10 grosses questions à  Alex Henry Foster

A l’occasion de la sortie de son nouvel album live Standing Under Bright Lights (enregistré en 2019 au Festival International de Jazz de Montréal)Alex Henry Foster nous fait l’honneur de répondre à nos questions. En toute transparence, il évoque ses doutes, ses souffrances, et sa retraite de deux ans au Maroc qui l’a profondément transformé. Artiste apaisé, “Alex” a aujourd’hui une vision spirituelle du monde et de la musique. Il a pris du recul, appréhende notre société et son travail artistique différemment. Il parle plus facilement de lui. Autrefois militant fanatique, il est maintenant adepte du “lâcher-prise” et entend lutter contre la polarisation du monde actuel avec davantage d’écoute, de bienveillance et d’amour.

Notez dans votre agenda la date du 26 juin 2021 : La Grosse Radio diffusera le live dans son intégralité à 20 heures sur le canal rock en ouverture de La Contrebande).

1. D’après ce que l’on sait de toi, tu es assez pudique et ton rapport à la scène et à la notoriété a parfois été difficile notamment avec ton groupe Your Favorite Enemies. Dans quel état d’esprit es-tu aujourd’hui alors que ton premier album live vient de sortir et qu’une tournée est prévue en Europe ?

Je me sens bien, je suis en paix…

La saison Your Favorite Enemies, aussi magnifique et exaltante a-t-elle pu être à tous les niveaux, fut un très long et douloureux voyage pour moi. J’ai eu peine à m’acclimater à l’illusoire nature du show-business et à la cannibalisante essence de la vie publique. Il y a des gens qui sont parfaitement outillés pour naviguer en ces eaux parfois troubles, mais j’étais trop émotionnellement vulnérable et me sentais coupable de ne pas être en mesure d’apprécier l’extraordinaire privilège qu’était celui de non seulement vivre de mon art, mais surtout d’avoir le bonheur de le faire avec mes amis et selon mes valeurs humaines et communautaires. Je vivais avec la profonde crainte de décevoir et de ne pas être à la hauteur des grandes attentes placées en moi. Les dernières années au sein de ce cirque étaient devenues une forme d’automutilation affective pour moi et je devais souffrir tant psychologiquement que physiquement afin de ressentir quelque chose d’assez “vrai” pour me permettre de continuer. J’ai nié mon état le plus longtemps possible… Je crois que si je n’avais pas décidé de tout quitter pour Tanger, j’aurais commis l’irréparable. J’étais totalement perdu et désespéré, dans le brouillard le plus complet.

Ces deux années passées à Tanger m’ont permis de revisiter des moments, des sentiments et des états d’esprit que j’avais réussi, étant devenu maître dans l’art de la négation, à balayer du revers de la main. Cette introspection m’aura fait prendre conscience, à défaut de pouvoir comprendre et d’en tirer de véritables conclusions, que je n’avais plus à craindre d’être, pas plus que je ne devais vivre avec la honte de me savoir vulnérable et fragile. Je n’avais plus à dissimuler les stigmates de mes craintes, de mes doutes, de mes insécurités. Je suis retourné à la fondation. Ce fut excessivement douloureux de réapprendre à vivre dans la lumière, mais pour une rare occasion dans ma vie, je l’ai fait pour moi et non pour plaire ou pour répondre à ce que l’on attendait de moi. C’est ce qui me permet de me respecter aujourd’hui et d’apprécier ce que je vis, d’être au cœur du moment présent et de m’investir dans ce qui me correspond tout en étant disposé à être toujours transformé un peu plus jour après jour…

Ainsi, suivant ce qui fut pour moi une forme de renaissance, je me permets aujourd’hui de découvrir et de redécouvrir ce que je ne me suis jamais permis de vivre et d’apprécier auparavant. Je ne suis plus en mortaise de ma propre existence, tant au niveau personnel qu’artistique. Alors l’idée de rencontrer les gens et de pouvoir communier avec eux est une perspective extraordinairement inspirante maintenant et je suis très reconnaissant d’en avoir l’opportunité.

Alex Henry Foster

2. La plupart des titres du live Standing Under Bright Lights sont issus de Windows in the Sky, album que tu as écrit lors d’une retraite au Maroc suite à la perte de ton père. Que retiens-tu de cette expérience ?

Ce fut une période charnière pour moi. Je crois que je savais inconsciemment que ce passage à Tanger allait être marquant pour moi. J’ai quitté Montréal pour ce que je croyais être un séjour de deux mois qui allait me permettre d’écrire le nouvel album de Your Favorite Enemies. J’y ai finalement demeuré deux ans. J’étais beaucoup plus brisé que je ne pouvais le percevoir, voire l’admettre. J’ai beaucoup écrit, mais cela n’avait rien à voir avec la musique ni le groupe. Il y avait une telle colère, une telle amertume, une telle violence, chaque mot plus assassin et désespéré l’un que l’autre. J’étais confus, totalement paralysé émotionnellement. Ces journées et ces nuits à écrire furent le reflet à la fois de la mort que je recherchais au plus profond de moi, mais également de l’introspection qui m’était nécessaire afin de pouvoir purger cette souffrance intérieure. Plus j’écrivais, plus le propos devenait clair, honnête et libérateur également.

Or, si l’écriture m’a permis de faire face aux fantômes qui m’habitent, la compassion et l’affection des deux proprios de la maison d’hôtes Dar Nour, où je séjournais, m’auront fait reprendre espoir. Leur gentillesse et leur accueil m’ont permis de me reconstruire tout doucement, de me faire confiance, de me permettre de sourire et de réapprendre la joie qui vient avec le rire. Sans ces deux Lyonnais d’origine, je ne serais pas là à répondre à vos questions. Ils m’ont redonné confiance en moi, en l’individu. Je n’avais plus à prétendre, à jouer un jeu, à porter l’uniforme en quelque sorte. J’étais « Alex » et cela m’a fait un grand bien de me retrouver, malgré la douleur de l’isolement, de m’admettre que je m’étais totalement perdu et que si je n’avais plus à déterminer qui j’étais, je pouvais maintenant décider ce que j’avais envie de devenir et assumer ce que voulait dire « être ». Ma vie publique était à ce moment terminée à mes yeux et j’étais en paix avec cette perspective.

C’est l’esprit de la ville de Tanger et les habitants qui la définissent qui m’auront insufflé l’inspiration nécessaire pour me remettre à l’écriture créative, à reconnaitre des sons qui vibraient à l’intérieur de moi. C’est une ville galvanisante, faite de merveilleux paradoxes et d’un enivrant chaos. Il y a une richesse de cœur et une générosité d’âme qui s’en dégagent. Elle peut à la fois faire renaître une personne qui, comme moi, est virtuellement morte ou complètement dérouter n’importe quel bien pensant désireux de la soumettre à ses ambitions personnelles. J’ai trouvé plus d’humanité et d’amour en son sein que je n’ai pu sentir d’invitations et de refuge de la part de ceux avec qui je partageais pourtant ma vie depuis de nombreuses années à ce moment là. J’ai pleuré avec des inconnus alors que je n’arrivais plus à feindre une étreinte avec ceux que je considérais comme les miens à l’époque. Cela aura eu un grand impact sur la suite des choses, car celui qui est revenu à Montréal n’était absolument plus celui qui était parti deux ans auparavant…

3. On te présente souvent comme un artiste “DIY” (Do It Yourself). Est-ce que cette description correspond à ton approche artistique ?

Je crois que c’est l’extension de mes valeurs personnelles. Pour moi, l’éthique DIY est d’abord et avant tout un mode de vie basé sur la communauté et le profond apport de notre don de soi, et ce tant au niveau individuel que collectif. C’est se permettre de s’offrir sans réserve, sans l’attente de recevoir quoi que ce soit en retour. Ce geste d’abandon permet de créer sans se buter aux limites que nous nous imposons trop souvent. Il permet également de s’affranchir et de grandir. La question n’est plus de déterminer la forme, mais bien de découvrir la teneur de ce que nous avons au cœur et à l’esprit. C’est une liberté complète qui ne peut s’actualiser que si nous sommes honnêtes envers nous-mêmes… et avec les autres.

4. Peux-tu nous expliquer comment tu travailles pour écrire et composer un morceau ? 

Pour moi, tout débute avec une image, une sensation, un mot. Je ne peux commencer à travailler sur un projet si je n’ai pas préalablement discerné sa nature. Cela se matérialise en établissant le nom du projet. Je peux passer des mois à méditer, réfléchir et à dériver avant d’avoir la conviction d’avoir trouvé le nom du projet, l’identité de ce qui est à découvrir. Ensuite viennent le visuel, les titres de chansons, les thèmes, les paroles, les sons et le collage des émotions que cela aura créé à travers toutes les différentes étapes. C’est un peu comme développer des photos dans une chambre noire. Nous avons capturé des moments, saisi une impression, une expression… On doit s’y investir. Et c’est en quelque sorte dans la pénombre que l’on voit surgir les premières lueurs, que l’on découvre les teintes qui donnent vie aux couleurs qui les accompagnent. Et soudainement, nous assistons à l’invisible qui se dévoile. Nous pouvons en maintenir la pureté, mais nous pouvons également surexposer, couper, coller, superposer… c’est le rôle de l’instinct d’en redéfinir l’identité. Parfois, la matérialisation n’aura pour seul but que de nous faire momentanément du bien et demeurera dans un album photos voué à être ouvert ou redécouvert des années plus tard, alors que d’autres chansons grandissent au-delà même des émotions qui leur auront donné naissance et seront ainsi éternelles. Je ne sais jamais ce que je découvrirai et c’est là le plus extraordinaire des sentiments et le plus magnifique “lâcher prise” qui soit.

5. Quelle place occupe l’improvisation lorsque tu enregistres avec tes musiciens ?

C’est l’aspect qui donne tout son sens à ce que j’ai le bonheur de créer. Sans cette communion, ce n’est que l’écho de bruits incohérents qui bourdonnent constamment dans ma tête, alors lorsque je guide le groupe, que je me fais un avec le moment, je n’ai pas à forcer quoi que ce soit. Nous devenons tous au service du moment et devenons libres de nos propres ambitions. La musique est pour moi spirituelle. Il y a une profonde connexion avec les merveilles de l’invisible, avec la découverte de l’intangible, et c’est ce que je recherche maintenant, cette apesanteur créatrice, telle que je l’ai ressentie à Tanger lors de soirées musicales underground émergeant organiquement lors de rassemblements de transfuges venus de ce qu’ils appellent là-bas la mère de l’Afrique Noire… Il y a dans l’abandon une grande découverte de soi, des autres et de l’inconnu.

Alex Henry Foster - Festival International de Jazz de Montréal

6. Tu es aujourd’hui activement impliqué dans le milieu associatif à l’image de ce que tu fais avec Amnesty International. Comment ta participation aux missions de cette association a-t-elle influencé ton travail ?

Elle me permet de voir au-delà de moi, d’avoir un rapport à l’autre qui n’est pas enraciné dans mes perspectives ou défini par ma pseudo-compréhension de celui ou celle qui se tient devant moi. J’ai longtemps été un militant fanatique, de tous les combats et de toutes les actions, non pas que c’est mal, mais j’avais oublié qu’au cœur de ces combats se trouve l’autre, la véritable raison d’être de ces actions. J’avais oublié l’essentiel… C’est à travers cette admission de ma part que je me suis ouvert, fait plus disponible, que j’ai eu à apprendre à écouter et à savoir me taire, à partager un moment plutôt qu’à en forcer la tenue. J’ai réalisé, à travers l’amour et la patience des autres, qu’une sincère étreinte s’avère souvent plus en mesure de guérir, de pardonner et de transformer que tous les slogans que j’aurai criés pendant des années, non pas qu’ils ne soient pas nécessaires, au contraire, mais sans le rapport à l’autre, ce n’est que symbolique et sans puissance. Encore une fois, selon moi, c’est l’équilibre qui fait foi de tout. L’admission de ce que j’étais devenu m’a permis de me remettre en question, qui à son tour m’a permis de constater la cause, plus que l’origine, de mes propres combats, l’objet de mes prises de positions et le militantisme qu’ils engendraient…

Je crois que le fruit de cette introspection influe considérablement sur ce que je crée aujourd’hui, puisque cela est le produit de la personne que je suis et que je m’efforce à maintenir malléable, en constante évolution.

7. En 2005, tu as créé un organisme de défense des droits humains. Quels sont tes projets en cours ou à venir avec Rock N Rights ?

Avec le temps, j’ai appris à ne pas programmer et forcer la tenue de projets avec Rock N Rights. D’une part, la ligne est toujours très mince entre tomber dans l’appropriation de causes à la « mode » et servir une communauté selon les besoins de cette dernière. Ça évite également de suivre la cohorte qui passe et disparaît lorsque l’attention est portée sur une nouvelle bannière. Il y a pire que de promettre à celui ou celle qui n’a rien que l’on sera là avec eux au matin, et c’est de nourrir une espérance collective alors que l’on sait que nous serons bien loin lorsque les premières lueurs du jour apparaîtront. Plus on rend la mobilisation sexy, moins les gens qui ont de véritables besoins croiront à nos saintes intentions. Cela crée un cynisme qui se transforme trop souvent en fatalisme et c’est un sentiment horrible.

L’année dernière a vu la création du projet Silence Is Murder (Le Silence Tue) suivant l’horrible assassinat de Georges Floyd, une initiative qui permit de créer la vie à travers les ténèbres d’un pareil acte de barbarie haineuse. Cela permit de discuter, de rassembler, de voir au-delà des différences, de faire également la part des choses qui souvent nous échappent devant l’intolérable et l’épouvantable. Cela donna lieu à de magnifiques échanges, à des prises de conscience, également à porter un regard plus large sur les inégalités sociales et à se sonder soi-même sans tomber dans l’auto-flagellation ou l’extrême responsabilisation. J’ai appris que la solution, s’il y en a une autre que celle de grandir à travers les tribulations, ne se trouve jamais dans l’extrême ni dans la radicalisation. Partager sur nos vécus respectifs fut magnifiquement enrichissant et put remplir de force les gens qui ont pris part aux échanges que Silence Is Murder nous a encouragé à tenir.

J’ai également lancé Alive. Never Alone. (En Vie, Jamais Seul) suivant le décès d’un ami qui a perdu son combat contre l’implacable nature de ses ténèbres personnelles. Cela m’a grandement ébranlé… À travers l’écoute de nombreuses autres personnes qui vivaient cette même souffrance, la lourdeur des tabous reliés aux fruits du désespoir, du malaise et de l’incompréhension, en lien avec la question de la santé mentale, j’ai ouvert la discussion en parlant de mes propres fantômes et ai invité les gens à briser l’isolement que l’on éprouve tous à certains instants de notre vie. Cela donna naissance à de fabuleux témoignages et de grandes consolations, tout comme cela offrit un réseau de soutien, une déculpabilisation de notre vulnérabilité et un affranchissement de la honte que nous pouvons avoir à se savoir brisé ou endommagé. Cela permit aussi de mettre en lumière les sentiments d’incompréhension de la part de ceux qui n’ont pu prévenir la perte d’un être cher. Cette initiative cultiva la lumière pour beaucoup d’entre nous. Et si cela ne peut faire revenir ceux que l’on a perdu, ça permet d’honorer leur mémoire de façon positive.

8. Tu n’as jamais caché une époque assez sombre de ta vie. Adolescent, tu es victime de harcèlement scolaire avec un père alcoolique. Sans repère, tu intègres des groupes qui prônent la haine. À l’heure où la crise sanitaire a réveillé les mouvements complotistes à travers le monde, d’après toi, comment peut-on prévenir ce genre d’embrigadement ?

Je ne sais pas si l’on peut prévenir ce genre d’embrigadement. Il y a une grande complexité affective et sociétale, comme il y a une profonde détresse émotionnelle, un important besoin d’appartenance et de se sentir en vie derrière toute forme de tragédie humaine. Toutefois, sur la base de mon expérience personnelle, je crois que de regarder l’autre au-delà de son uniforme, de ses prises de position ou de ce qu’il représente, et ce même si cela perturbe nos valeurs et nos croyances, est la base du partage. Voir l’autre comme un humain, non pas à travers notre dédain, permet les rapprochements, l’écoute et les discussions. Recevoir les gens tels qu’ils sont et ne pas les inviter à se conformer à notre vision du monde, qu’elle soit juste ou non… Il y a une grande part d’amour dans le fait de s’offrir à un ami, autant que dans la décision de ne pas se faire étranger à l’autre. C’est ce qui m’a permis de m’affranchir des gangs de rues. La conviction fut affective et non intellectuelle. Nous vivons à une époque faite de polarisation et de prise de position nous définissant, alors cela rend l’ouverture face à l’autre d’autant plus difficile, voire parfois impossible. L’espérance d’une quelconque transformation réside pourtant dans le cœur de celui ou celle qui a compassion et qui est prêt à devenir l’objet de cette dernière pour quelqu’un d’autre. Cela va à contre-courant de la nature humaine… Voilà pourquoi aimer ce qui est différent ou étranger à ce que nous sommes demande de se faire violence, c’est le prix d’un choix que l’on croit impossible à payer dans notre quotidien… Jusqu’au moment où l’on réalise que quelqu’un d’autre le paye tous les jours pour nous. Ça remet les choses en perspective, car nous ne sommes jamais vraiment ce que l’on projette ou voulons croire être. Il y a des moments où nous avons également besoin, peut-être plus que certains ou moins que d’autres, mais cela n’en est pas moins vrai… Du moins à mes yeux.

9. Si tu ne devais choisir qu’un seul disque dans toute ta collection, lequel serait-ce ?

L’extraordinaire Standing on a Beach des Cure. Bon, c’est théoriquement une compilation… Gardons le secret.

10. Streaming ou vinyle ?

Y a-t-il quelque chose de plus intime et personnel que le vinyle ?

11. Poutine ou tartiflette ?

Ah oui, c’est le nom d’un groupe d’expats français qui ont formé un projet musical avec des Québécois. Leur dernier EP, Faut pas tous nous blâmer pour le Stade Olympique, c’est la seule faute à Roger Taillibert… Il avait mal calculé les coûts, était bien, mais j’ai surtout aimé leur premier LP : On garde Garou si vous nous pardonnez de vous avoir envoyé Herbert Léonard et ses musiques érotiques… Un classique du genre, vraiment !



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