cette approche-là. C’est quelqu’un d’une grande sagesse avec beaucoup de connaissances. On n’a jamais été en désaccord avec lui. Je me souviens que sur une chanson, on lui avait proposé trois refrains différents. Il nous avait dit : « Je les trouve tous les trois incroyables, mais je préfère celui-là » en nous apportant une justification à laquelle on a tout de suite adhéré. Et on comprenait vraiment où il voulait en venir, il a apporté beaucoup pour Battle At The Garden’s Gate.

A propos, de Josh, le chanteur du groupe, il a une voix vraiment proche dans une certaine mesure de Robert Plant. A-t-il a eu besoin de travailler beaucoup pour arriver à ce niveau de hauteur et justesse ?

Oui c’est une bonne question, il faudrait lui demander. Je pense que d’un côté il a sûrement beaucoup travaillé pour arriver à ce niveau de justesse et de précision. Mais d’un autre côté, il a trouvé sa voix et son identité vocale de façon extrêmement naturelle. C’est aussi lié au fait que depuis qu’il est enfant il n’a jamais arrêté de chanter, donc ce n’était pas vraiment du travail à ce moment-là, il n’a jamais vraiment forcé.

Parlons maintenant un peu plus guitare et de tes compétences artistiques. Entre Anthem Of The Peaceful Army et cet album, comment ton jeu a évolué ? Quel type de son as-tu voulu mettre en place, quelles techniques as-tu plus développé par exemple ?

En deux ans, j’ai vraiment voulu relever un challenge et sortir d’une zone de confort. Il y’a eu un changement radical (rires). Mon jeu a, je pense, évolué avec cet objectif de faire un album très cinématographique tout en restant très rock ‘n’ roll. Le plus dur a vraiment été de garder cette structure centrale orchestrale. Mais avec la guitare, ce n’est pas toujours facile de sonner comme un orchestre, de garder ce côté très symphonique. Il y’a tellement de parties à jouer, tellement de mélodies, il y’a beaucoup de construction dans cette musique. Et vu que la guitare est un des éléments centraux de notre musique il fallait toujours avoir cela en tête. J’ai vraiment pensé mon jeu un peu comme un élément symphonique, un peu comme un violon notamment. En plus de cela, j’ai vraiment puisé dans mes influences blues et rock, avec  beaucoup de structures pentatoniques propres à ces styles là notamment. Vous pourrez vraiment observer mon évolution à la guitare à travers toutes ces nuances et ces subtilités. J’espère que vous entendrez vraiment ce mélange entre « beauté et sauvage » de cet album, notamment dans les parties de guitare.
 

Tu es un grand fan des guitares SG, peux-tu nous raconter ton histoire autour de ce modèle de guitare, et ce qui fait que tu joues toujours avec ?

Oui, alors j’ai commencé à jouer de la guitare électrique avec un modèle de Gibson P90 très standard, quelque chose d’assez basique. A cette époque, je n’avais pas un équipement incroyable. Et lorsqu’on a commencé à faire des tournées aux États-Unis, il y’a environ 4 ans je crois, j’avais besoin d’un instrument plus puissant, qui pourrait me permettre d’aller plus loin dans la composition. Et c’est au début de la tournée, qu’on s’est arrêté au Chicago Music Exchange (ndlr : un magasin de musique très populaire aux États-Unis). C’est là qu’un de mes amis m’a fait essayer une Gibson 1961 Les Paul (ndlr : ces modèles de guitare ne prennent le nom d’SG qu’à partir de 1963). Je l’ai ensuite empruntée, on est allé dans l’appartement de mon pote, on l’a branchée à un ampli, et ça a été littéralement le coup de foudre. C’était juste parfait. C’était exactement tout ce que je recherchais. Le seul problème, c’est quand j’ai appris son prix après. Du coup je lui ai dit tout de suite dit qu’il fallait la rapporter au magasin (rires). Mais il a été super sympa et il m’a dit : « Ne t’inquiète pas, je te la prête, prends là et joue avec pour ta tournée ». Et pour la petite histoire, je l’ai vraiment achetée à mon ami quelques années après. Et ça reste ma guitare préférée à l’heure actuelle. J’ai une relation très proche avec elle. Son son est si pur, si propre.

Et, selon toi, comment faire pour trouver de bons riffs à la guitare ?

Ah, je ne sais pas, c’est une bonne question. Peut-être que mon conseil ça serait de considérer seulement les règles et la théorie comme un cadre, comme un modèle de départ. Ensuite il faut s’extirper de cela pour créer vraiment quelque chose qui n’existe pas déjà. Il faut vraiment essayer d’être avant-gardiste et c’est ce que je fais, ou du moins ce que j’essaie de faire quand je crée mes propres mélodies, mes schémas de jeu ou mes propres sons. Il faut tout simplement explorer vraiment toutes les possibilités pour arriver à un résultat satisfaisant.

Il y a dans votre album toujours cette notion de « batailles », qu’il faut sans cesse mener dans la vie de tous les jours. Pour finir, avec Battle at Garden’s Gate, auriez-vous un message à faire passer à vos fans et à tous ceux qui vous écoutent ?

Oui, la question des batailles est une question très ancienne. Elle est là depuis le début de l’humanité et de notre évolution. Cet album parle vraiment des batailles de notre existence, mais aussi des batailles auxquelles on peut tous avoir à faire face, que ce soit des guerres, de la pauvreté, ou encore les inégalités. Le message qu’on veut vraiment faire passer, et notamment après cette période que l’on vient de vivre, c’est de montrer l’importance de la solidarité et de la paix entre les Hommes. Et si on peut vraiment rassembler un peu les gens ensemble avec notre musique c’est le plus important. Dans tous les cas, on a hâte de pouvoir rejouer en concert, de retrouver le public et de faire plaisir à ceux qui nous écoutent. 

Interview réalisé le 29 avril 2021
Battle At Garden’s Gate
, déjà disponible chez Lava Music / Republic Records

 



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